Porte d’Orléans. Nous nous asseyons à l’arrière du bus en attendant l’arrivée du chauffeur. Les sièges se remplissent lentement. Elle monte dans le bus à petits pas. Peau parcheminée, cheveux parfaitement blancs, couvrant généreusement ses épaules, la frange un peu hirsute. Emmitouflée dans un épais manteau d’hiver, elle se ratatine sur un siège près de la porte.
Quelques minutes plus tard, une autre mamie avance péniblement dans l’année. Manteau aubergine et béret assorti. Elles s’interpellent avec l’énergie de celles qui n’entendent plus très bien.
« Tu as fait quoi hier soir ? – Oh moi, tu sais, je suis restée à la maison. »
Elles parlent des petits-enfants, de la sœur morte depuis plusieurs années déjà, des courses à faire au Casino avant de rentrer. Quand son téléphone sonne, manteau-aubergine met le haut-parleur. A l’autre bout du fil, une autre voix chevrotante : « Tu as fait quoi hier soir ? »
Amusant, la vie nocturne animée de ces mamies parisiennes.
Pourtant, elles sont toutes restées à la maison. Elles ont regardé ça à la télé. Elles n’avaient pas envie d’attendre des heures dans la pluie et le froid.
Je comprends alors qu’elles parlent de la panthéonisation de Mélinée et Missak Manouchian.
Il y a du regret dans leurs voix de n’avoir pas pu y assister. Mais c’était vraiment très beau, très émouvant, disent-elles. On croirait que la République les avait invitées personnellement. Après tout… elles étaient certainement des gamines hautes comme trois pommes à l’époque où on fusillait les partisans, mais pour elles, c’était hier.
Qui connaît leurs histoires, leurs vies qui croisent les nôtres dans ce bus anonyme ? La guerre a pour moi le goût poussiéreux des livres d’Histoire ou la couleur saturée des images venues de pays suffisamment lointains pour ne pas trop nous inquiéter.
L’émotion dans leurs voix, ce besoin de souder leurs souvenirs dans le partage d’un présent fugace a donné plus de force à l’évènement que toutes les unes des journaux ce matin. Il y a comme ça des rencontres anonymes qui n’ont finalement rien d’anodin.
Le soleil a rempli les longues allées du parc de Sceaux. Les graviers crissent sous les roues des vélos. Les tout-petits se dandinent sur les pelouses, genoux boueux, sourires fiers des grands explorateurs. On a installé un filet de volley en haut d’une prairie. Un couple de canard brise les vaguelettes du Grand Canal. Les couvertures de pique-nique fleurissent dans l’herbe baignée de lumière, écrasant les premières pâquerettes.
Les pulls sont noués autour de la taille. Les manteaux sous le bras. Les conversations sucrées des jeunes amoureux s’évaporent dans le moelleux de leurs pas tranquilles. Les tee-shirts fluos des coureurs tranchent la nonchalance bienheureuse des promeneurs insouciants. Assis sur son tabouret, un pêcheur lance sa ligne. Les bancs de pierre se réchauffent dans le bouillonnement des bavardages. Le pas mal assuré sur le bois noueux de sa canne, la casquette protégeant ses rares cheveux, le ventre rond sous un pull bordeaux, pantalon de velours impeccable et parka bleu marine, un vieux monsieur termine sa promenade solitaire.
Corneilles noires, perruches vertes, mésanges furtives et autres passereaux égayent les frondaisons dénudées. Un âne au poil épais se prélasse dans les derniers rayons de soleil. Une poignée de moutons chargés de grosse laine broute paisiblement sous l’œil contemplatif des promeneurs.
Une pie s’envole devant moi, traverse en rase-motte l’alignement des platanes avant de se poser sous les larges branches d’un cèdre immense. Pas le temps de régler l’appareil, je vise l’oiseau et déclenche une rafale. Le flou de ma capture a des airs de peinture, donnant de la douceur au mouvement et de la poésie à l’instant.
J’ai ressorti mon gros reflex et retrouvé le plaisir léger de la photo.
Mon coiffeur est parti à la retraite. Il me manque. Il trouvait toujours la bonne coupe en fonction de mes envies. Quand je décidais de laisser pousser mes cheveux, il s’arrangeait pour qu’ils gardent du ressort. Quand je voulais retrouver de l’énergie dans ma coupe, il n’hésitait pas à couper court sur la nuque. La seule contrainte étant de ne pas raccourcir les mèches qui entourent mon visage jusqu’à la mâchoire inférieure. Elles ne doivent jamais remonter au-dessus de la ligne basse de la mandibule.
Mon coiffeur avait accompagné mon passage aux cheveux gris par des coupes dynamiques qui estompaient la ligne de démarcation et évitaient l’effet glace vanille-chocolat. Rapidement, il ne resta plus qu’un point de couleur au bout des mèches autour du visage. Aujourd’hui, je profite d’un gris éclatant qui m’autorise à repousser longtemps une visite chez le coiffeur. Aucun problème de racine.
J’ai d’abord essayé la coiffeuse qui travaille dans le même salon. Moins sympathique. Moins à l’écoute. Et une coupe moins réussie. J’ai laissé pousser pendant des mois. Je me suis tournée vers un nouveau petit salon à la déco alléchante. La coiffeuse qui s’est occupée de moi n’a pas su voir court. Je suis ressortie à chaque fois avec un carré peu plongeant et beaucoup trop long. La première fois, j’ai pensé que je n’avais pas été assez claire. La deuxième fois, j’ai été vigilante. J’ai demandé très clairement une coupe courte sur la nuque et mes mèches devant.
Je n’y suis plus retournée et mes cheveux ont suffisamment poussé pour que je puisse les remonter en torsade avec une pince crocodile. Mes mèches grisent descendaient largement jusqu’aux épaules.
Alors quand je suis entrée chez cet autre coiffeur, j’ai été très claire. Non, on ne coupe pas un peu. Je ne suis pas venue pour les pointes. J’étais tout heureuse quand il m’a demandé l’autorisation d’utiliser la tondeuse.
Et il en a passé du temps avec sa tondeuse. A couper presque mèche par mèche, millimètre par millimètre, un pauvre carré plongeant trop long, sans volume et sans énergie…
Bien sûr, j’aurais pu ne pas accepter la coupe. Demander qu’il recommence. Mais je suis à la recherche d’un coiffeur qui m’écoute et me comprenne. Qui n’entend pas mi-long quand je dis court. Qui n’hésite pas à me faire des propositions. Bref, je cherche un coiffeur avec une personnalité, pas juste un agitateur de ciseaux, un égaliseur de pointes.
Je regrette tellement que mon coiffeur soit pari à la retraite.
Ils sont partis. Samedi matin, peu avant 7h, la voiture a pris la route des Alpes. Sans moi. Pour la première fois en dix-huit ans, Olivier voyage seul avec nos filles.
J’ai aidé à préparer les valises. S’assurer que chacune et chacun a les vêtements qu’il désire. Mettre de quoi grignoter et boire dans un panier pour la route. Retrouver le sac-à-dos disparu. Sortir les bottes de neige du capharnaüm du sous-sol. Je me suis levée à 5h du matin pour accompagner les derniers préparatifs.
Au chargement de la voiture, j’ai commencé à réaliser que, vraiment, ces vacances seraient différentes. Déjà, la veille, les filles étaient surprises de me voir aussi détendue alors que les valises ouvertes avaient envahi le salon. D’habitude, à l’approche d’un départ, je suis en mode « valises ». Mon esprit est concentré sur des listes de choses à prendre et à faire avant de partir. Le fil de mes pensées se casse à la moindre interruption. Je cours partout dans la maison. Une fois que leurs affaires sont prêtes, les filles disparaissent dans leurs chambres, laissant le champ libre pour la guerrière du départ, moi.
C’est que je sais que je retrouverai la maison dans l’état exact dans lequel je la laisse. Pour moi, il ne s’agit donc pas simplement de préparer notre départ mais, aussi, d’anticiper le retour. Ne pas seulement remplir les valises mais ranger les chambres. Emmener un pique-nique mais trier le frigo, vider le lave-vaisselle. Mettre quatre litières pour les chats mais poser des draps sur les fauteuils et le canapé pour recueillir les poils qui vont s’accumuler en notre absence.
Samedi matin, je suis restée en pyjama, au chaud, alors qu’ils déposaient leurs bagages dans la voiture. Mes vacances ont commencé à ce moment-là. Je n’ai tellement pas l’habitude que j’ai suivi leur trajet toute la journée avec la géolocalisation de leurs téléphones. Incapable, dans un premier temps, de faire face à ce vide nouveau, cette vacance inconnue. Besoin, également, de tout relâcher après les dernières semaines compliquées. J’ai éteint toutes les alarmes et les notifications. Je me suis couchée tôt, bercée par les mots de Wilfried N’Sondé et son Afrique mystique.
Lire, écrire, peindre (si si, je vais m’y remettre), me balader mais aussi profiter de leur absence pour ranger, sans me presser. Mes vacances ont commencé en douceur, sans tambour, ni trompette. Elles ne sont pas instagramables, n’ont rien d’original, sont délicieusement banales. Simplement, pendant une semaine, je n’ai qu’à m’occuper de moi. Pas d’horaire à part quelques rendez-vous. Personne à qui parler. Une solitude choisie que je n’ai jamais connue depuis la naissance d’Églantine.
Alors oui, je kiffe mes vacances cocooning.
Après tout, c’est d’un cocon que l’on tire la soie, fibre précieuse, délicate et résistante.
C’est la pleine saison pour parcoursup. Pour des millions d’ado, le temps est venu de lister ses vœux, choisir sa voie, son avenir, fermer des portes pour ouvrir les autres en grand. Eglantine a eu un peu de rab en passant ses épreuves de bac sur deux années. Maintenant, il faut passer à la vitesse supérieure, quitter le cocon bienveillant de son lycée pour continues ses études.
Eglantine a l’avantage de savoir ce qu’elle aime. Les sciences. Mais elle doit faire une croix sur les prepa et les grandes écoles au rythme et à l’esprit de compétition incompatibles avec sa fatigue chronique. Même les écoles moins prestigieuses avec prepa intégrée ne sont pas envisageables. D’un autre côté, à sa sortie de l’hôpital, les médecins lui déconseillaient l’université, ses grands amphis bondés, ses cours anonymes, ce grand bain dans lequel se jettent chaque année des milliers de jeunes adultes sans vraiment savoir nager. Alors, pour quelle formule opter quand on bourlingue sur les chemins de traverse depuis cinq ans ?
Il faut pourtant trancher. Les portes ouvertes de l’université Paris-Saclay ont fini de nous convaincre qu’Eglantine pourraient continuer ses études dans de bonnes conditions au sein de leurs formations. Une licence en particulier serait idéale. Tout petits effectifs, chambre d’étudiante sur le campus à cinquante mètres des salles de cours, un apprentissage en mode projet pluridisciplinaire, pédagogie innovante, et des passerelles possibles vers les grandes écoles à la fin de la licence. Un nouveau cocon pour accueillir notre fleur hors normes.
Elle n’est pas la seule à sortir des sentier battus. Cette journée nous a aussi permis de rencontrer les référents handicap. Ils accueillent sans s’alarmer toute une série de handicaps invisibles, les plus nombreux en réalité. Aucun problème pour envisager de prendre deux ans pour faire une année. Les aménagements dont bénéficie Eglantine pourront être remis en place à l’université.
Au stand Etudes et Handicap, je précisais « Elle vous entend » à l’homme qui fixait le casque d’Eglantine.
« Je sais. »
Lui, il s’occupait justement de présenter le programme Aspie Friendly de l’université. Eglantine était ravie. Il est rare de rencontrer quelqu’un que son énorme casque n’interroge pas. Ici, pas de questions mais de nombreuses réponses sur tout ce qui existe pour les aspergers. Notamment le lien avec les professeurs. Car tous ne connaissent ou ne reconnaissent pas le handicap. Au stand de présentation de la licence BCST (Biologie Chimie Sciences de la Terre), la dame qui présentait les différents parcours était d’ailleurs beaucoup plus sceptique sur les possibilités d’Eglantine de suivre l’enseignement ardu d’une double licence. Heureusement que j’avais appelé le service Handicap en amont et que je savais que c’était possible. Il y aurait eu, sinon, de quoi se décourager.
Y a plus qu’à remplir parcoursup avec de belles lettres de motivation et faire confiance à l’algorithme.
Astrid avec son casque antibruit dans la série Astrid et Raphaëlle sur France TV. Celui d’Eglantine est encore plus gros.
Elle est si ordinaire, la tarte aux pommes, que je l’avais oubliée au profit des crumbles, des crêpes ou du riz au lait. Desserts de l’hiver dont la rondeur des odeurs réconforte, parfumant l’enfance de souvenirs gourmands. En achetant ma baguette, elles sont pourtant là, les tartes aux pommes, alignées dans la vitrine, rondes et brillantes dans l’éclat des lumières artificielles.
Les minces lamelles de fruits déposées en rosaces élégantes sur des cercles de pâte fine et croustillante. Elles sont si délicates, ces jolies tartes, qu’on a de le peine de les dévorer en seulement quelques minutes. Ma brochette de gourmands n’en ferait qu’une bouchée.
De retour à la maison, je choisis donc la version famille nombreuse, plus rustique et copieuse. Je prépare une grosse boule de pâte brisée. Une pâte simple et rapide qui accueille aussi bien du sucré que du salé. Je l’étale sur le lèche-frite du four en remontant un peu sur les bords. Puis je recouvre toute la surface de pommes coupées finement. Enfin plus ou moins. Je n’ai pas la patience et le savoir-faire du pâtissier.
Puis je mélange des œufs, de la crème, du lait, du sucre et de la vanille. Les proportions sont approximatives. La tarte aux pommes, c’est comme le vélo. Une fois qu’on a appris, on n’oublie pas. Je coule la garniture entre les rangées de fruit et enfourne le grand plateau pour quarante minutes.
La maison embaume rapidement. Églantine passe une tête dans la cuisine, découvre le temps de cuisson restant et décide de redescendre de sa sieste quand ce sera prêt. Hortense rentre plus tôt du collège. La prof de latin est absente. Ainsi, nous sommes réunies à l’heure du goûter. Les parts sont généreuses, la tarte moelleuse et les papilles joyeuses.
Elle est si ordinaire, la tarte aux pommes, qu’on oublie parfois le plaisir élémentaire d’en déguster une. S’assoir ensemble autour de la table, se raconter les anecdotes de la journée, les joies familières et les petits tracas. Elle invite à sourire, la tarte aux pommes. Elle détend les cœurs serrés et assouplit les esprits tortueux. Avec elle, la vie semble plus douce. Un très bon remède à l’hiver morne et monotone.
La version XXL du lèche-frite étire la gourmandise jusqu’au petit-déjeuner. Volupté ensoleillée d’un début de journée grisâtre. Quel bonheur cette tarte aux pommes !
On ne peut pas rater la sortie du dernier livre de David Foenkinos, La vie heureuse. Émissions de télé, radio, encarts publicitaires dans la presse, affiches dans la rue. Son titre sonne comme un mantra de développement personnel, un appel au bonheur dans une période morose.
Si j’y ai retrouvé son art du récit délicat, les incertitudes touchantes des personnages et une approche inattendue de nos quotidiens modernes, je n’ai pas été embarquée par le roman. J’ai gardée une certaine distance tout au long de la lecture. Comme lorsqu’on retrouve une ancienne connaissance et qu’on s’aperçoit que la conversation ne décolle pas. On sait déjà qu’à la fin de celle-ci, on ne se reverra plus.
Pourtant, Eric et Amélie, les personnages principaux du livre, sont attachants. Pétris des travers de notre société, moulés dans ses attendus, leurs vies se fissurent lentement, de renoncements en acceptations dociles. Jusqu’au grand bouleversement, la rencontre avec la mort. Pas n’importe laquelle puisqu’il s’agit de sa propre mort.
Ecrire son épitaphe, se retrouver dans son propre cercueil, faire face à sa propre finitude. Tout le monde semble trouver cela normal. Les bénéfices de l’expérience ne sont jamais remis en question. L’enthousiasme général, unanime, retire toute force et tout éclat à l’idée.
De même, les ruptures feutrées, les sentiments contrôlés, les mots pesés confèrent à l’ensemble une atmosphère anesthésiée. Alors que les trahisons plus ou moins volontaires, les méprises et les contre-temps savamment distillés devraient donner du relief au récit, l’ensemble est finalement assez plat, manquant de force et d’entrain.
L’histoire de La vie heureuse, est celle d’Eric et Amélie. Anciens camarades de lycée, ils se retrouvent à l’aube de leurs quarante ans grâce aux réseaux sociaux. Lui, cadre chez Décathlon n’est plus tellement « A fond la forme ». Elle, à la pointe de la start-up nation jupitérienne, semble increvable. Le roman n’oublie aucun stéréotype de nos sociétés modernes.
J’ai trop senti l’auteur me prendre la main pour m’emmener dans son nouvel univers – avec toujours cette attirance récurrente pour le monde de la culture et des musées. J’aurais préféré être portée par l’histoire au point de lâcher prise. Au moins ai-je passé un bon moment.
Assis à la terrasse, le vieil homme ne quitte pas des yeux l’immeuble cossu de l’autre côté de la rue. Il desserre son écharpe, laissant apparaître un nœud papillon aux couleurs vives. Ses mains tremblent légèrement quand il porte la grande tasse de café fumant à sa bouche. La légère buée qui se dépose sur ses lunettes rondes en écaille ne l’empêche pas d’apercevoir une silhouette derrière une fenêtre du deuxième étage.
Dans son appartement, Jacqueline chantonne une comptine enfantine, emmitouflée dans un kimono en brocart cobalt. Elle jette un regard par la fenêtre. Le vent a chassé les derniers nuages. Quelques flaques miroitent encore dans les caniveaux. Seul un homme au crâne rond et dégarni a bravé les derniers frimas pour profiter de la terrasse. Certainement un fumeur. Les odeurs de jus d’orange frais et de lapsang souchong la ramènent dans sa cuisine.
Chaque petit-déjeuner suit le même cérémonial depuis son adolescence. L’orange pressée par sa mère. Le thé noir fumé de son père en lisant le journal. Des rituels auxquels se rattacher après leur rencontre tragique avec un platane sur une route de campagne. Jacqueline pose son regard sur ses mains. La peau fine, diaphane, froissée, les petites taches brunes, le réseau de veines violettes, les doigts noueux la ramènent à la réalité de son âge. Une ombre de tristesse traverse ses yeux bleus. Comment a-t-elle pu oublier une vie entière ?
En ouvrant les yeux à l’hôpital, elle avait vingt ans, un avenir, des rêves, des envies. Puis elle avait vu ses mains et elle n’avait plus rien compris. On lui avait parlé de son mari, de ses petits-enfants. Un silence gêné quand elle avait demandé qui était leur père. Son fils n’avait pas pu venir. Mais il ne lui manquait pas. Aucun d’entre eux d’ailleurs.
Leurs visages ne réveillaient aucune émotion, aucune intimité, aucun souvenir. Chacun apportait son passé, son chagrin et l’espoir de réveiller en elle une complicité perdue. Elle n’avait plus supporté leurs mines affligées, leurs gestes trop proches, leur besoin viscéral de la toucher, serrer sa main, caresser sa joue, l’embrasser. Autant d’agressions pour elle.
Surtout, elle ne les reconnaissait jamais. Chaque visite était une première rencontre. Ils devaient lui rappeler qui ils étaient. Un calvaire qui déchiraient leurs cœurs autant que le sien. Eux, de l’avoir perdue. Elle, rongée par la culpabilité de faire souffrir ces inconnus plein de sollicitude. Non seulement elle avait oublié cinquante ans de sa vie mais elle était souvent incapable de se souvenir des quinze dernières minutes.
Jacqueline se ressert de thé. Elle n’a aucun souvenir de sa maternité mais sait parfaitement quelles feuilles infuser pour recréer l’ambiance de sa jeunesse, la présence rassurante de ses parents. Elle prend sa tasse et se tient debout, près de la fenêtre. L’homme est toujours là. Il ne fume pas. Il lève la tête et leurs regards se croisent. Elle ne peut s’empêcher de lui sourire. Il la salue d’une main délicate. Une main âgée comme la sienne. Il lui sourit tranquillement et l’invite à descendre le rejoindre. Elle pouffe en mettant sa main devant la bouche. Son assurance l’amuse. Ils entament une conversation silencieuse. Mais qu’il ne s’y trompe pas, elle n’est pas une fille facile.
Le ciel s’est couvert et une pluie fine floute leur conversation. L’homme quitte la table, il tient un parapluie à la main et se met à danser tel Gene Kelly dans Singing in the rain. Il s’arrête en tournant le visage vers elle, les bras écartés. Des gouttes d’eau dégoulinent sur son visage rayonnant de malice.
Il ne voit plus rien derrière ses lunettes couvertes de gouttelettes mais il sait qu’elle viendra. Si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera demain, après-demain, ou le jour suivant. Elle a déjà accepté de le rejoindre. Il lui avait offert un thé vert au citron. Ce bistrot ne propose pas de lapsang souchong. Lui, il prend toujours un grand café américain. Elle aime l’odeur du café mais pas le goût. Dans leur jeunesse, elle avait l’habitude de poser sa tête sur son épaule pour humer son café.
Il retourne s’assoir à sa table, essuie ses lunettes et resserre son manteau sur son nœud papillon. A son âge, il ne faudrait pas qu’il attrape froid. Derrière la fenêtre et son rideau de pluie, la silhouette de Jacqueline semble applaudir. Elle a toujours beaucoup aimé ce film, subjuguée par le sourire charmeur de Gene Kelly. La danse était leur passion commune. Trois pas de cha-cha-cha pour enterrer une dispute. Un tango pour les grandes occasions. Un rock quand ça leur chante. Un fox-trot pour se faire plaisir. Elle ne peut pas avoir tout oublié.
Jacqueline a enfilé un simple jean, une chemise blanche et un pull en cachemire rose pastel. Elle attrape son grand manteau jaune moutarde dans l’entrée, se regarde une dernière fois dans le miroir. Elle replace une mèche de cheveux argentés dans son chignon. La femme qu’elle voit dans le miroir n’est pas beaucoup plus jeune que l’homme de la terrasse. Elle a encore du mal à admettre qu’il s’agit d’elle.
Elle délaisse l’ascenseur asthmatique pour le tapis moelleux des escaliers. Elle a toujours été sportive. Elle descend d’un pas léger, avec l’excitation d’une adolescente à son premier rendez-vous. Cet homme lui semble sympathique. Elle se réjouit de cette rencontre qui mettra du soleil dans cette journée de printemps morose. La pluie s’intensifie alors qu’elle s’avance sur le trottoir. Elle n’a pas pris de parapluie et court pour s’abriter rapidement sous l’auvent du bistrot.
L’homme est venu l’accueillir. Il tire une chaise à sa table et l’invite à s’assoir. Il a quelque chose de tendre dans le regard. Jacqueline frissonne quand sa main effleure la sienne.
« – Quelle situation désarmante ! s’exclame-t-elle. Je n’ai pas l’habitude de rejoindre des inconnus en bas de chez moi.
– Je m’appelle Serge. Si vous me donnez votre prénom, nous ne serons plus des inconnus et je pourrais vous offrir un thé. Ou un café, se rattrape-t-il aussitôt. »
Elle ne doit pas savoir qu’il connaît tous ses goûts. Il sait comment l’enthousiasmer ou l’agacer. L’odeur de lavande la rend joyeuse. Il suspend un sachet au cintre de son manteau pour qu’une effluve délicate s’en dégage. Elle ne supporte pas les pleurnicheries. Il n’est pas là pour pleurer. Il n’est pas très certain d’avoir encore des larmes.
Il en a vidé une grosse partie avec elle, à la mort de leur fils. Un accident de voiture. Comme un écho douloureux à la mort de ses parents. Le choc avait été tellement violent qu’elle avait effacé l’évènement. Quand elle demandait des nouvelles de Lucas, il devait expliquer, encore et encore, l’insupportable absence. Puis était venu l’AVC. Ils avaient tous disparu de sa mémoire. Lui, Lucas, Marianne et les petits. A l’hôpital, ils avaient dû affronter son regard au mieux neutre, parfois craintif, souvent en colère lors de leurs visites.
Quand elle avait demandé à ne plus les voir, Serge avait compris qu’elle ne reviendrai jamais vivre chez eux. Il lui avait alors trouvé ce petit appartement confortable à deux pas de leur maison. Rien ne lui paraissait étrange, puisque tout était nouveau pour elle. Il avait déménagé ses meubles favoris, ses objets fétiches et sa garde-robe. Il avait gardé les cadres et les albums photo, les traits de crayon marquant la croissance de Lucas sur le mur de sa chambre et les jouets de ses petits-enfants qu’il garde le mercredi. Marianne les dépose avant de partir travailler.
Les autres jours, sans exception, il prend son petit-déjeuner au Balto en face de l’appartement de Jacqueline. Il met un costume et des souliers vernis. Elle a toujours été attirée par les hommes bien habillés, voire en uniforme. Il avait hésité à en acheter un d’occasion, n’importe lequel. Mais sur un homme de son âge, ça aurait manqué de charme. Il s’assoit en terrasse dans l’espoir qu’elle le voit. Chaque fois qu’il réussit à attraper son regard, il tente de la faire venir.
Il a attendu des semaines. Il a eu le temps de sympathiser avec le serveur. Il trouve ce vieux bonhomme tendrement fou. Serge le comprend. Fou, il l’est. D’amour pour sa femme. Après tout, quel meilleur moyen d’entretenir la flamme de leur jeunesse que cette éternelle séduction ? Peut-être, un jour, pourra-t-il l’emmener danser ?
J’ai repris mes ateliers d’écriture. J’en ai deux. L’un, mensuel, à distance, qui m’a permis de me lancer dans l’écriture de nouvelles. Chaque premier vendredi du mois, l’animateur affiche sur son blog une nouvelle consigne. Derrière un ton léger et un humour vivifiant, les contraintes sont réelles et me poussent à bien réfléchir chaque histoire. Nous avons dix jours pour écrire puis les textes sont mis en ligne. Nous avons alors une semaine pour échanger des commentaires sur les textes. L’animateur n’intervient pas avant le troisième jour pour ne pas biaiser les premiers avis. Ses retours sont toujours très intéressants et constructifs. Ce cocon d’écriture mensuel m’a beaucoup apporté ces deux dernières années. Malheureusement, l’atelier s’arrêtera en mai prochain. L’animateur est arrivé au bout d’un cycle. Il a créé cet atelier voilà cinq ans. Il va passer à autre chose.
Il m’est arrivé de ne pas réussir à rendre de texte. Trop de soucis dans la tête. Impossible d’aligner des mots pour extraire le récit qui avait pris vie dans mon imagination. Parfois, aussi, aucune idée ne jaillissait.
Pour l’autre atelier, nous nous retrouvons dans un appartement du centre-ville, trois fois par mois. Une poignée de femmes de trente à soixante-dix ans. L’intérêt de cet atelier est la pratique de l’écriture sous contrainte. Amener à sortir des textes que nous n’aurions jamais écrits. Quinze minutes pour créer un personnage. Quarante minutes pour imaginer une histoire. Avec, là aussi, des contraintes qui nous tirent parfois de profonds soupirs de découragement. Un lieu d’écoute et de partage qui fait du bien à l’âme.
J’ai quitté cet atelier pendant trois mois. Incapable d’écrire en groupe, d’être dans la rencontre. Pas envie de partager, de croiser mes mots avec d’autres. Trop de désarroi et de mal-être.
J’ai enfoui mes problèmes sous le tapis le temps de me retrouver. J’ai bien fait de reprendre des forces. La poussière déborde par tous les coins du tapis. Les prochains mois s’annoncent terribles. Il faudra naviguer entre tristesse, colère, culpabilité, impuissance et renoncement. J’ai perdu ma mère alors qu’elle est toujours en vie. Le peu de liens qui restaient s’est envolé dans son insensée dénégation de la réalité. Personne ne peut plus la suivre dans son monde imaginaire. Mais il faut la protéger d’elle-même.
Heureusement, il reste les mots et les rencontres qu’ils provoquent. Rencontre avec soi et avec les autres. J’ai repris mes ateliers d’écriture juste à temps pour affronter la tempête.
Impression soleil levant, de Claude Monet, illustre le processus d’écriture, les petites touches qui deviennent nettes, la lumière qui jaillit de la pénombre.
« La normalité est une route pavée : on y marche aisément mais les fleurs n’y poussent pas. »
Je suis tombée récemment sur cette citation de Van Gogh. Elle résonne encore profondément en moi.
Nous, nous avons mis au monde deux fleurs. Et la normalité n’est effectivement pas notre quotidien.
De nos années à l’étranger, on nous parlait comme d’une parenthèse chimérique, qualifiant notre retour en France d’un retour à la vie réelle. Comme si, parce que nous avions vécu différemment pendant dix ans, passant du portugais au turc, puis au roumain, notre vie n’était pas réelle. Elle ne correspondait tout simplement pas à la norme de ceux qui n’étaient jamais partis. Mais qui correspond vraiment à la norme ?
Nous avons mis au monde deux fleurs. Et notre route a plus le goût des sentiers caillouteux de montagne ou des chemins terreux de campagne que de l’asphalte des autoroutes. Moi qui n’aime rien tant que la ville, je guette régulièrement les plantules qui verdissent les trottoirs en hiver, les sauvages aux fleurs discrètes qui colorent la moindre fissure au printemps, les graminées qui s’éventent dans les rues en été et toute cette flore spontanée qui colonise encore les villes à l’automne alors que la nuit effiloche déjà les jours. Cette nature discrète et tenace qui résiste à nos normes citadines, qui grandit entre les pavés, dans les fissures des chaussées, le long du moindre muret.
Est-ce si important d’être normal ? De suivre des allées bien tracées, des lignes blanches dessinées au cordeau ? J’ai beau tenter de suivre les règles, je ne me sens pas normale. Décalée, à contre-temps, désorientée, embarrassante, maladroite, oui.
Nous avons mis au monde deux fleurs. Et j’aime découvrir le monde avec elles. Chacune est très différente. Je les regarde grandir, tâtonner, découvrir leurs qualités, appréhender leurs singularités, apprendre à vivre avec leurs particularités. L’insatiable curiosité d’Eglantine. L’énigmatique sensibilité d’Hortense.
Je ne les trouve pas normales, dans le sens où elles me semblent hors du commun, loin de la facilité rassurante de la norme. Chacune a des raisons particulières et des façons d’être dissemblables. Les observer et les accompagner est un chamboulement permanent. Elles remettent en cause des conceptions considérées comme immuables. Elles bousculent mes certitudes et mes doutes. Surprennent mes habitudes. Égayent mes platitudes.
Nous avons mis au monde deux fleurs que j’arrose régulièrement et qui colorent nos vies.