La nouvelle du mois – Pour un flirt avec toi

Assis à la terrasse, le vieil homme ne quitte pas des yeux l’immeuble cossu de l’autre côté de la rue. Il desserre son écharpe, laissant apparaître un nœud papillon aux couleurs vives. Ses mains tremblent légèrement quand il porte la grande tasse de café fumant à sa bouche. La légère buée qui se dépose sur ses lunettes rondes en écaille ne l’empêche pas d’apercevoir une silhouette derrière une fenêtre du deuxième étage.

Dans son appartement, Jacqueline chantonne une comptine enfantine, emmitouflée dans un kimono en brocart cobalt. Elle jette un regard par la fenêtre. Le vent a chassé les derniers nuages. Quelques flaques miroitent encore dans les caniveaux. Seul un homme au crâne rond et dégarni a bravé les derniers frimas pour profiter de la terrasse. Certainement un fumeur. Les odeurs de jus d’orange frais et de lapsang souchong la ramènent dans sa cuisine.

Chaque petit-déjeuner suit le même cérémonial depuis son adolescence. L’orange pressée par sa mère. Le thé noir fumé de son père en lisant le journal. Des rituels auxquels se rattacher après leur rencontre tragique avec un platane sur une route de campagne. Jacqueline pose son regard sur ses mains. La peau fine, diaphane, froissée, les petites taches brunes, le réseau de veines violettes, les doigts noueux la ramènent à la réalité de son âge. Une ombre de tristesse traverse ses yeux bleus. Comment a-t-elle pu oublier une vie entière ?

En ouvrant les yeux à l’hôpital, elle avait vingt ans, un avenir, des rêves, des envies. Puis elle avait vu ses mains et elle n’avait plus rien compris. On lui avait parlé de son mari, de ses petits-enfants. Un silence gêné quand elle avait demandé qui était leur père. Son fils n’avait pas pu venir. Mais il ne lui manquait pas. Aucun d’entre eux d’ailleurs.

Leurs visages ne réveillaient aucune émotion, aucune intimité, aucun souvenir. Chacun apportait son passé, son chagrin et l’espoir de réveiller en elle une complicité perdue. Elle n’avait plus supporté leurs mines affligées, leurs gestes trop proches, leur besoin viscéral de la toucher, serrer sa main, caresser sa joue, l’embrasser. Autant d’agressions pour elle.

Surtout, elle ne les reconnaissait jamais. Chaque visite était une première rencontre. Ils devaient lui rappeler qui ils étaient. Un calvaire qui déchiraient leurs cœurs autant que le sien. Eux, de l’avoir perdue. Elle, rongée par la culpabilité de faire souffrir ces inconnus plein de sollicitude. Non seulement elle avait oublié cinquante ans de sa vie mais elle était souvent incapable de se souvenir des quinze dernières minutes.

Jacqueline se ressert de thé. Elle n’a aucun souvenir de sa maternité mais sait parfaitement quelles feuilles infuser pour recréer l’ambiance de sa jeunesse, la présence rassurante de ses parents. Elle prend sa tasse et se tient debout, près de la fenêtre. L’homme est toujours là. Il ne fume pas. Il lève la tête et leurs regards se croisent. Elle ne peut s’empêcher de lui sourire. Il la salue d’une main délicate. Une main âgée comme la sienne.  Il lui sourit tranquillement et l’invite à descendre le rejoindre. Elle pouffe en mettant sa main devant la bouche. Son assurance l’amuse. Ils entament une conversation silencieuse. Mais qu’il ne s’y trompe pas, elle n’est pas une fille facile.

Le ciel s’est couvert et une pluie fine floute leur conversation. L’homme quitte la table, il tient un parapluie à la main et se met à danser tel Gene Kelly dans Singing in the rain. Il s’arrête en tournant le visage vers elle, les bras écartés. Des gouttes d’eau dégoulinent sur son visage rayonnant de malice.

Il ne voit plus rien derrière ses lunettes couvertes de gouttelettes mais il sait qu’elle viendra. Si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera demain, après-demain, ou le jour suivant. Elle a déjà accepté de le rejoindre. Il lui avait offert un thé vert au citron. Ce bistrot ne propose pas de lapsang souchong. Lui, il prend toujours un grand café américain. Elle aime l’odeur du café mais pas le goût. Dans leur jeunesse, elle avait l’habitude de poser sa tête sur son épaule pour humer son café.

Il retourne s’assoir à sa table, essuie ses lunettes et resserre son manteau sur son nœud papillon. A son âge, il ne faudrait pas qu’il attrape froid.  Derrière la fenêtre et son rideau de pluie, la silhouette de Jacqueline semble applaudir. Elle a toujours beaucoup aimé ce film, subjuguée par le sourire charmeur de Gene Kelly. La danse était leur passion commune. Trois pas de cha-cha-cha pour enterrer une dispute. Un tango pour les grandes occasions. Un rock quand ça leur chante. Un fox-trot pour se faire plaisir. Elle ne peut pas avoir tout oublié.

Jacqueline a enfilé un simple jean, une chemise blanche et un pull en cachemire rose pastel. Elle attrape son grand manteau jaune moutarde dans l’entrée, se regarde une dernière fois dans le miroir. Elle replace une mèche de cheveux argentés dans son chignon. La femme qu’elle voit dans le miroir n’est pas beaucoup plus jeune que l’homme de la terrasse. Elle a encore du mal à admettre qu’il s’agit d’elle.

Elle délaisse l’ascenseur asthmatique pour le tapis moelleux des escaliers. Elle a toujours été sportive. Elle descend d’un pas léger, avec l’excitation d’une adolescente à son premier rendez-vous. Cet homme lui semble sympathique. Elle se réjouit de cette rencontre qui mettra du soleil dans cette journée de printemps morose. La pluie s’intensifie alors qu’elle s’avance sur le trottoir. Elle n’a pas pris de parapluie et court pour s’abriter rapidement sous l’auvent du bistrot.

L’homme est venu l’accueillir. Il tire une chaise à sa table et l’invite à s’assoir. Il a quelque chose de tendre dans le regard. Jacqueline frissonne quand sa main effleure la sienne.

« – Quelle situation désarmante ! s’exclame-t-elle. Je n’ai pas l’habitude de rejoindre des inconnus en bas de chez moi.

– Je m’appelle Serge. Si vous me donnez votre prénom, nous ne serons plus des inconnus et je pourrais vous offrir un thé. Ou un café, se rattrape-t-il aussitôt. »

Elle ne doit pas savoir qu’il connaît tous ses goûts. Il sait comment l’enthousiasmer ou l’agacer. L’odeur de lavande la rend joyeuse. Il suspend un sachet au cintre de son manteau pour qu’une effluve délicate s’en dégage. Elle ne supporte pas les pleurnicheries. Il n’est pas là pour pleurer. Il n’est pas très certain d’avoir encore des larmes.

Il en a vidé une grosse partie avec elle, à la mort de leur fils. Un accident de voiture. Comme un écho douloureux à la mort de ses parents. Le choc avait été tellement violent qu’elle avait effacé l’évènement. Quand elle demandait des nouvelles de Lucas, il devait expliquer, encore et encore, l’insupportable absence. Puis était venu l’AVC. Ils avaient tous disparu de sa mémoire. Lui, Lucas, Marianne et les petits. A l’hôpital, ils avaient dû affronter son regard au mieux neutre, parfois craintif, souvent en colère lors de leurs visites.

Quand elle avait demandé à ne  plus les voir, Serge avait compris qu’elle ne reviendrai jamais vivre chez eux. Il lui avait alors trouvé ce petit appartement confortable à deux pas de leur maison. Rien ne lui paraissait étrange, puisque tout était nouveau pour elle. Il avait déménagé ses meubles favoris, ses objets fétiches et sa garde-robe. Il avait gardé les cadres et les albums photo, les traits de crayon marquant la croissance de Lucas sur le mur de sa chambre et les jouets de ses petits-enfants qu’il garde le mercredi. Marianne les dépose avant de partir travailler.

Les autres jours, sans exception, il prend son petit-déjeuner au Balto en face de l’appartement de Jacqueline. Il met un costume et des souliers vernis. Elle a toujours été attirée par les hommes bien habillés, voire en uniforme. Il avait hésité à en acheter un d’occasion, n’importe lequel. Mais sur un homme de son âge, ça aurait manqué de charme. Il s’assoit en terrasse dans l’espoir qu’elle le voit. Chaque fois qu’il réussit à attraper son regard, il tente de la faire venir.

Il a attendu des semaines. Il a eu le temps de sympathiser avec le serveur. Il trouve ce vieux bonhomme tendrement fou. Serge le comprend. Fou, il l’est. D’amour pour sa femme. Après tout, quel meilleur moyen d’entretenir la flamme de leur jeunesse que cette éternelle séduction ? Peut-être, un jour, pourra-t-il l’emmener danser ?

J’ai repris mes ateliers d’écriture

J’ai repris mes ateliers d’écriture. J’en ai deux. L’un, mensuel, à distance, qui m’a permis de me lancer dans l’écriture de nouvelles. Chaque premier vendredi du mois, l’animateur affiche sur son blog une nouvelle consigne. Derrière un ton léger et un humour vivifiant, les contraintes sont réelles et me poussent à bien réfléchir chaque histoire. Nous avons dix jours pour écrire puis les textes sont mis en ligne. Nous avons alors une semaine pour échanger des commentaires sur les textes. L’animateur n’intervient pas avant le troisième jour pour ne pas biaiser les premiers avis. Ses retours sont toujours très intéressants et constructifs. Ce cocon d’écriture mensuel m’a beaucoup apporté ces deux dernières années. Malheureusement, l’atelier s’arrêtera en mai prochain. L’animateur est arrivé au bout d’un cycle. Il a créé cet atelier voilà cinq ans. Il va passer à autre chose.

Il m’est arrivé de ne pas réussir à rendre de texte. Trop de soucis dans la tête. Impossible d’aligner des mots pour extraire le récit qui avait pris vie dans mon imagination. Parfois, aussi, aucune idée ne jaillissait.

Pour l’autre atelier, nous nous retrouvons dans un appartement du centre-ville, trois fois par mois. Une poignée de femmes de trente à soixante-dix ans. L’intérêt de cet atelier est la pratique de l’écriture sous contrainte. Amener à sortir des textes que nous n’aurions jamais écrits. Quinze minutes pour créer un personnage. Quarante minutes pour imaginer une histoire. Avec, là aussi, des contraintes qui nous tirent parfois de profonds soupirs de découragement. Un lieu d’écoute et de partage qui fait du bien à l’âme.

J’ai quitté cet atelier pendant trois mois. Incapable d’écrire en groupe, d’être dans la rencontre. Pas envie de partager, de croiser mes mots avec d’autres. Trop de désarroi et de mal-être.

J’ai enfoui mes problèmes sous le tapis le temps de me retrouver. J’ai bien fait de reprendre des forces. La poussière déborde par tous les coins du tapis. Les prochains mois s’annoncent terribles. Il faudra naviguer entre tristesse, colère, culpabilité, impuissance et renoncement. J’ai perdu ma mère alors qu’elle est toujours en vie. Le peu de liens qui restaient s’est envolé dans son insensée dénégation de la réalité. Personne ne peut plus la suivre dans son monde imaginaire. Mais il faut la protéger d’elle-même.

Heureusement, il reste les mots et les rencontres qu’ils provoquent. Rencontre avec soi et avec les autres. J’ai repris mes ateliers d’écriture juste à temps pour affronter la tempête.

Impression soleil levant, de Claude Monet,
illustre le processus d’écriture, les petites touches qui deviennent nettes, la lumière qui jaillit de la pénombre.

Nous avons mis au monde deux fleurs

« La normalité est une route pavée : on y marche aisément mais les fleurs n’y poussent pas. »

Je suis tombée récemment sur cette citation de Van Gogh. Elle résonne encore profondément en moi.

Nous, nous avons mis au monde deux fleurs. Et la normalité n’est effectivement pas notre quotidien.

De nos années à l’étranger, on nous parlait comme d’une parenthèse chimérique, qualifiant notre retour en France d’un retour à la vie réelle. Comme si, parce que nous avions vécu différemment pendant dix ans, passant du portugais au turc, puis au roumain, notre vie n’était pas réelle. Elle ne correspondait tout simplement pas à la norme de ceux qui n’étaient jamais partis. Mais qui correspond vraiment à la norme ?

Nous avons mis au monde deux fleurs. Et notre route a plus le goût des sentiers caillouteux de montagne ou des chemins terreux de campagne que de l’asphalte des autoroutes. Moi qui n’aime rien tant que la ville, je guette régulièrement les plantules qui verdissent les trottoirs en hiver, les sauvages aux fleurs discrètes qui colorent la moindre fissure au printemps, les graminées qui s’éventent dans les rues en été et toute cette flore spontanée qui colonise encore les villes à l’automne alors que la nuit effiloche déjà les jours. Cette nature discrète et tenace qui résiste à nos normes citadines, qui grandit entre les pavés, dans les fissures des chaussées, le long du moindre muret.

Est-ce si important d’être normal ? De suivre des allées bien tracées, des lignes blanches dessinées au cordeau ? J’ai beau tenter de suivre les règles, je ne me sens pas normale. Décalée, à contre-temps, désorientée, embarrassante, maladroite, oui.

Nous avons mis au monde deux fleurs. Et j’aime découvrir le monde avec elles. Chacune est très différente. Je les regarde grandir, tâtonner, découvrir leurs qualités, appréhender leurs singularités, apprendre à vivre avec leurs particularités. L’insatiable curiosité d’Eglantine. L’énigmatique sensibilité d’Hortense.

Je ne les trouve pas normales, dans le sens où elles me semblent hors du commun, loin de la facilité rassurante de la norme. Chacune a des raisons particulières et des façons d’être dissemblables. Les observer et les accompagner est un chamboulement permanent. Elles remettent en cause des conceptions considérées comme immuables. Elles bousculent mes certitudes et mes doutes. Surprennent mes habitudes. Égayent mes platitudes.

Nous avons mis au monde deux fleurs que j’arrose régulièrement et qui colorent nos vies.

Racines d’arbres de Vincent Van Gogh

Cosmos, les étoiles dans les yeux des femmes

Dans les lumières du tramway qui nous conduit au théâtre ce soir, je n’ai pas vraiment idée de ce que nous allons voir. Avare de mots, gardant ses sensations, Hortense m’a peu parlé du décor dont elle a suivi la mise en place, ou des répétitions auxquelles elle a assisté. Elle est la stagiaire de troisième, un peu timide, impressionnée, faussement détendue, follement heureuse de sa découverte de l’entreprise à travers le monde particulier des régisseurs et des machinistes. Toutes ces mains invisibles qui préparent, ajustent et coordonnent la réussite d’un spectacle. Je sais simplement que Cosmos parle des femmes et de l’espace.

Sur scène, cinq femmes, cinq voix, cinq corps qui incarnent l’histoire des femmes dans la conquête spatiale. États-Unis, fin des années 50, le programme Mercury 13 prépare treize femmes, toutes pilotes expérimentées, à rejoindre les étoiles. Un rêve grand comme l’univers qu’elles touchent du doigt. Leurs performances égalent ou dépassent celles des militaires, des hommes, sélectionnés avant elles. La chute est vertigineuse, laissant un vide béant, une frustration pleine de rage, quand le programme est annulé la veille de la troisième phase, celle qui devait les voir entrer sur une base militaire et commencer l’entraînement aux commandes d’avions de chasse.

Danse, chant, acrobatie, comédie… La scène s’embrase, le décor devient lunaire, on sent l’apesanteur, se retrouve devant le congrès américain ou dans des cocktails mondains, dans des tests physiques intenses ou sur un plateau des télévision. Les basses vibrent sous nos pieds tandis que décollent les fusées des hommes. On suit le combat de ces treize femmes pour conquérir leur place dans cette course folle vers l’espace. Finalement, la première astronaute sera russe. Pourtant, les treize Américaines étaient toutes prêtes et motivées bien plus tôt. Clouées au sol par un ordre social décrété immuable par les hommes, elles n’ont jamais cessé de rêver.

La dernière d’entre elle avait quatre-vingt-deux ans quand, finalement, elle a été invitée à partir en orbite. Si elle n’a pas été la première, elle a été la plus âgée. Elle avait vingt au moment du programme Mercury 13. Sentiment d’un immense gâchis.

Pourtant, cette pièce affiche un immense espoir, porté par un univers poétique de poussières d’étoiles, les pulsations d’une bande-son enthousiasmante, une mise-en-scène ardent et le talent joyeux et puissant des comédiennes.

Le décor est surprenant. Deux grand murs blancs formant un angle traversé d’une poutrelle métallique. il paraît très simple. Il s’avère complexe. Des ouvertures se créent au fur et à mesure du spectacle. On défonce les murs, ouvre des portes, dégage des fenêtres, gravit des échelons. Les actrices montent et descendent, la tête en bas, debout ou couchées. Elles bousculent ainsi les idées reçues et nous embarquent dans cette folle aventure de l’espace, d’hier à aujourd’hui, le regard tourné vers demain.

Oscar Wilde disait : « Il faut toujours viser la lune, car même en cas d’échec, on atterrit dans les étoiles ». Dans le tramway du retour, nous avions encore des étoiles plein les yeux.

Cosmos, de Maëlle Poésy, à l’Azimut.

Une rainette en automne, road-trip poétique en bleu et blanc

Sur une table de la médiathèque, mon œil est attiré par un album au graphisme rappelant les estampes japonaises, dans un paisible contraste de bleu et blanc. Le format paysage de l’album rappelle les carnets de voyages. Une grosse pastille ronde et jaune « Angoulême 2023 – Fauve révélations » sur la couverture finit d’attiser mon intérêt.

Je me plonge alors dans l’aventure d’une jeune rainette éclose au printemps dernier. Portée par sa curiosité du monde, elle décide de suivre deux crapauds vagabonds qui ont capturé le fantôme d’une fleur de Shungiku. L’esprit aspire à rejoindre les tropiques, tout comme les deux crapauds. Les dessins ont la délicatesse d’un air de flûte shakuhachi.

La fleur du Shungiku est un chrysanthème comestible. Au Japon, elle symbolise le pouvoir et la gloire de l’Empereur. Les bouquets de chrysanthèmes jaunes y sont aussi l’expression du soleil et de l’immortalité. On comprend que les crapauds aient écouté le fantôme de cette fleur.

Le monde des esprits est très présent dans l’album puisqu’on y croise aussi celui d’un prunier et un autre d’un plaqueminier. Le jus sucré des gros kakis rassasie d’ailleurs l’équipage de batraciens. Bien plus appétissant que les sachets de nouilles réchauffés dans un café instantané.

L’autrice, Linnea Sterte, est une dessinatrice suédoise visiblement fortement inspirée par le Japon. Elle mélange tradition, univers des contes et monde moderne. Sortis d’une végétation automnale luxuriante, les deux crapauds et la rainette doivent ainsi se presser pour traverser une route sans se faire écraser par un camion vrombissant.

Au cours de leur périple, ils rencontrent de nombreux animaux. Si l’un d’eaux manque de se faire dévorer par un héron, ou qu’un gros chien les pourchasse quand ils emporte une melon bien juteux, la bienveillance des échanges parachève le sentiment de finesse onctueuse de l’album. Les souris ne craignent rien au village des chats.

La jeune rainette dévore le monde dans un road-trip émouvant, sorte de récit initiatique et méditatif. La délicatesse et la retenue des traits invitent l’imagination à compléter la narration, comme un personnage à part entière. Ainsi, Linnea Sterte réussit à colorer en rouge l’immensité des paysages malgré l’utilisation unique de l’encre bleue.

Elle nous emmène dans un univers hors du temps et loin de l’humanité guerrière, sans jamais rompre le lien avec notre propre réalité. Bluffant. Enthousiasmant. Et reposant.

  • Linnea Sterte, Une rainette en automne, Les Éditions de la Cerise, 2022, 336 p.

La science de l’émerveillement

Ce matin, Hortense venait juste de partir au collège quand la sonnette a retenti dans la maison. J’ouvrais la porte, prête à chercher rapidement ce qu’elle avait pu oublier. Mais non, elle voulait simplement nous inviter à voir la beauté de la rue scintillante dans le gel hivernal. Des feuilles de la haie aux barreaux du portail, des trottoirs aux vitres des voitures, la rue toute entière brillait dans les premières lueurs glacées du jour et Hortense souhaitait partager son émerveillement avec nous.

Il est fréquent qu’au cours d’une balade ou lors d’un trajet quelconque, je m’enthousiasme devant un jeu de lumière, un éclat de couleur ou la douceur d’un point de vue. Je dois même être parfois un peu pénible car je m’arrête souvent pour prendre une photo dont je ne fais généralement rien, mais qui me laisse croire que je peux garder en moi un peu de ce moment suspendu, de cette beauté éphémère.

Églantine développe la même émotion que moi face aux humbles splendeurs du quotidien. Nous étions ravies de constater qu’Hortense avait elle aussi adopté cette sensibilité. Elle rend la vie plus belle.

Lors de nos nombreux déplacements en voiture, Églantine a pris l’habitude d’étudier le ciel, relevant les traces alanguies de quelques cirrus dans l’azur, les camaïeux de rose d’un troupeau d’altocumulus moutonnants dans le soleil levant ou l’énergie captivante d’un cumulonimbus s’élevant dans le ciel. Elle a commencé à reconnaître les nuages lors de ses stages de parapente. Leurs formes et leurs directions sont des indicateurs précieux pour réussir son vol.

« Tu crois que je peux faire un sujet du grand oral sur les nuages ? » me demandait Eglantine l’autre jour. Sa prof de physique-chimie le lui a confirmé. L’émerveillement fait très bon ménage avec la science. La poésie du quotidien ouvre des voies insoupçonnées.

Poésie nivéenne au coeur de la ville

Et coule la Bièvre

Décembre était complètement fou. Impossible de trouver un moment à partager avec mon amie Véro. Elle habite pourtant dans la commune voisine et je passe sous ses fenêtres chaque fois que je rentre du lycée d’Eglantine en voiture (tous les jours, plusieurs fois par jour). Alors, nous nous étions réservé ce 26 décembre pour marcher ensemble le long de la Bièvre.

Six kilomètres à vélo pour me rendre chez elle. Six kilomètres de marche le long de la rivière. Un déjeuner au chaud. Puis six kilomètres pour rentrer chez elle. Echanger des nouvelles, discuter à bâtons rompus tout en profitant de la douceur humide et grise d’un lendemain de fête.

Au détour du chemin, un immense héron cendré quitte l’eau et s’élève amplement au-dessus des arbres. A notre retour, nous le retrouverons posé sur un terrain de golf fermé le temps des fêtes. Les canards aussi n’ont que faire des nuages bas et de la bruine hivernale. Les perruches, elles, inondent la cime des arbres de leurs jacassements vert vif.

Belles demeures au charme suranné d’un roman de Flaubert alors que ronronne l’autoroute sous laquelle nous suivons le cours d’eau. Calme des larges troncs des arbres dénudés. Langueur de la rivière où se dépose le reflet des branches envahies de gui. Quelques touches verdoyantes hivernent le long des berges. Couleur sombre des sapins contre tonalités vives des bambous. Profondeur contre légèreté. Concert d’une nature qui n’a rien d’éteint pour qui prend la peine de regarder.

La Bièvre emporte nos paroles tranquilles, accueille nos confidences, écoute nos espoirs.

Joyeux Noël !

Rythme effréné des dernières semaines avant Noël. Enchaîner les rendez-vous et finir l’année sur une série de bonnes nouvelles. Un bel anniversaire, plus de scoliose ou de phobie scolaire pour Hortense et une place dans le lycée de son choix à la rentrée prochaine. Des belles amitiés pour Eglantine, un rendez-vous avec un nouveau médecin pour explorer d’autres pistes afin d’atténuer sa fatigabilité, et la rencontre avec l’arc de ses rêves. Ce sera l’arc à poulie !

Retrouver les Petites Cantines après quelques mois de retrait. Les échanges, les sourires, les nouvelles amitiés.

Reprendre petit à petit un rythme d’écriture. Au moins pour une nouvelle par mois. A défaut d’écrire régulièrement sur ce blog. Des histoires plein la tête. Des idées qui fourmillent. Des envies qui éclatent. Ça fait du bien.

Et, finalement, partager et fêter ensemble la douceur de Noël malgré certaines notes plus acides. Un peu comme cette délicieuse bûche au citron dégustée lors de notre réveillon. La courbe au jaune délicat, la mousse fine mais l’amertume du cœur aux écorces de citron confites qui vient réveiller les papilles.

Être ensemble, les regards complices et les petites attentions ont autant d’importance que les cadeaux joyeusement empilés sous le sapin. Surprises, attentes comblées, clins d’œil… Un Noël simple, tranquille, gourmand et heureux.

Comment ça, j’oublie de vous parler de la fatigue accumulée, de la nausée, du nez pris, de la gorge qui brûle ? Ça ne retire rien à tout ce que j’ai écrit jusque-là. Simplement, j’ai terminé Noël au fond de mon lit, un chat calé de chaque côté, trop heureuse de me fondre dans le moelleux de l’oreiller et la chaleur de la couette.

Ma mission Noël était accomplie. Je me suis enfuie dans la forêt enchantée des rêves. N’est-ce pas aussi ça, la magie de Noël ?

Magie de Noël

Veiller sur elle

Terminer de lire Veiller sur elle, de Jean-Baptiste Andrea, c’est rentrer d’un long voyage. Les paysages, les personnages, les couleurs, les odeurs et les sentiments se sont imprégnés en moi. Je suis impressionnée. Au sens où ma sensibilité a été profondément marquée.

Les personnages sont formidables. Des personnalités foisonnantes dans leurs contradictions, leurs entêtements, leurs espoirs et leurs déceptions.

Michelangelo. Le nom d’un géant pour un nabot. Car telle est la vision de l’oncle Alberto sur ce jeune sculpteur au talent immense mais aux membres trop courts. Mimo. Deux syllabes qui façonnent un récit à la fois dur et tendre, amer et sucré, comme ces oranges qui parfument les pages du livre.

Zio Alberto. Le mauvais sculpteur. Alcoolique. Egoïste. Lâche. Violent. Cruel. Antonella. La mère de Mimo. Lointaine mais toujours présente par les lettres qu’ils ne cesseront jamais de s’écrire. Vittorio, l’ami indéfectible. La pulpeuse Anna. Dom Anselmo, le curé du village.

Les Orsini. Le marquis et la marquise. Leurs trois fils. Et leur fille, surtout. Viola. Une supernova dans un monde en pleine mutation. Les villageois prétendent qu’elle se transforme en ourse. Le roman est plein de cette poésie mystérieuse des histoires qui voyagent le long des chemins, au rythme des paroles des hommes, sautant de maison en maison, tournoyant sur les places, dans les rangs de l’église ou entre les tables du café. Des légendes. Des chemins qui changent de place au fur et à mesure qu’on les foule. Un jeune joueur de flûte perdu dans une cité souterraine. Une source miraculeuse née des larmes d’un saint.

A l’occasion de sa mort imminente, Mimo, reclus dans un monastère austère, fait défiler sa vie derrière ses yeux clos. Il est l’unique détenteur d’un secret enfoui par l’Eglise, un mystère qui déclenche les passions, une œuvre qui dérange pour une raison connue de lui seul.

Les paysages happent le lecteur. Les descriptions sont magnifiques. Elles  transportent dans un ailleurs aux couleurs chaudes. Nous sommes en Ligurie, non loin de Gênes, dans le village de Pietra d’Alba.

« C’était la montagne, des pentes couvertes d’une forêt d’un vert presque aussi noir que les bêtes qui y rodaient. Pietra d’Alba était belle avec sa pierre un peu rose – des milliers d’aubes s’y étaient incrustées. »

« je n’ai jamais retrouvé la douceur des printemps de Pietra d’Alba, quand l’aube durait tout le jour. Les pierres du village agrippaient le rose et el passaient à tout ce qui pouvait le refléter carreaux, métaux, inclusions de mica dans les affleurements rocheux, source miraculeuse, jusqu’aux yeux des habitants. Le rose ne s’éteignait que quand le dernier homme d’endormait, car même à la nuit tombée il survivait dans le regard qu’un garçon posait parfois sur une fille, sous la lumière des lampions ».

« La villa se dressait en lisière de forêt, à environ deux kilomètres des dernières maisons ; Derrière elle, des contreforts sauvages et escarpés venaient échouer en une écume verte juste contre ses murs.

(…)

Devant la villa, orangers, citronniers et bigaradiers s’étendaient à perte de vue. L’or des Orsini, façonné et poli par le vent de mer qui, depuis la côte, soufflait son impensable douceur sur ces hauteurs. Impossible de ne pas s’arrêter, frappé par le paysage coloré, pointilliste, un feu d’artifice mandarine, melon, abricot, mimosa, fleur de soufre, qui ne s’éteignait jamais. »

Et puis, il y a le cimetière, lieu effrayant qui accueille pourtant les rendez-vous les plus fous et tous les secrets.

« Les grands cyprès qui veillaient sur les morts bloquaient en partie la lumière de la lune. Les certitudes et les lignes claires du jour laissaient place à des frontières troubles, un monde bistre et d’ombre où tout bougeait. »

Enfin, ce roman parle d’art. Celui de la sculpture. Le rapport à la création. Entre doutes et certitudes. Entre errances et fulgurances. Entre l’artiste et le monde. Entre soi et l’autre. J’y ai retrouvé quelque chose de La nature exposée d’Erri de Luca (merci à mon amie Françoise qui m’avait offert ce livre). Un autre sculpteur. Toujours l’Italie. L’art du sculpteur qui voit le chef d’œuvre dans le bloc de marbre. La relation charnelle entre l’homme et la pierre. Le souffle de vie qui en découle. La finesse des mots de Jean-Baptiste Andrea résonne comme les marteaux, massettes et autres outils du sculpteur. L’histoire se dessine par petits coups. L’auteur dégrossit, creuse et polit son récit, nous embarquant dans un tourbillon foisonnant.

Merci à Olivier qui m’a offert ce livre pour mon anniversaire au mois d’octobre. J’ai terminé de le lire juste avant qu’il ne reçoive le prix Goncourt. Mon coup de cœur ne doit donc rien à sa distinction.

Le casque de VR

Il est arrivé un soir de décembre, quelques jours avant Noël. Un gros cube en carton caché derrière le sourire radieux d’Olivier. Le sourire d’un enfant ayant reçu le cadeau des rêves. Un sourire qui déteint dans les yeux, qui illumine la brume nocturne, qui réchauffe les cœurs les plus endurcis. Un sourire simple, sincère, généreux.

Rapidement, la boîte s’est retrouvée échouée sur le tapis, éviscérée, oubliée. Le casque a pris place sur la tête d’Olivier, avalant la moitié de son visage, enserrant son crâne dans les larges sangles. Cyborg à trois yeux. Et toujours ce sourire béat.

Le casque de réalité virtuelle était entré dans la bergerie.

Attention, il n’est pas là pour rigoler. C’est un outil de travail, prêté par l’entreprise d’Olivier pour le télétravail. Faire oublier le bureau étriqué, deux jours par semaine, coincé dans une chambre sous les toits, entre une armoire et des peluches. Désormais, les salles de réunions sont monumentales. Les avatars s’installent face à la mer. Les documents sont partagés sur un immense écran en lévitation au-dessus du sable. L’immersion est totale. La concentration maximale. L’humain entre complètement dans la machine. Seule son enveloppe charnelle demeure attachée au fauteuil du bureau.

Le soir, pourtant, le casque VR colonise le salon. Quelques minutes après son arrivée, les premiers jeux étaient installés. On pousse la table basse et les fauteuils pour accueillir les mouvements amples de celle ou celui qui porte le casque. Tour à tour, les filles et Olivier se transforment en cyborgs, chimères modernes d’un monde évanescent.

Rapidement, la batterie se vide. Le casque aspire également l’énergie de celle ou celui qui le porte. Eglantine ne peut pas l’utiliser plus de trente minutes sans être totalement épuisée. Le mal de crâne gagne Olivier après une seule réunion dans le métavers. Seule Hortense ne sent pas la fatigue l’envahir. Elle pourrait rester des heures dans ce monde digital affranchi de tout repère temporel et spatial. Elle en revient pourtant les yeux brillants et les traits tirés.

Alors nous avons fixé des règles. Un temps maximum d’utilisation quotidien. Une heure limite après laquelle il ne doit plus servir.

Quant à moi, la plus réfractaire à ce monde coupé des autres corps, de la terre, de l’air et tout ce palpable qui fait, à mes yeux, la magie du quotidien, j’ai promis d’essayer bientôt ce casque avide de conquérir nos têtes. Je préfère quand même les livres, les mots et les couleurs de la vie.