L’année commence intensément pour Eglantine. Pas toujours facile pour ses responsables pédagogiques de lui créer des emplois de temps adaptés. Un petit bout de L2 par ci, un morceau de L3, vous reprendrez bien un peu de physique mademoiselle ? Eglantine aimerait tout faire aussi. Elle aime tellement apprendre.
Il faut voir les étoiles dans ses yeux quand elle est rentrée à la maison ce week-end. Les cernes aussi. Des vraies valises de départ en voyage long courrier. Raconter la découverte de son nouveau projet de groupe l’illuminait. L’APP (apprentissage par projet, le cœur de la méthodologie de sa licence) porte sur l’étude des chlorelles. Des algues que l’on peut retrouver aussi bien dans les cosmétiques que l’alimentaire ou les matériaux de construction.
Eglantine est enchantée, directement passionnée, investie. Avec cette folle envie d’avancer, de charbonner, de tirer le groupe pour avancer, elle a cet esprit moteur propre aux locomotives. Heureusement, elle n’est pas la seule dans son groupe. Quand sa fatigue éteint ses ambitions, elle peut compter sur les autres. Elle se sent plus en confiance que certaines années où elle devait vraiment pousser le reste du groupe.
De quoi moins craindre le nombres d’heures à passer chaque semaine sur ce sujet…
Les chlorelles mettent des étoiles dans les yeux de ma locomotive. Ne reste qu’à la bichonner pour qu’elle tienne la route.
Comment je vois le cerveau d’Eglantine, foisonnant, explosif, coloré.
Fin d’été festive pour mon ado. Soirée, concert… faire le plein de souvenirs avant une grosse année scolaire.
L’été se prolonge malgré la rentrée et les jours qui raccourcissent. La douceur des soirées est propice aux retrouvailles et aux découvertes, surtout pour notre ado qui s’éloigne doucement, confiante, originale, désopilante.
Hortense avait négocié en juillet. Alors, on a poussé les meubles pour une soirée à la maison vendredi. Musique, éclats de rire, chants partagés, discussions dans le jardin, fins de couples pour début d’année scolaire, nouvelles amitiés de fin d’été.
Samedi soir, elle a filé au Stade de France pour le premier concert de sa vie. PLK. 80 000 personnes. Un show mémorable, illuminé de feux d’artifices et de drones, enflammé de cascadeurs et électrisé d’invités incroyables. Pour elle en tout cas. Pour nous, cette litanie de rappeurs n’a aucun sens.
La diffusion sur Youtube permet de se rendre compte de l’ambiance extraordinaire. Comment réaliser que ma fille, mon bébé, est un des points au centre de la foule, dans cette masse mouvante creusée de cercles spontanés où débutent les pogos ? Elle connaissait les paroles par cœur, s’est abîmé la voix à les scander dans une communion joyeuse, se lançant sans crainte dans l’animation de la fosse, au cœur du réacteur.
Mon téléphone a sonné alors que je m’endormais. Problème sur la ligne B, pas de RER. Elle s’est rabattu sur la 13. J’enfile un jean et saute dans la voiture pour récupérer Hortense qui mange une crêpe avec un copain aux Invalides. La vie est belle quand on a seize ans.
Ce soir, elle se concentre sur les maths. Cette année, c’est le bac. Maths spé, maths expertes, elle va poser du carré, tâter de la racine, décliner de la fonction, avoir de la suite dans les idées.
Dans un coin de sa tête, restent les souvenirs d’un été radieux et de ses derniers prolongements.
Rentrée de loin pour Eglantine qui est retournée chez elle depuis quelques jours. Elle se sent bien dans son studio sur le campus. Elle avait un sourire dans la voix au téléphone ce soir. Retrouver les profs, les nouvelles matières, creuser les sujets qui la passionnent, c’est alimenter son cerveau et faire fleurir des feux d’artifices dans sa tête.
Dernière rentrée au lycée pour Hortense, tranquille, au milieu de l’après-midi. Le temps de découvrir sa classe, ses profs, son emploi du temps. La Terminale, ça commencera vraiment demain. Transition rapide entre une totale liberté sur une île des Glénan et les pages de règlement de son lycée.
Rentrée déjà passée pour Olivier qui a repris depuis une semaine. Il étirerait bien les matinées à traîner au lit avant de se balader au parc de Sceaux.
Rentrée inédite pour moi au théâtre. Avec un seul contrat à durée indéterminée et de nouvelles missions.
Rentrée borgne pour Django, énucléé de l’œil droit hier. Balafre de pirate, collerette et antidouleurs. Il est tout patraque.
Rentrée énervée pour Maya, furieuse qu’on ferme à nouveau la porte du jardin. Températures plus fraîches le matin, moustiques le soir et interdiction de sortir pour Django. Elle gratte avec rage pour entrer et sortir, et entrer, et sortir… toutes les deux minutes.
C’est parti pour une nouvelle année scolaire. La rentrée, c’est déjà fini. Les vacances résonnent désormais comme un vieux rêve que l’on est plus certain d’avoir fait alors que s’annonce le jour d’après.
La Véloscénie relie Notre-Dame au Mont Saint-Michel. Eglantine et moi l’avons rejointe dimanche, nos sacoches bien pleines, un sac arrimé au porte-bagages, un matelas de sol coincé sous les tendeurs.
Deux jours ont été nécessaires pour que nos muscles s’habituent à leur nouveau rythme. Nous ne regrettons pas l’assistance électrique. Nous réservons nos hébergements au jour le jour afin de nous adapter au niveau de fatigue d’Eglantine. Aujourd’hui, nous n’avons pas roulé, profitant d’une journée de repos au frais d’un grand appartement de Nogent-le-Rotrou.
Nous sommes montées en haut du Viaduc des Fauvettes à Gomez-le-Châtel, avons roulé dans un paysage à la Miyazaki sur la voie verte de Limours, profité de la lumière du matin dans le parc du château de Rambouillet, raffolé de l’accueil pour nos vélos au château de Maintenon. Nous gardons un souvenir merveilleux de la cathédrale de Chartres illuminée et de l’adorable village de Frazé, une fois traversées les interminables plaines de la Beauce.
Nous avons chaud. Mais une rivière, quelques arbres et nos pauses sont des havres de douceur.
Nous rencontrons des gens curieux de notre périple. Les conversations s’engagent facilement. Comme avec ces deux frangins croisés devant une église – des fresques, de l’ombre et une fontaine d’eau fraîche. Ils suivaient les chemins de Compostelle vers Tours. Nous ne connaissons pas leurs noms mais nous avions l’impression de retrouver de vieux amis quand nous les avons revus un peu plus loin. Ils sortaient de la Beauce complètement cuits. Nous avons bifurqué vers l’ouest après leur avoir offert des pêches. A pied, la chaleur est encore plus difficile à supporter. Ils étaient cuits mais visiblement heureux de faire ce voyage ensemble.
Un peu comme nous donc. On dégouline de sueur, on a mal aux fesses, ça tire dans les jambes, on avale des litres d’eau, on se trompe de route, on pousse nos vélos, on charge, on décharge – nous sommes désormais des pros du décrochage-accrochage de sacoches –, on est aussi passées par-dessus des arbres tombés sur le chemin mais… ça fait partie de l’aventure.
Quand nous pédalons dans la lumière du matin, nous sommes éblouies par la beauté des paysages. Parfois, un papillon vole à notre hauteur. Ici, un écureuil traverse la route, des lapins courent sur les bas-côtés et l’on repense à ce gros rapace aperçu un peu plus tôt. La plupart du temps, nous restons loin des voitures. Les oiseaux sont la bande-son de notre voyage. Dommage qu’on ne sache pas les reconnaître. Le vol des hirondelles dans les villages nous réjouit.
Arriver dans les villes, même petites, c’est retrouver la circulation, la chaleur des pierres et du béton. Mais aussi le plaisir de prendre un repas dans une brasserie et l’occasion de faire quelques courses.
La nuit, nous rechargeons nos batteries et celles des vélos. Nous mettons nos mini pains de glace au congélateur. Notre toute petite glacière nous permet de transporter quelques produits frais pour le déjeuner. On a développé des techniques pour accrocher nos courses sur les vélos.
Nous sommes loin de la silhouette épurée du cyclotourisme professionnel, au chargement efficace, limité au nécessaire. Pas tellement que nous soyons dans une surenchère de vêtements, surtout pour nos au-cas où. Nos sacs de couchage sont un peu gros. Nos popotes aussi. Et il y a le réchaud, tout petit, mais l’un plus l’autre, ça remplit nos sacs. Au moins, nous avons investi dans une tente de bivouac ultra légère.
Pas tellement que nous ayons envie de camper. Nous aimons le confort des lits. Mais nous savons que plus nous approchons de la mer et du 14 juillet, plus il sera difficile de nous loger sans avoir réservé depuis des mois. Au cas où, nous avons donc de quoi dormir au camping.
Vous pouvez suivre notre aventure sur notre Polarsteps. Plus facile à alimenter que le blog. Et on adore voir grandir la chenille de nos étapes sur la carte.
Je vous laisse, je vais nettoyer nos chaînes, noires de poussière, avant de reprendre la route demain.
Fugitif et fragile, le parfum des émotions se cueille à chaud dans la fugacité de la vie qui passe.
Qu’ils sont précieux ces moments fugaces, quand l’excitation du moment n’est pas encore retombée, que les émotions toujours présentes ont besoin de se répandre, de se fondre dans l’air ambiant, de toucher celles et ceux qui se trouvent dans l’entourage immédiat.
Ces moments précieux, c’est Églantine qui revient d’une journée avec sa chorale. Malgré la fatigue, elle chante dans la voiture, reprend un passage difficile, entonne ses mélodies préférées, évoque la complicité dans le chœur, les plaisanteries, la solidarité, et cette bienveillance dans laquelle elle se fond paisiblement depuis un an.
Puis le quotidien reprend. Hortense retrouve son univers, sa chambre, les potes qu’on appelle, les devoirs qui attendent. La fatigue s’abat sur Eglantine qui plonge rapidement dans son lit. Ne reste qu’un arôme traînant et persistant dans nos cœurs de parents comblés. Le parfum des émotions, celui du bonheur simple.
C’est Hortense qui rentre d’un week-end scout à vélo, encore dans le plaisir de la route qui défile dans la verdure fraîche du printemps, de la troupe qui se soutient, des défis relevés, des éclats de rire, de la beauté du ciel qui rosit au petit matin, de l’odeur de la paille dans la grange où ils ont dormi. Les vidéos et les photos défilent sur son téléphone. Souvenirs en chemise rouge et foulard autour du cou.
Puis le quotidien reprend. Hortense retrouve son univers, sa chambre, les potes qu’on appelle, les devoirs qui attendent. La fatigue s’abat sur Eglantine qui plonge rapidement dans son lit. Ne reste qu’un arôme traînant et persistant dans nos cœurs de parents comblés. Le parfum des émotions, celui du bonheur simple.
Accueillir la première vraie fête de son ado peut être considéré comme un rite initiatique à part entière. Stressant, fatiguant, mais tellement de bonheur !
Pour ses 16 ans, Hortense voulait une fête. Pas un goûter, pas un dîner. Une soirée, une vraie, avec des lumières qui éclatent et du son qui explose. Elle avait fixé la date au début du printemps. Alors on a poussé les meubles, descendu l’écran de la télé, roulé le tapis, emballé les bibelots et branché la sono. Une grosse enceinte louée pour l’occasion reliée à un ordi où une bande d’ados festifs ont fait défiler leurs musiques préférées.
Oh le fuyard ! s’écriera un voisin en voyant revenir Olivier avec sa petite valise le lendemain. Nous nous étions réfugiés chez sa maman. Eglantine était restée dans son appart sur le campus. Soirée calme dont la principale animation a été de regarder passer les coureurs de l’Ecotrail Paris 80 km. Un flot de frontales sautillantes longeant la Seine au niveau du pont Mirabeau. Derniers efforts avant l’arrivée au premier étage de la Tour Eiffel.
Je suis rentrée à 1h du matin. Je tenais à ce que la soirée ne s’éternise pas toute la nuit, affronter sans tarder les éventuels problèmes. Beaucoup d’invités étaient déjà partis. Couvre-feus de bonne heure. Bac blanc dans les prochains jours. Restait une bonne dizaine de garçons et de filles chantant à tue-tête les tubes de leur jeunesse. Ceux qui ranimeront leurs plus beaux souvenirs quand ils les entonneront à quarante ans et que leurs enfants les regarderont désabusés.
La musique s’est tue un peu avant 2h du matin. Le salon était un champ de confettis colorés et de gobelets abandonnés. Ne restait plus que le petit groupe qui dormait à la maison, soudé dans cet irrésistible besoin de rester dans l’ambiance magique qui les avait unis toute la soirée. Assis en brochette sur le canapé, ils ont repassé en boucle les meilleures vidéos, prolongeant les rires et la camaraderie heureuse. Top départ de courses folles dans la rue – avec quelques chutes. Escalade du grand cèdre dans le jardin – sans chute, ouf. Répliques cultes. Feu d’artifice des bougies devant le visage radieux d’Hortense. Et toute une série de selfies de groupe.
J’ai ramassé le plus gros du désordre avec un balai et une balayette, laissant traîner mes oreilles, craignant que l’aspirateur n’effraye cette faune adolescente exceptionnellement proche. Nous avons glané les derniers échos de la fête au déjeuner du dimanche avec un ami d’école d’Olivier venu récupérer sa fille et une cousine d’Hortense. Ça gloussait encore. La fatigue n’avait pas tout éteint.
Pour ses 16 ans, Hortense a eu sa fête. Et nous avons survécu. Elle a hâte de recommencer. Nous, un peu moins. Mais être parent, c’est avoir un peu l’âme de l’Agence Tous Risques. Et j’adore quand un plan se déroule sans accroc…
D’un tableau de Matisse à une ruelle japonaise miniature, le jeu d’assemblage se transforme en voyage intérieur, révélant le pouvoir apaisant et presque magique de la création.
On a commencé ensemble aux vacances de Noël. Les nuit qui boulottent des journées grises. Le froid qui s’insinue jusque sous les couvertures. Un temps à s’offrir des cadeaux, partager des chocolats et faire des puzzles.
1000 pièces étalées sur la table de la salle-à-manger. Une reproduction de La desserte rouge de Matisse. Beaucoup de rouge, donc. Des centaines de pièces similaires dans lesquelles on cherche un indice, un éclat de jaune, de bleu ou de vert qui permettra, non pas de le placer sur tout ce vide qui attend le puzzle, mais dans les bols où nous avons d’abord trié les pièces.
Le graal, au commencement, ce sont les bords. On se concentre sur la forme. On explore la matière à la recherche des lignes droites. On s’imagine les emboîter facilement. Mais la bordure se dessine par touches. Il manque des morceaux. Il faut fourrager encore et encore les tas de pièces colorées, tenter d’assembler, se lasser, revenir. Une hantise nous taraude, la pièce qui manque.
On s’y met tous. Ensemble ou à tour de rôle. On éprouve nos stratégies, aiguise nos sens, crée des grappes disposées approximativement sur le grand panneau de bois blond où s’étale le puzzle. Pratique ce panneau, on pourra le glisser sous le canapé au moment de partager les généreux repas de fête.
Olivier et Eglantine sont les plus déterminés, passionnés par le processus de recherche, accrochés à la résolution du problème, stimulés par ce casse-tête géant. Hortense s’entiche du paysage sur lequel s’ouvre la pièce. Ce petit coin de verdure qui permet d’échapper à la suffocation du rouge, au poids de l’intérieur. Moi, j’égrène ici un citron, là le col d’un vase, ou une courbe du visage.
Finalement, Eglantine s’approprie le puzzle, l’examine en pyjama avant de prendre son petit-déjeuner, partage tout un après-midi avec les pièces rouges légèrement teintées de bleu pour donner vie à la nappe et à la tapisserie, niche une dernière pièce dans un coin du tableau avant d’aller se coucher.
Le puzzle est terminé avant la fin des vacances. Il reste exposé sur la table, réussite flamboyante, étourdissement de couleurs que l’on démontera ensuite, pièce par pièce, pour le ranger dans sa boîte. Fin des vacances.
Aux dernières vacances, Eglantine n’est pas partie au ski avec son père et sa sœur. Elle a trouvé dans une boutique parisienne une nouvelle sorte de puzzle, un Book Nook. Une miniature de ruelle japonaise illuminée, maquette en trois dimensions, format serre-livres qui s’insère facilement dans une bibliothèque. Quand bien même celle-ci est une simple étagère dans un studio d’étudiante.
Elle a assemblé les minuscules pièces. Minutieuse et délicate. Elle a peint, superposant les couches pour obtenir le bon résultat, emboîté et collé. Elle a monté, relié et branché le circuit électrique. Envahissant à nouveau la grande table. Trois jours de concentration extrême avant d’allumer la lumière. Plongeant dans monde imaginaire qui semble nous inviter à déambuler au milieu des librairies et des chats indolents sous la clarté dorée des lampadaires. Un petit miroir de biais au fond de la boîte donne l’illusion d’une perspective infinie. C’est délicieux, hypnotique, onirique.
Eglantine est rentrée chez elle reposée et radieuse. Sa ruelle magique est calée au milieu de ses bouquins, voyage immobile, telle une métaphore de la lecture qui ouvre sur des mondes illimités.
Quand des révisions bien organisées portent leurs fruits
L’oral blanc de français, Hortense, y a travaillé pendant des semaines. Elle y a consacré une bonne partie de ses vacances. S’est organisée pour ne pas avoir à réviser pendant son séjour au ski avec son père. Nous l’avions rarement vu s’investir autant.
Des textes truffés de couleurs. Des mots surlignés, soulignés, entourés, pointillés. La Boétie, Flaubert, Marivaux et l’abbé Prévost disséqués à coup de feutres. Des fiches organisées en grandes idées colorées. Des accordéons de feuilles A4 se dépliant en fresques d’explications, de références et de concepts incontournables.
La veille, l’angoisse l’a envahie. Sentiment de ne plus rien savoir. Tentation d’apprendre par cœur pour que ses méninges cessent de s’embrouiller. Désir de caser toutes les belles phrases de la prof, celles qui sont si bien tournées qu’il semble impossible de les formuler autrement.
On enchaîne les parties de Dooble pour libérer son cerveau qui tourne en boucle sur le Discours de la servitude volontaire, L’éducation sentimentale et Manon Lescaut. Elle nous atomise. Ça la soulage.
Et puis une bonne nuit de sommeil. Les dernières heures avant l’épreuve, dans la matinée qui s’écoule trop lentement, ses mots à elle qui se libèrent. Je l’écoute me résumer tous ses textes. Parole fluide des sujets maîtrisés. Elle se rassure un peu.
Devant le lycée, elle retrouve les amis qui sont déjà passés. Rires sonores du stress, le sien qui monte en flèche, le leur qui retombe doucement.
Enfin, un message vocal sur le téléphone pour dire le soulagement de l’épreuve terminée et le bonheur des commentaires favorables de l’examinatrice.
Le prochain oral, ce sera le vrai, celui du bac. Pour le moment, elle relâche la pression avec ses amies. On parlera peut-être un jour des caleçons Calvin Klein…
Elle a retrouvé le sourire et son humour décapant.
La montagne est devenue un rituel de nos étés. Nature et partage. Douceur de vivre et récompense après l’effort donnent une autre saveur aux vacances.
Septembre commence dans le clapotis des ondées alors que la chaleur a étouffé l’été tel un boa acharné sur sa proie. Nous, nous nous sommes évadés auprès des edelweiss, picorant myrtilles et framboises au bord des chemins, les cailloux roulant sous nos pieds – ou inversement –. Nos regards enjambaient les vallées, gambadaient de sommet en sommet, s’accrochaient aux ailes colorées des papillons, aux voiles gonflées des parapentes, au vol silencieux d’un planeur.
Le cœur qui bat fort, les muscles qui tirent, les poumons qui s’essoufflent. Et là-haut cet air frais, s’enrouler dans la polaire, casser la coquille d’un œuf dur, laisser couler le jus d’une pêche entre ses doigts. Murmure d’un ruisseau, scintillement d’un lac, tumulte d’une cascade sous l’azur où courent quelques filaments nuageux.
Le sifflement d’une marmotte et nos yeux fouillent la montagne. On s’arrête un instant. La tête dressée guette le moindre mouvement, disparaissant dans le sol si le danger se rapproche.
En haut de la montagne, une navigatrice a troqué son bateau pour saisir l’écume des montagnes. Peindre à l’encre de chine avec les plantes des alpages. Imprimer le brisant d’une crête dans la brume matinale. Elle accueille nos gestes hésitants dans un sourire bienveillant et partage cet art de la sérigraphie qu’elle maîtrise avec douceur.
On croque des croquants, on savoure des glaces au pied des glaciers fondus, on découvre le goût de la livèche et on retrouve celui de la reine des prés. On dîne dans des gastros. On partage des apéros. Les assiettes se multiplient autour de la table. On chante des histoires de champignons. On joue à mimer un nénuphar.
Les soirées s’étirent alors que le soleil se couche. Puis la lune se lève et les ombres escarpées accueillent nos rêveries silencieuses. Enfin, les brumes matinales estompent nos indécisions. Dans la lumière ardente, les cimes dentelées sont les mâchoires redoutables d’animaux fantastiques. Que ressent le krill face à la baleine ?
20 fêtes pour les 20 ans d’Eglantine. La surprise organisée par sa chorale est un condensé d’émotions.
Début juin, Eglantine a eu vingt ans.
L’âge de tous les possibles. Premier appart (même si c’est dans une résidence du CROUS sur son campus). Premiers choix décisifs. Tian de légumes ou tarte à la tomate pour dîner ? Plus sérieusement, elle réfléchit déjà à son envie d’entreprendre une thèse et commence à sortir le sujet du flou des possibles. Elle a encore le temps pour éclaircir tout ça, mais l’idée est là.
Eglantine a eu vingt ans et nous n’avons pas organisé de grosse fête. Elle était en stage. Donc très fatiguée. Puis sa sœur partait à son tour faire un stage, à l’étranger, puis en vacances, puis en camp scout. Trouver une date, avec tout le monde, à un moment où Eglantine ne serait pas trop fatiguée, s’annonçait compliqué. Nous avons donc choisi une autre formule (copiée parmi les excellentes idées de notre ami Henri).
Vingt fêtes pour les vingt ans.
Un an pour vingt éclats de joie, vingt confettis de célébrations.
Un an de fêtes en pointillés en fonction des disponibilités de chacun. Un anniversaire au long court plutôt qu’un gros raout.
Avec la famille. Avec les amis de toujours. Avec les amis d’aujourd’hui. A la maison, à la fac, au restau, ou en tournée.
Car si Eglantine s’épanouie dans sa nouvelle vie d’étudiante, une rencontre a plus particulièrement marqué cette année, sa chorale. Elle les a rejoint à la fin du mois d’avril. Ce fût comme une évidence, une pièce de puzzle qui s’emboîte parfaitement. Elle y a immédiatement trouvé sa place. Et n’a pas hésité une seconde à partir en tournée avec eux en juillet au lieu de faire la véloscénie avec sa mère comme prévu (Paris-Le mont Saint-Michel à vélo).
Cette chorale est celle de son campus. Une bande d’étudiants (plutôt des doctorants), d’enseignants et de chercheurs. Un gang de joyeux scientifiques qui aiment chanter et rire, et dont le principal méfait consiste à détourner des chansons.
Comme Eglantine, cette chorale a vingt ans. Alors, quand je leur ai écrit pour leur demander de participer aux vingt anniversaires d’Eglantine, ils ont rajouté deux couplets à la chanson qu’ils travaillaient en secret pour leur chef de chœur.
Samedi soir, elle a chanté la chanson des vingt ans avec les autres. Une guitare, une trentaine de chanteurs, une terrasse éclairée de guirlandes d’ampoules, la surprise enjouée du chef de chœur et, à la fin du dernier couplet, un signe de tête, une main levée, la chanson continue.
On a eu la vidéo de l’émotion d’Eglantine quand elle découvre que ces derniers couplets sont pour elle. Elle est touchante notre louloute de vingt ans. Elle est heureuse. Elle trace sa route sans nous. Pas trop loin de nous quand même, après toutes ces années à galérer ensemble, il faut nous ménager, nous rassurer.
D’ailleurs, trop heureux de la voir à nouveau chanter, nous avons suivi sa chorale en Bretagne. Un week-end en amoureux dans la forêt de Brocéliande pour notre anniversaire de mariage (mais nos vingt ans à nous, ce sera l’année prochaine). Et un concert d’Eglantine dimanche, entre une fontaine magique et un miroir aux fées.
On nous a discrètement prévenu avant le début du concert, si on veut filmer, c’est à la fin. C’est une surprise. Eglantine n’est pas au courant. D’ailleurs, elle s’est échappée discrètement après ce qu’elle pensait être la dernière chanson, pour tenir le chapeau à la sortie de l’église.
Elle a dû revenir. Regardez.
J’ai coupé les images. Parce que contrôle par Eglantine de son identité numérique, parce que j’évite de diffuser le visage de mes filles. Mais vous avez l’ambiance et les paroles. Et le bonheur qui transpire dans cette petite église bretonne sous la chaleur écrasante de juillet.
Je ne m’en lasse pas.
Puis nous sommes repartis chacun de notre côté. La chorale, c’est son domaine, sa vie, sans nous. C’est nouveau, pour nous, de rester à l’écart. C’est normal pourtant. Eglantine a vingt ans. C’est beau, de voir qu’elle n’a plus besoin de nous (plus beaucoup en tout cas).