Déclinaisons de la rentrée

Rentrée de loin pour Eglantine qui est retournée chez elle depuis quelques jours. Elle se sent bien dans son studio sur le campus. Elle avait un sourire dans la voix au téléphone ce soir. Retrouver les profs, les nouvelles matières, creuser les sujets qui la passionnent, c’est alimenter son cerveau et faire fleurir des feux d’artifices dans sa tête.

Dernière rentrée au lycée pour Hortense, tranquille, au milieu de l’après-midi. Le temps de découvrir sa classe, ses profs, son emploi du temps. La Terminale, ça commencera vraiment demain. Transition rapide entre une totale liberté sur une île des Glénan et les pages de règlement de son lycée.

Rentrée déjà passée pour Olivier qui a repris depuis une semaine. Il étirerait bien les matinées à traîner au lit avant de se balader au parc de Sceaux.

Rentrée inédite pour moi au théâtre. Avec un seul contrat à durée indéterminée et de nouvelles missions.

Rentrée borgne pour Django, énucléé de l’œil droit hier. Balafre de pirate, collerette et antidouleurs. Il est tout patraque.

Rentrée énervée pour Maya, furieuse qu’on ferme à nouveau la porte du jardin. Températures plus fraîches le matin, moustiques le soir et interdiction de sortir pour Django. Elle gratte avec rage pour entrer et sortir, et entrer, et sortir… toutes les deux minutes.

C’est parti pour une nouvelle année scolaire. La rentrée, c’est déjà fini. Les vacances résonnent désormais comme un vieux rêve que l’on est plus certain d’avoir fait alors que s’annonce le jour d’après.

Premiers tours de pédale sur la Véloscénie

La Véloscénie relie Notre-Dame au Mont Saint-Michel. Eglantine et moi l’avons rejointe dimanche, nos sacoches bien pleines, un sac arrimé au porte-bagages, un matelas de sol coincé sous les tendeurs.

Deux jours ont été nécessaires pour que nos muscles s’habituent à leur nouveau rythme. Nous ne regrettons pas l’assistance électrique. Nous réservons nos hébergements au jour le jour afin de nous adapter au niveau de fatigue d’Eglantine. Aujourd’hui, nous n’avons pas roulé, profitant d’une journée de repos au frais d’un grand appartement de Nogent-le-Rotrou.

Nous sommes montées en haut du Viaduc des Fauvettes à Gomez-le-Châtel, avons roulé dans un paysage à la Miyazaki sur la voie verte de Limours, profité de la lumière du matin dans le parc du château de Rambouillet, raffolé de l’accueil pour nos vélos au château de Maintenon. Nous gardons un souvenir merveilleux de la cathédrale de Chartres illuminée et de l’adorable village de Frazé, une fois traversées les interminables plaines de la Beauce.

Nous avons chaud. Mais une rivière, quelques arbres et nos pauses sont des havres de douceur.

Nous rencontrons des gens curieux de notre périple. Les conversations s’engagent facilement. Comme avec ces deux frangins croisés devant une église – des fresques, de l’ombre et une fontaine d’eau fraîche. Ils suivaient les chemins de Compostelle vers Tours. Nous ne connaissons pas leurs noms mais nous avions l’impression de retrouver de vieux amis quand nous les avons revus un peu plus loin. Ils sortaient de la Beauce complètement cuits. Nous avons bifurqué vers l’ouest après leur avoir offert des pêches. A pied, la chaleur est encore plus difficile à supporter. Ils étaient cuits mais visiblement heureux de faire ce voyage ensemble.

Un peu comme nous donc. On dégouline de sueur, on a mal aux fesses, ça tire dans les jambes, on avale des litres d’eau, on se trompe de route, on pousse nos vélos, on charge, on décharge – nous sommes désormais des pros du décrochage-accrochage de sacoches –, on est aussi passées par-dessus des arbres tombés sur le chemin mais… ça fait partie de l’aventure.

Quand nous pédalons dans la lumière du matin, nous sommes éblouies par la beauté des paysages. Parfois, un papillon vole à notre hauteur. Ici, un écureuil traverse la route, des lapins courent sur les bas-côtés et l’on repense à ce gros rapace aperçu un peu plus tôt. La plupart du temps, nous restons loin des voitures. Les oiseaux sont la bande-son de notre voyage. Dommage qu’on ne sache pas les reconnaître. Le vol des hirondelles dans les villages nous réjouit.

Arriver dans les villes, même petites, c’est retrouver la circulation, la chaleur des pierres et du béton. Mais aussi le plaisir de prendre un repas dans une brasserie et l’occasion de faire quelques courses.

La nuit, nous rechargeons nos batteries et celles des vélos. Nous mettons nos mini pains de glace au congélateur. Notre toute petite glacière nous permet de transporter quelques produits frais pour le déjeuner. On a développé des techniques pour accrocher nos courses sur les vélos.

Nous sommes loin de la silhouette épurée du cyclotourisme professionnel, au chargement efficace, limité au nécessaire. Pas tellement que nous soyons dans une surenchère de vêtements, surtout pour nos au-cas où. Nos sacs de couchage sont un peu gros. Nos popotes aussi. Et il y a le réchaud, tout petit, mais l’un plus l’autre, ça remplit nos sacs. Au moins, nous avons investi dans une tente de bivouac ultra légère.

Pas tellement que nous ayons envie de camper. Nous aimons le confort des lits. Mais nous savons que plus nous approchons de la mer et du 14 juillet, plus il sera difficile de nous loger sans avoir réservé depuis des mois. Au cas où, nous avons donc de quoi dormir au camping.

Vous pouvez suivre notre aventure sur notre Polarsteps. Plus facile à alimenter que le blog. Et on adore voir grandir la chenille de nos étapes sur la carte.

Je vous laisse, je vais nettoyer nos chaînes, noires de poussière, avant de reprendre la route demain.

Soirée des 16 ans

Accueillir la première vraie fête de son ado peut être considéré comme un rite initiatique à part entière. Stressant, fatiguant, mais tellement de bonheur !

Pour ses 16 ans, Hortense voulait une fête. Pas un goûter, pas un dîner. Une soirée, une vraie, avec des lumières qui éclatent et du son qui explose. Elle avait fixé la date au début du printemps. Alors on a poussé les meubles, descendu l’écran de la télé, roulé le tapis, emballé les bibelots et branché la sono. Une grosse enceinte louée pour l’occasion reliée à un ordi où une bande d’ados festifs ont fait défiler leurs musiques préférées.

Oh le fuyard ! s’écriera un voisin en voyant revenir Olivier avec sa petite valise le lendemain. Nous nous étions réfugiés chez sa maman. Eglantine était restée dans son appart sur le campus. Soirée calme dont la principale animation a été de regarder passer les coureurs de l’Ecotrail Paris 80 km. Un flot de frontales sautillantes longeant la Seine au niveau du pont Mirabeau. Derniers efforts avant l’arrivée au premier étage de la Tour Eiffel.

Je suis rentrée à 1h du matin. Je tenais à ce que la soirée ne s’éternise pas toute la nuit, affronter sans tarder les éventuels problèmes. Beaucoup d’invités étaient déjà partis. Couvre-feus de bonne heure. Bac blanc dans les prochains jours. Restait une bonne dizaine de garçons et de filles chantant à tue-tête les tubes de leur jeunesse. Ceux qui ranimeront leurs plus beaux souvenirs quand ils les entonneront à quarante ans et que leurs enfants les regarderont désabusés.

La musique s’est tue un peu avant 2h du matin. Le salon était un champ de confettis colorés et de gobelets abandonnés. Ne restait plus que le petit groupe qui dormait à la maison, soudé dans cet irrésistible besoin de rester dans l’ambiance magique qui les avait unis toute la soirée. Assis en brochette sur le canapé, ils ont repassé en boucle les meilleures vidéos, prolongeant les rires et la camaraderie heureuse. Top départ de courses folles dans la rue – avec quelques chutes. Escalade du grand cèdre dans le jardin – sans chute, ouf. Répliques cultes. Feu d’artifice des bougies devant le visage radieux d’Hortense. Et toute une série de selfies de groupe.

J’ai ramassé le plus gros du désordre avec un balai et une balayette, laissant traîner mes oreilles, craignant que l’aspirateur n’effraye cette faune adolescente exceptionnellement proche. Nous avons glané les derniers échos de la fête au déjeuner du dimanche avec un ami d’école d’Olivier venu récupérer sa fille et une cousine d’Hortense. Ça gloussait encore. La fatigue n’avait pas tout éteint.

Pour ses 16 ans, Hortense a eu sa fête. Et nous avons survécu. Elle a hâte de recommencer. Nous, un peu moins. Mais être parent, c’est avoir un peu l’âme de l’Agence Tous Risques. Et j’adore quand un plan se déroule sans accroc…

Les bonhommes de neige

La neige vide la ville de son humanité chaotique. Les flocons absorbent les bruits et les gestes. Le temps se fige dans une blancheur ouatée. Dès le premier rayon de soleil, bonnets et grosses bottes, gants et doudounes épaisses laissent leurs empreintes dans la poudre scintillante. Bonheur d’être le premier à s’enfoncer dans la couche épaisse qui craque mollement sous nos pas.

Alors la neige se partage. On joue à tous les âges. Petites mains d’enfants, rires gras d’adolescents, bêtises d’étudiants et adultes fringants se retrouvent dans les batailles de boules de neige. La moindre pente invite à la glissage. On sort les luges. Voire les skis. Et les bonhommes de neige fleurissent dans les parcs et sur les trottoirs, dans les jardins et sur les terrasses.

Donner un visage à la neige. Faire de l’hiver un ami. Laisser une trace de cette joie enfantine que produit la neige fraîche. Créer ensemble dans un élan de gaité. Le bonhomme de neige, c’est répondre à l’hiver par la créativité.

Il y a les pressés qui se contentent de deux petites boules au ras du sol. Les architectes qui construisent des monuments. Les esthètes qui soignent les détails. Les humoristes qui détournent les objets du quotidien. Les bonhommes de neige sont l’expression d‘une humanité foisonnante et plurielle.

Version étudiante sur le campus d’Eglantine.
Version des régisseurs au théâtre La Piscine.
Version architecte au bout de notre rue.

Puis vient la pluie. Et les bonhommes de neige disparaissent sur la pointe des pieds dans l’humidité grise, emportant dans leur liquéfaction cette part de rêve et de folie qu’on appelle bonheur.

Les voitures envahissent les routes. Les bruits accaparent l’espace. On regarde à nouveau l’heure pour ne pas être en retard. On organise. On ajuste. On rattrape. Mais dans sa tête, on garde un bout de ces bonhommes éphémères. Et un sourire réchauffe nos cœurs.

Adoption

Deux billes noires sous une frange grise. Bouille ronde et truffe joyeuse. Pelage bouclé et queue en pompon crème. On ne connais pas vraiment sa race. Bichon. Shih tzu. Caniche. Peu importe. A peine plus gros qu’un chat, court sur pattes, il a été jeté d’une voiture dans un fossé de campagne. Une femme qui avait tout vu a arrêté sa voiture et récupéré la boule tremblante. Elle l’a appelé Oscar. C’est ma maman.

Aujourd’hui, elle ne peut plus s’en occuper. Le chien a passé plus de sept mois chez nous. Hors de question de lui rendre après sa dernière chute. Les chats se sont habitués à lui. Mon nombre de pas quotidien a fabuleusement augmenté au rythme des promenades quotidiennes. Ses aboiements doublaient la sonnette à chaque visite. Sa bonne tête nous attendrissait. Mais nous ne voulions pas d’un chien. Nous aimons l’indépendance de nos chats, leur tendresse distante.

Le jour de Noël, un ami nous a téléphoné. Il avait entendu parler du chien par Hortense, très amie avec son fils. Il voulait en savoir plus.

Ce soir, Oscar a finalement rejoint sa nouvelle famille. Ils étaient cinq pour l’accueillir, curieux de le découvrir, avides de l’intégrer, à l’écoute de ses réactions. Gros os. Autorisation de dormir dans les chambres. Dix mains pour le câliner.

Cette nouvelle année commence sous les meilleurs auspices.

Que chaque jour soit le plus beau

La maison vivote doucement en ce premier jour de janvier. Chacun se love dans cette chaleur tranquille des lendemains de fête. L’occasion de replonger dans l’année passée. De repenser à celles et ceux qui l’ont rendue plus belle. De les remercier.

Merci, d’abord, à me filles. Pour leurs sourires, pour leur façon, unique et personnelle, d’élargir les horizons, pour leur fraîcheur joyeuse, pour leur humour piquant et leur douce intelligence.

Merci aussi à mon homme. Pour son indéfectible soutien, pour sa patience, sa tolérance et sa générosité.

Merci à toutes ces personnes qui aident, soignent, réconfortent et stimulent. Qu’elles soient amies, bénévoles ou professionnelles, elles rendent la vie plus belle.

Merci à l’Azimut de m’avoir fait suffisamment confiance pour ce travail dont je ne connaissais rien, pour cette collègue dont je partage désormais le bureau et pour la découverte continuelle des richesses du spectacle vivant.

Merci à celles et ceux qui accueillent mes états d’âme, qui provoquent mes sursauts, qui inspirent mes rêves et mes projets, qui soufflent dans ma vie des bulles de magie.

Que l’année qui commence m’apporte autant de couleurs que celle sui vient de s’éteindre. Que se multiplient les belles rencontres, que perdurent les amitiés, que l’amour cascade et que la joie résonne au creux des rires.

« Donnez à chaque jour la chance de devenir le plus beau jour de votre vie. »

On prête ces mots à Marc Twain. Peu importe qu’il ne les ait jamais formulés. Ils seront mon mantra pour 2026.

16 bougies sur le gâteau

Entre souvenirs de son enfance et joie de la voir grandir, Hortense a 16 ans. Tourbillon d’amour.

Un jour, on accouche d’un bébé affamé. Un autre, on prend le petit-déjeuner avec une grande liane à la souplesse élastique, peau de velours, cheveux cuivrés et sourire malicieux. Hortense a 16 ans.

L’école n’est plus obligatoire. Elle peut aller seule chez le médecin. Travailler. S’assoir à une terrasse de café. Avoir sa propre carte vitale.

Je pétille en la regardant grandir. Les copines. Les copains. Les histoires de lycée. Les histoires de cœur. Le bac qui arrive. Les soirées. Et le monde qui s’élargit à coup de pass Navigo. Les tenues qui s’ajustent, laissant choir petit à petit les sweats extra-larges comme autant de pétales fanés.

Il émane d’elle une force nouvelle, une maturité solide. Même si le filigrane de l’enfance dessine encore les contours de ses émotions.

Bon anniversaire Hortense !

Automne turc : un été indien au goût de thé noir

Entre deux gorgées de thé noir, vivre au rythme de l’été indien dans le charme des couleurs de la Turquie.

Soleil doux d’octobre sur la côte dentelée de l’ouest turc. Mer d’un bleu d’huile dès que le vent tombe. Maisons basses aux murs de grosses pierres ou peints en blanc et portes colorées. Les bougainvilliers fleurissent les ruelles à l’ombre des minarets. L’automne à Çeşme a des airs d’été indien.

Les drapeaux turcs constellent la vie d’un rouge vif et joyeux. C’est la fête nationale. De grands portraits d’Atatürk s’affichent jusque dans les supermarchés. Nous sommes chez Yeşim. Elle aussi a suspendu l’étendard rouge passion de ce pays que nous aimons tant.

Petite maison de bord de mer. Demeure d’été pour vivre dehors, se dessaler après la baignade, se détendre à l’ombre des pins et des grenadiers. L’humidité salée de l’air corrode les métaux sans répit. Mais pour nous la vie est douce avec Yeşim, sa maman et la jeune femme qui vient chaque jour depuis le village voisin pour les aider.

A cette saison, la plupart des maisons sont fermées. Et les quelques voisins qui restent après l’été s’entraident quotidiennement. L’un a prêté un matelas pour notre venue. L’autre une table et des chaises pour manger à l’intérieur. Les soirées sont fraîches, nous ne prenons que nos petits-déjeuners sur la terrasse.

Et quels petits-déjeuners ! Copieux, variés, aussi généreux que l’accueil que nous recevons à chaque visite. Moelleux des simit et des açma, rondeur du kaymak, douceur régressive du pekmez et des confitures artisanales, fraîcheur des concombres et des tomates, acidulé des différentes sortes de roquettes, arômes explosifs des olives noires toutes fripées, saveur réconfortante des œufs durs nappés d’épices et d’huile d’olive, tendresse parfumée des fromages, âpreté du thé noir que l’on boit à petites gorgées bien chaudes dans les tasses en verre traditionnelles.

Une bonne heure pour le préparer. Deux heures pour le déguster. Toutes nos matinées y sont consacrées. Velouté d’un moment où le temps n’existe plus. Oublier l’heure. Discuter. Se rappeler, partager, se projeter, rêver. Rire. Se méprendre. Se comprendre. Se rassurer. Intimité d’une belle amitié qui dure depuis un temps si long qu’on ne le compte plus.

Si on aime autant ce pays, c’est beaucoup parce qu’on aime Yeşim. La Turquie a l’éclat de son sourire, la bienveillance de sa culture, la tranquillité de son caractère, la gourmandise de son humour, la force sereine de sa liberté.

Avec elle, on ouvre les cours d’école, les hôtels fermés, les casernes de gendarmerie. On crapahute dans les théâtres antiques. On découvre des musiciens inoubliables. On se baigne presque seuls. Le temps s’arrête pour les couchers de soleil. La vie devient une gourmandise perpétuelle.

Nous sommes repartis avec plein de nouveaux merveilleux souvenirs à ajouter à notre histoire commune. Merci.

Porte ouverte sur l’été

Faire naître sous mes pinceaux une porte ouverte vers l’été alors que la pluie crépite sur la fenêtre.

Le trait de crayon se pose sur la toile immaculée. Puis la première couche de peinture, Diluée, transparente, pour placer les principales masses. Une couche après l’autre, une zone après l’autre. Pinceau épais, puis de plus en plus fin. La palette s’empâte de reliefs de couleurs.

J’ai dû abandonner la toile en cours pendant une semaine. Je l’ai reprise aujourd’hui.

Un cadeau pour une jeune femme aimant beaucoup les plantes. J’ai hâte de lui offrir. En attendant, cette porte ouverte sur les sourires de l’été illumine mon salon.

Acrylique sur toile. 55×46

Battre les coeurs au rythme du fado

J’ai lu cette citation un jour, en introduction d’un article d’un sociologue sur les pathologies du travail.

« De partout monte le sentiment qu’inexorablement, le monde s’obscurcit. Et à ce sentiment répond, en écho, une aspiration diffuse à la beauté. »  Monchoachi

Quelques jours après, je suis allée voir Bate Fado, de Jonas & Lander. Du fado dansé.

Trois ans et demi au Portugal et je n’en avais jamais entendu parler. Pour des raisons géographiques, nous connaissions surtout le fado de Coimbra, chanté par des hommes. Nous avions également découvert la voix envoutante de Mariza lors d’un concert à Aveiro. Nous étions jeunes, elle aussi. Sa carrière n’a cessé depuis de se renforcer et sa notoriété de traverser les frontières. Mais voilà que je m’égare dans le vertige des souvenirs. Conséquence de cet art du fado qui chante les vibrations de la saudade, cette mélancolie rêveuse des Portugais ?

Le fado, à l’origine, était dansé. Ou plutôt « battu » comme l’indique le nom du spectacle. Rythmé par le martèlement puissant des talons épais des bottines cavalières. Neuf artistes, deux femmes, sept hommes. Guitares classiques et guitares portugaises, basse et ukulélé emplissent l’espace d’une soirée la salle de La Piscine (un des trois lieux de l’Azimut). Mélodies entêtantes, harmonies douces ou charivari, langoureuses comme un long voyage un bateau, tristes comme la perte d’un ami, brutales comme une tempête ou allègres comme une journée de carnaval.

Deux danseuses, deux danseurs, quatre musiciens et le fadista, le chanteur de fado, Jonas. Une voix puissante qui donne la chair de poule. Et qui, lors de la reprise finale, sait entraîner son public francophone à partager la saudade grâce à une chanson d’Edith Piaf. Et c’est toute la salle qui rejoint le fadista en reprenant en chœur Padam, padam, padam, ce petit refrain gravé dans toutes les mémoires. Ou comment faire vivre à des Français l’ambiance d’une soirée de fado portugaise, quand toutes les générations chantent ensemble les paroles du fadista.

S’il reprend les codes traditionnels du fado, allant fouiller les archives pour en retrouver les pas de danses originels, Bate Fado n’a rien d’un spectacle folklorique. Les musiciens ont des airs des rocks stars ou de marins au long cours, les danseuses ont des caractères forts, une présence presque animale qui vient compléter le velouté de certains hommes, dans des chorégraphies aux teintes presque érotiques.

Et il y a Lander, le danseur vedette, à l’origine du projet avec Jonas. Petit et vif, il irradie la scène de mouvements à la rapidité quasiment mécanique qui rappellent Les temps modernes de Charlie Chaplin.

Enfin, il faudrait parler de ce kiosque de lumière, point de départ à toutes les rêveries dans lesquelles nous emmène cette troupe joyeuse, de l’humour festif qui sous-tend le spectacle ou des références au métissage du Brésil et du Portugal dans la naissance du fado.

Quand on sait que le fado était un des rares moyens d’expression sous la dictature de Salazar, les paroles de Monchoachi résonnent d’autant plus avec ce très beau spectacle de Jonas & Lander. Il apporte de la beauté et de la lumière. Une joie qui fait battre les cœurs.

Image issue de l-azimut.fr, © José Caldeira