Fugitif et fragile, le parfum des émotions se cueille à chaud dans la fugacité de la vie qui passe.
Qu’ils sont précieux ces moments fugaces, quand l’excitation du moment n’est pas encore retombée, que les émotions toujours présentes ont besoin de se répandre, de se fondre dans l’air ambiant, de toucher celles et ceux qui se trouvent dans l’entourage immédiat.
Ces moments précieux, c’est Églantine qui revient d’une journée avec sa chorale. Malgré la fatigue, elle chante dans la voiture, reprend un passage difficile, entonne ses mélodies préférées, évoque la complicité dans le chœur, les plaisanteries, la solidarité, et cette bienveillance dans laquelle elle se fond paisiblement depuis un an.
Puis le quotidien reprend. Hortense retrouve son univers, sa chambre, les potes qu’on appelle, les devoirs qui attendent. La fatigue s’abat sur Eglantine qui plonge rapidement dans son lit. Ne reste qu’un arôme traînant et persistant dans nos cœurs de parents comblés. Le parfum des émotions, celui du bonheur simple.
C’est Hortense qui rentre d’un week-end scout à vélo, encore dans le plaisir de la route qui défile dans la verdure fraîche du printemps, de la troupe qui se soutient, des défis relevés, des éclats de rire, de la beauté du ciel qui rosit au petit matin, de l’odeur de la paille dans la grange où ils ont dormi. Les vidéos et les photos défilent sur son téléphone. Souvenirs en chemise rouge et foulard autour du cou.
Puis le quotidien reprend. Hortense retrouve son univers, sa chambre, les potes qu’on appelle, les devoirs qui attendent. La fatigue s’abat sur Eglantine qui plonge rapidement dans son lit. Ne reste qu’un arôme traînant et persistant dans nos cœurs de parents comblés. Le parfum des émotions, celui du bonheur simple.
Accueillir la première vraie fête de son ado peut être considéré comme un rite initiatique à part entière. Stressant, fatiguant, mais tellement de bonheur !
Pour ses 16 ans, Hortense voulait une fête. Pas un goûter, pas un dîner. Une soirée, une vraie, avec des lumières qui éclatent et du son qui explose. Elle avait fixé la date au début du printemps. Alors on a poussé les meubles, descendu l’écran de la télé, roulé le tapis, emballé les bibelots et branché la sono. Une grosse enceinte louée pour l’occasion reliée à un ordi où une bande d’ados festifs ont fait défiler leurs musiques préférées.
Oh le fuyard ! s’écriera un voisin en voyant revenir Olivier avec sa petite valise le lendemain. Nous nous étions réfugiés chez sa maman. Eglantine était restée dans son appart sur le campus. Soirée calme dont la principale animation a été de regarder passer les coureurs de l’Ecotrail Paris 80 km. Un flot de frontales sautillantes longeant la Seine au niveau du pont Mirabeau. Derniers efforts avant l’arrivée au premier étage de la Tour Eiffel.
Je suis rentrée à 1h du matin. Je tenais à ce que la soirée ne s’éternise pas toute la nuit, affronter sans tarder les éventuels problèmes. Beaucoup d’invités étaient déjà partis. Couvre-feus de bonne heure. Bac blanc dans les prochains jours. Restait une bonne dizaine de garçons et de filles chantant à tue-tête les tubes de leur jeunesse. Ceux qui ranimeront leurs plus beaux souvenirs quand ils les entonneront à quarante ans et que leurs enfants les regarderont désabusés.
La musique s’est tue un peu avant 2h du matin. Le salon était un champ de confettis colorés et de gobelets abandonnés. Ne restait plus que le petit groupe qui dormait à la maison, soudé dans cet irrésistible besoin de rester dans l’ambiance magique qui les avait unis toute la soirée. Assis en brochette sur le canapé, ils ont repassé en boucle les meilleures vidéos, prolongeant les rires et la camaraderie heureuse. Top départ de courses folles dans la rue – avec quelques chutes. Escalade du grand cèdre dans le jardin – sans chute, ouf. Répliques cultes. Feu d’artifice des bougies devant le visage radieux d’Hortense. Et toute une série de selfies de groupe.
J’ai ramassé le plus gros du désordre avec un balai et une balayette, laissant traîner mes oreilles, craignant que l’aspirateur n’effraye cette faune adolescente exceptionnellement proche. Nous avons glané les derniers échos de la fête au déjeuner du dimanche avec un ami d’école d’Olivier venu récupérer sa fille et une cousine d’Hortense. Ça gloussait encore. La fatigue n’avait pas tout éteint.
Pour ses 16 ans, Hortense a eu sa fête. Et nous avons survécu. Elle a hâte de recommencer. Nous, un peu moins. Mais être parent, c’est avoir un peu l’âme de l’Agence Tous Risques. Et j’adore quand un plan se déroule sans accroc…
D’un tableau de Matisse à une ruelle japonaise miniature, le jeu d’assemblage se transforme en voyage intérieur, révélant le pouvoir apaisant et presque magique de la création.
On a commencé ensemble aux vacances de Noël. Les nuit qui boulottent des journées grises. Le froid qui s’insinue jusque sous les couvertures. Un temps à s’offrir des cadeaux, partager des chocolats et faire des puzzles.
1000 pièces étalées sur la table de la salle-à-manger. Une reproduction de La desserte rouge de Matisse. Beaucoup de rouge, donc. Des centaines de pièces similaires dans lesquelles on cherche un indice, un éclat de jaune, de bleu ou de vert qui permettra, non pas de le placer sur tout ce vide qui attend le puzzle, mais dans les bols où nous avons d’abord trié les pièces.
Le graal, au commencement, ce sont les bords. On se concentre sur la forme. On explore la matière à la recherche des lignes droites. On s’imagine les emboîter facilement. Mais la bordure se dessine par touches. Il manque des morceaux. Il faut fourrager encore et encore les tas de pièces colorées, tenter d’assembler, se lasser, revenir. Une hantise nous taraude, la pièce qui manque.
On s’y met tous. Ensemble ou à tour de rôle. On éprouve nos stratégies, aiguise nos sens, crée des grappes disposées approximativement sur le grand panneau de bois blond où s’étale le puzzle. Pratique ce panneau, on pourra le glisser sous le canapé au moment de partager les généreux repas de fête.
Olivier et Eglantine sont les plus déterminés, passionnés par le processus de recherche, accrochés à la résolution du problème, stimulés par ce casse-tête géant. Hortense s’entiche du paysage sur lequel s’ouvre la pièce. Ce petit coin de verdure qui permet d’échapper à la suffocation du rouge, au poids de l’intérieur. Moi, j’égrène ici un citron, là le col d’un vase, ou une courbe du visage.
Finalement, Eglantine s’approprie le puzzle, l’examine en pyjama avant de prendre son petit-déjeuner, partage tout un après-midi avec les pièces rouges légèrement teintées de bleu pour donner vie à la nappe et à la tapisserie, niche une dernière pièce dans un coin du tableau avant d’aller se coucher.
Le puzzle est terminé avant la fin des vacances. Il reste exposé sur la table, réussite flamboyante, étourdissement de couleurs que l’on démontera ensuite, pièce par pièce, pour le ranger dans sa boîte. Fin des vacances.
Aux dernières vacances, Eglantine n’est pas partie au ski avec son père et sa sœur. Elle a trouvé dans une boutique parisienne une nouvelle sorte de puzzle, un Book Nook. Une miniature de ruelle japonaise illuminée, maquette en trois dimensions, format serre-livres qui s’insère facilement dans une bibliothèque. Quand bien même celle-ci est une simple étagère dans un studio d’étudiante.
Elle a assemblé les minuscules pièces. Minutieuse et délicate. Elle a peint, superposant les couches pour obtenir le bon résultat, emboîté et collé. Elle a monté, relié et branché le circuit électrique. Envahissant à nouveau la grande table. Trois jours de concentration extrême avant d’allumer la lumière. Plongeant dans monde imaginaire qui semble nous inviter à déambuler au milieu des librairies et des chats indolents sous la clarté dorée des lampadaires. Un petit miroir de biais au fond de la boîte donne l’illusion d’une perspective infinie. C’est délicieux, hypnotique, onirique.
Eglantine est rentrée chez elle reposée et radieuse. Sa ruelle magique est calée au milieu de ses bouquins, voyage immobile, telle une métaphore de la lecture qui ouvre sur des mondes illimités.
Quand des révisions bien organisées portent leurs fruits
L’oral blanc de français, Hortense, y a travaillé pendant des semaines. Elle y a consacré une bonne partie de ses vacances. S’est organisée pour ne pas avoir à réviser pendant son séjour au ski avec son père. Nous l’avions rarement vu s’investir autant.
Des textes truffés de couleurs. Des mots surlignés, soulignés, entourés, pointillés. La Boétie, Flaubert, Marivaux et l’abbé Prévost disséqués à coup de feutres. Des fiches organisées en grandes idées colorées. Des accordéons de feuilles A4 se dépliant en fresques d’explications, de références et de concepts incontournables.
La veille, l’angoisse l’a envahie. Sentiment de ne plus rien savoir. Tentation d’apprendre par cœur pour que ses méninges cessent de s’embrouiller. Désir de caser toutes les belles phrases de la prof, celles qui sont si bien tournées qu’il semble impossible de les formuler autrement.
On enchaîne les parties de Dooble pour libérer son cerveau qui tourne en boucle sur le Discours de la servitude volontaire, L’éducation sentimentale et Manon Lescaut. Elle nous atomise. Ça la soulage.
Et puis une bonne nuit de sommeil. Les dernières heures avant l’épreuve, dans la matinée qui s’écoule trop lentement, ses mots à elle qui se libèrent. Je l’écoute me résumer tous ses textes. Parole fluide des sujets maîtrisés. Elle se rassure un peu.
Devant le lycée, elle retrouve les amis qui sont déjà passés. Rires sonores du stress, le sien qui monte en flèche, le leur qui retombe doucement.
Enfin, un message vocal sur le téléphone pour dire le soulagement de l’épreuve terminée et le bonheur des commentaires favorables de l’examinatrice.
Le prochain oral, ce sera le vrai, celui du bac. Pour le moment, elle relâche la pression avec ses amies. On parlera peut-être un jour des caleçons Calvin Klein…
Elle a retrouvé le sourire et son humour décapant.
Parce que je ne me lasse pas de ces petits moments précieux…
Généralement, je me couche tôt.
Mais quand je reste un peu tard dans le salon, je vois descendre une souris qui vient vider le garde-manger avant d’aller vraiment se coucher. Alors, tandis qu’elle termine un plat de pâte, je chope quelques infos sur les copines, les copains et les dernières tendances de la vie de mon ado.
Petites conversations fluides. Décousues. Volant comme des rubans colorés dans la lumière tamisée.
Cèdre, sureaux, pruniers, noisetiers et arbre de Judée étendent le bruissement de leur ombre sur la chaleur indolente du jardin. Jaafar et Hortense s’installent au cœur de la brise printanière. Les mélodies de leurs guitares se joignent aux babils, pépiements et autres chants d’oiseaux. La musique emplit l’air, s’envole en volutes pincées et accords caressés. Je jette un œil par la fenêtre ouverte et sourit du bonheur simple qui vibre dans les cordes, résonne dans la douceur du bois vernis.
Hortense est revenue d’Égypte chargée de souvenirs colorés, à nageoires ou écailles, au goût de soleil et de sel.
Lumière pâle du petit matin. Le tube de Biafine est posé sur la table du salon. Le gros sac de plongée est éventré un peu plus loin. En sortent pêle-mêle des palmes bleu et noir, le néoprène épais de la combinaison de plongée et une petite robe de plage en coton blanc ajouré. Reliefs du magnifique séjour en Egypte d’Hortense.
Elle est partie avec son club de plongée. Des moniteurs expérimentés qui la connaissent depuis quatre ans, l’ont vu grandir et l’accompagnent dans ses passages de niveaux. Plongeur Bronze, Or, Niveau 1, PE40 (plongeur encadré 40 mètre) et la poussent pour qu’elle obtienne son Niveau 2 dès qu’elle aura 16 ans. L’âge minimum.
Pour elle, ça signifie beaucoup de calculs pour apprendre à plonger en autonomie (plein de maths !), préparer elle-même son brief, savoir gérer les paliers de décompressions. Les ordinateurs de plongée calculent désormais tout cela automatiquement. Mais on exige des plongeurs qu’ils comprennent ce que fait l’ordinateur. Pour Hortense, c’était donc des cours théoriques et des entraînements à l’examen tous les jours à 18h alors que les copains traînaient dans les hamacs.
Ils sont une bande de sept ado de 13 à 17 ans. Deux filles. La plongée reste encore beaucoup un sport de mecs. Mais ça s’ouvre. Le club d’Hortense, lui, compte de nombreuses femmes. Et quantité de jeunes puisqu’il est un des rares à les former dès l’âge de 8 ans. C’est majoritairement en famille que les plongeurs se sont retrouvés dans cet hôtel posé sur le sol aride du bord de la mer Rouge au nord de Marsa Alam.
Hortense a été adoptée le temps du séjour. Par Frédéric et Catherine pendant les trajets. Par Henri pour les plongées et par sa femme, Isabelle, quand la fatigue accumulée (enchaîner le FRAT et l’ Egypte, c’était intense) nécessitait du réconfort. Par Bernard le jour de la plongée « Familles ». L’occasion pour les parents et leurs enfants de plonger tous ensemble. Normalement, les palanquées sont constituées en fonction des niveaux.
J’ai cueilli Hortense à Roissy hier après-midi, glané quelques infos de Catherine et Frédéric avant de les déposer chez eux et butiné le téléphone d’Hortense pour découvrir les premières images de son séjour. Elle n’est pas équipée pour la photographie sous-marine. Mais d’autres plongeurs sont de véritables professionnels. Ces photos-là arriveront plus tard, après un petit travail d’édition. Heureusement, on peut compter sur les amateurs pour les clichés à chaud et quelques vidéos partagées sur leur groupe WhatsApp.
Hortense nous avait aussi envoyé quelques nouvelles pendant la semaine. En grandissant, elle apprend à prendre soin de ses parents… Le jour où elle a croisé des dauphins et des tortues, son enthousiasme était à son paroxysme. Frédéric m’a appris que c’est Hortense qui avait repéré ces gros reptiles marins. Je ne suis pas étonnée. Sous son allure désinvolte et son attention évanescente, elle a un sens de l’observation très aiguisé. Et une sensibilité délicate. Alors, comme les tortues, elle se protège d’une épaisse carapace.
Pour le moment, elle est plongée dans un profond sommeil réparateur. Une odeur de Monoï persiste devant sa chambre. Elle a posé un masque sur ses cheveux desséchés par le soleil et le sel avant de sombrer sous sa couette hier soir. Il y a des naufrages bienvenus.
Ils ont voyagé toute la nuit. Sept trains affrétés spécialement pour le FRAT. 13 500 jeunes d’Île-de-France réunis pendant quatre jours à Lourdes pour célébrer Jésus et Marie. Ce dernier aspect est certainement celui qui touche le moins Hortense.
Mais quelle joie que cet incroyable rassemblement pour elle qui n’aime rien tant que la vie de troupe avec les scouts. Partie samedi soir. Revenue aujourd’hui au petit matin. Vivre avec ses amis, dans une ferveur fébrile. Chanter ensemble. Danser ensemble. Rire ensemble. Vibrer ensemble. Accumuler les souvenirs.
Et revenir les yeux creusés, la voix cassée, la chemise froissée. Nous avons glané quelques instantanés, des photos, des vidéos, des anecdotes vite racontées. Mais dire, c’est mettre de la distance avec ce qu’elle vit. Elle a envie de rester dans cette humeur flottante qui prolonge les instants merveilleux.
Plonger dans un bain. Se couler sous la couette. La tête baignée de ces moments qui n’appartiennent qu’à elle.
Elle grandit tellement vite. Que j’aime la voir s’épanouir.
Le bonnet, signe de reconnaissance de leur groupe, en plus de la chemise et du foulard.
Certaines journées sont plus lourdes que d’autres.
Et Hortense se met au piano.
La mélodie allège l’atmosphère. Les notes volent dans le salon, emplissent la maison. Le thème épique de Pirates des Caraïbes transforme les émotions pernicieuses en pensées légères. Je pourrais l’écouter jouer toute la nuit.
A défaut de vous montrer le superbe jeu d’Hortense, je vous partage cette modeste version symphonique 😉
Ma rêverie s’amplifie sur l’air d’Expérience, de Ludovico Einaudi. Bercée par les vagues qui roulent et s’enroulent sous les touches du piano. Envolée dans les nuages qui paressent lentement dans le ciel rosé d’une soirée d’été. Allongée dans les hautes herbes qui ondoient dans la chaleur fraîche du printemps.
Hortense, magicienne du bonheur. Sous ses allures désinvoltes, elle distille un éclat effervescent. Parfois ça pique. Souvent, ça égaye. Parfois, ça bouscule; Toujours, ça vivifie.
Duel d’échecs père-fille, entre stratégie et tendresse, dans la nuit qui s’installe.
Ils se sont installés face-à-face. Hortense assise en tailleur sur le tapis. Olivier, grand sage sur son fauteuil. Entre eux, le plateau en bois, douces couleurs ambrés du damier, toutes les pièces alignées en ordre de bataille. Les changements de rythmes se sont succédé, battements rapides des coups qui s’enchaînent, longues pauses épaississant le silence. Les regards aimantés par le jeu. Quelques coups d’œil éclairs vers le visage de l’adversaire. Sonder les profondeurs de l’esprit. Affûter sa stratégie.