Comme à Lisbonne

Conversation décousue un matin gris autour des pastels. De la pâte pigmentée aux pâtisseries portugaises en passant par un webtoon mal traduit, Eglantine se demande si l’on peut déguster à Paris des pasteis de nata aussi bons que ceux de Belém.

Elle avait dix ans la dernière fois que nous sommes allés au Portugal, son pays de naissance. Elle garde un souvenir savoureux de la mythique pastelaria à côté du monastère des Jerónimos, Pasteis de Belém. Les grandes salles couvertes d’azulejos traditionnels bleu et blanc. La foule. L’odeur de pâte chaude, de cannelle et de café au lait. Le fameux galão servi dans un grand verre.

En regardant rapidement sur internet, nous choisissons une petite pâtisserie du Marais dont le nom évoque une envie d’ailleurs. Comme à Lisbonne. Un vieil article du blog Le serial pâtiss’teur décrit sa production comme les meilleurs pasteis de Paris (et l’auteur en a essayé une palanquée). Les autres avis glanés en ligne semblent aussi excellents.

Nous enfourchons Janis et Pimprenelle et nous dirigeons droit vers le centre de Paris.

Rue du roi de Sicile, nous repérons la boutique à devanture sobre. La grande salle est encore fermée, les chaises sont sur les tables. Mais la partie de vente à emporter est grande ouverte sur la rue. Sur le trottoir, deux petites tables bistrots peuvent accueillir les gourmands.

Sur les murs en carreaux blancs derrière le comptoir, une nuée d’hirondelles en céramique noir. On trouve deux animaux emblématiques au Portugal, l’hirondelle et la sardine. Cette dernière occupe avec humour le mur en vielles pierres face au comptoir. La déco est légère et raffinée.

Les pasteis tout juste sortis du four attendent dans la vitrine. Eglantine en déguste un premier avec délectation. Le craquant de la pâte feuilletée. Le fondant du flan encore tiède. Elle ne résiste pas et en prend un deuxième. Je croque une bouchée.

« Tu crois qu’ils sont aussi bons que ceux de Belém ? » me demande-t-elle ?

Difficile de comparer. Mes souvenirs aussi sont loin. Et puis, à Lisbonne, il y a le décor autour, l’ambiance un peu folle de cette foule qui se presse pour déguster les petits gâteaux emblématiques à l’endroit même de leur invention, l’histoire du lieu.

Une chose est sûre. Ils sont bien meilleurs que ceux de notre boulangerie de quartier.

Et ils sont encore bon le soir, après une après-midi de balade à vélo dans Paris.

Comme à Lisbonne, un air d’ailleurs et de madeleine de Proust.

Comme à Lisbonne
37 rue du Roi de Sicile
75004 PARIS
commealisbonne.com

La nouvelle du mois – Au bord de la route

Nous pouvons accélérer et renforcer notre assise financière afin d’accroître nos performances.

Alain suit le discours du CEO qui parcourt la scène. Les chiffres apparaissent sur l’écran géant. L’homme est  grand, fin, dynamique derrière ses élégantes lunettes noires, vêtu d’un costume noir, de chaussures de cuir noir, impeccables, d’une cravate noire et d’une chemise blanche aux poignets amidonnés, fermés par des boutons de manchettes. A cette distance de l’estrade, Alain n’en distingue pas le motif.

Nos produits n’ont jamais été d’aussi bonne qualité.

Alain sourit. Cette phrase ne veut rien dire. Leur groupe est le leader européen des produits d’entretien. Il y a belle lurette que leur gel WC détartre, désinfecte et fait briller ; que leurs éponges ont montré leur efficacité et leur durabilité ;  et que les couleurs de leurs gants ont conquis les ménagères. Sûr qu’il est difficile de faire mieux.

Alain aime travailler pour un leader. Quand il déjeune chez sa mère le dimanche, il gare son Audi Q5 ostensiblement dans l’allée. Son poste lui permet d’avoir un véhicule de fonction. Quand il roule dans sa voiture grise métallisée, il est l’entreprise. Elle est lui. Il s’enfonce au plus profond de son siège en cuir, lance sa playlist Renaud de la pulpe du doigt sur l’écran central et appuie avec délectation sur l’accélérateur. Il sent le moteur monter rapidement en puissance. Il est grisé par la vitesse. Cette voiture symbolise le pouvoir de ses responsabilités et la valeur de son investissement chez Radcliff Benchriser.

Le CEO, discret micro serre-tête sur son épaisse chevelure, enchaine les slides. Alain connaît ces chiffres par cœur. C’est son travail qui défile devant tous les cadres du groupe. Pas question qu’Imbert en récupère les lauriers. Alain resserre le nœud de sa cravate rouge. Il plisse les yeux. Sa stratégie était la bonne. Mettre Darget en copie de son dernier mail devrait éviter de se faire doubler par Imbert. Mais bordel, où c’est qu’j’ai mis mon flingue, résonne en rythme dans la tête d’Alain.

Dans l’open space, personne ne sait qu’Alain préfère Renaud à Michel Sardou. A vrai dire, personne ne sait ce qu’aime Alain. La musique n’a pas sa place dans les tableaux de reporting, la gestion de l’activité, le contrôle de la rentabilité des investissements. Exactement ce que présente leur CEO en cette matinée de séminaire pour les cadres dirigeants du groupe.

Les applaudissements fusent. La prez s’est bien passée. Alors que tout le monde se lève pour la pause déjeuner, Alain se dirige vers son n+1. Son téléphone vibre dans sa poche. Un message de son assistante pour savoir si tout s’est bien passé. Quand il relève la tête de son écran, Alain aperçoit Imbert entamer la conversation avec leur chef. Les sourires sont satisfaits et complices. Quand Alain arrive enfin à leur hauteur, son n+1 a terminé les félicitations. Il doit les quitter. Imbert lui a coupé l’herbe sous le pied. Encore. Alain sent des gouttes de sueur perler dans son dos. Mais bordel, où c’est qu’j’ai mis mon flingue.

Il passe le reste de la journée à se remémorer toutes les petites vexations des derniers mois. Imbert est en train de lui piquer sa place, il en est sûr. Comment le groupe peut-il être aveugle à ce point ? Imbert, c’est de la poudre aux yeux. Tout est dans la forme, rien dans le fond. En creusant un peu, on constate rapidement qu’il ne connaît rien à ses sujets. Mais les chefs n’ont pas le temps de creuser. Ils aiment le bagou du jeune quarantenaire qui a calqué son look sur celui du CEO. Pour la première fois, Alain sent le poids de son âge. Cinquante-six ans, pourtant, ce n’est pourtant pas si vieux.

Dans le miroir des toilettes, Alain observe l’homme en face de lui. Les cheveux poivre et sel, plutôt sel que poivre d’ailleurs. Depuis quand ? Le front déjà bien dégarni, la peau un peu flasque, les poches sous les yeux. Déjà qu’il a un regard de fouine avec ses petits yeux resserrés sur son gros nez, ses cernes gonflés lui sautent aux yeux. Il se sent laid. Il se passe de l’eau froide sur le visage et rejoint la grande salle de conférence pour une dernière table ronde sur les enjeux environnementaux.

Alain profite du relâchement général pour poster un commentaire bien senti sur LinkedIn. Difficile de montrer son implication sans laisser entendre qu’il tire la couverture à lui. Chantal, son assistante, est la première à liker sa publication. Cette femme l’angoisse. Elle semble le suivre comme son ombre. Elle est une des rares à être encore plus âgée que lui. Il aurait bien aimé avoir la petite Chloé. « Vous, vous avez déjà la crème de la crème avec notre Chantal » avait rétorqué son chef quand il avait demandé à ce que la nouvelle assistante lui soit attribuée. Il voit régulièrement Imbert reluquer le cul de son assistante quand lui se contente des chandails ternes de Chantal.

Ce week-end là, Alain dort mal. Ce séminaire l’a éteint. Il n’a envie de rien. Il est épuisé, pourtant il ne ferme pas l’œil de la nuit. Lundi matin, il lutte pour sortir de son lit, quitter le confort de son pyjama et enfiler son costume bleu marine. Il reste un moment assis derrière son volant avant de mettre en route le moteur de son Audi. Sur l’autoroute, son pied refuse d’appuyer sur l’accélérateur. Il se fait doubler par un camion peint en camaïeux de roses estampillé Lucia trotter et plein de pictos de réseaux sociaux qu’il ne fréquente pas.

Il regarde le camion quitter l’autoroute à la sortie suivante. Il se concentre sur son volant et tente encore une fois d’accélérer. Son corps refuse de lui obéir. Soudain, il réalise que, lui aussi, il devait sortir de l’autoroute. Pris de panique, Alain ralentit encore plus. Il réfléchit à la meilleure manière de faire demi-tour. Mais on ne rebrousse pas chemin sur une autoroute. Excédé par sa lenteur, trois voitures et un semi-remorque klaxonnent rageusement le Q5.

Trente minutes plus tard, Alain est enfin revenu à la sortie 35. Il ne comprend toujours pas pourquoi il n’a pas suivi la route habituelle. Il l’emprunte du lundi au vendredi, toutes les semaines, hors jours fériés, week-ends et quelques vacances qu’il passe invariablement avec sa maman. Aujourd’hui, son corps ne lui répond plus. A la sortie du bois de Dorancy, Alain aperçoit le camion rose sur le bord de la route. Emmitouflée dans une épaisse parka jaune, un bonnet bleu turquoise enfoncé sur la tête, une femme brave les premières gouttes de pluie et examine une roue.

Alain se gare devant le camion et rejoint la parka jaune.

– Un problème ?

– J’ai crevé.

Elle a un léger accent espagnol et un petit anneau dans le nez. Elle tapote sur son téléphone alors que la pluie devient plus forte.

– Viens, on se met à l’abri !

Et elle contourne son camion, ouvre la porte latérale et grimpe à l’intérieur d’un bon athlétique.

– Attends, je te sors l’escalier, ce sera plus simple !

Elle ne semble ni surprise, ni apeurée par Alain. Sa présence paraît évidente, naturelle, presque attendue.

Alain comprend pourquoi en découvrant six museaux se tourner vers lui quand il entre dans le camion. Aucun ne grogne. On n’entend que la pluie qui tambourine désormais sur la taule. Le camion est bien plus grand qu’un camping-car mais beaucoup plus petit que ceux de Radcliff Benchriser qui sillonnent l’Europe, reliant leurs sites de production aux différents points de vente.

L’intérieur du camion ressemble à une serre. Des dizaines de plantes sont accrochées dans tous les coins d’un capharnaüm de bois de récupération et d’objets hétéroclites et colorés. La femme lève le nez de son téléphone et lui sourit.

– C’est sympa de t’être arrêté. Moi c’est Lucia, et toi ?

Dans son costume sévère, Alain se sent complètement décalé. Lui qui mène ses équipes à la baguette se découvre gauche et maladroit dans l’univers parallèle de ce camion. Pourquoi est-il monté ? Il s’assoit avec Lucia sur les banquettes colorées à l’arrière du camion.

– Je ne peux pas te proposer un café, je débranche le gaz quand je roule. Tu peux m’emmener ?

Elle a trouvé un ami qui peut l’aider à changer son pneu. Il s’est mis en route, mais il n’est pas à côté. Il arrivera cet après-midi, voire ce soir.

– Tu sais, sur la route, on ne sait jamais vraiment combien de temps on va mettre.

Il ne sait pas mais il hoche la tête d’un air entendu.

En attendant, elle a besoin d’aller dans un garage pour acheter un pneu. Elle cherche sur son téléphone l’endroit le plus proche. Elle a finalement branché le gaz et mis de l’eau à chauffer pour le café.

Le téléphone d’Alain se met à vibrer. Un appel de Chantal. Pour la première fois de sa carrière, il ne décroche pas. Il regarde le téléphone, hébété, tétanisé.

– Ca va pas fort toi, déclare Lucia en déposant un café fumant à côté d’Alain.

Un jeune chien vient le renifler. Il laisse un filet de bave sur son pantalon.

Alain relève la tête et croise le regard de Lucia. Elle est plus jeune que lui, mais pas tant que ça non plus. Elle doit avoir le même âge qu’Imbert. Imbert… C’est lui maintenant qui l’appelle.

Lucia prend le téléphone, le dépose sur la banquette et frotte les mains d’Alain.

– Ola ! Va falloir te réparer toi aussi. Mashallah ! s’exclame-t-elle en lui pinçant la joue.

Alain est surpris, mais il se laisse faire, envoûté par le sourire et la douceur de Lucia. Elle lui dénoue sa cravate et lui tend le café.

– Allez, bois, tu en as encore plus besoin que moi.

En quelques minutes, Lucia a trouvé un garage où acheter le type de pneus adapté pour Freddy. C’est le nom de son camion.

– Douze ans ensemble sur les routes du monde entier. Tu comprends, c’est mon meilleur ami.

Elle tapote la banquette, pensive. Son regard pétille des milliers de souvenirs accumulés avec Freddy.

Assise sur le siège en cuir du Q5, Lucia semble ratatinée. Comme un coquelicot qu’on aurait mis dans un vase. Face au tableau de bord rutilant, elle a perdu son éclat. Alain suit le GPS jusqu’au garage. Il n’a pas fallu dix minutes pour que Lucia change la playlist sur Spotify. Mistral gagnant, c’est sympa, mais avec cette pluie, il faut nous mettre du soleil dans les oreilles ! Et elle choisit une musique mixant des airs orientaux à un jazz classique.

Elle attrape son gros sac sur le siège arrière, en sors une caméra et commence à se filmer. Elle raconte sa galère et présente Alain comme son sauveur. Elle retrouve ses couleurs face à l’objectif.

Au garage, Lucia négocie âprement. Puis elle paye en liquide et charge l’énorme pneu dans le coffre d’Alain. Elle a confié la caméra à Alain et elle commente tout ce qui se passe. Sur le chemin du retour, elle a repris sa caméra et filme Alain, la route et la pluie qui a recommencé à tomber.

Au détour d’un virage, le ciel se pare d’un arc-en-ciel. Un rayon de soleil vient illuminer les verts printaniers et les fleurs des arbres. Lucia demande à Alain de s’arrêter.

– On va s’occuper de toi maintenant.

Sur l’écran du téléphone d’Alain, les notifications se succèdent. Pourtant, il suit Lucia. Elle s’enfonce sur un chemin de terre. Avec ses chaussures de ville, Alain dérape souvent. Il est obligé de regarder où il pose les pieds pour ne pas perdre l’équilibre. Il entend un ruisseau couler de l’autre côté des arbres. Lucia semble chercher quelque chose.

– Là ! s’écrie-t-elle soudaine, folle de joie. Regarde ! J’étais certaine qu’on en trouverait.

Et elle se met à cueillir des feuilles dans les sous-bois. Longues, oblongues, elles sont penser à du muguet. Lucia frotte une feuille entre ses doigts et approche sa main du visage d’Alain.

– Tu sens ?

– Ça sent l’ail ! répond Alain, surpris.

– C’est ça ! C’est de l’ail de ours. Avec quelques œufs, ça va nous faire une très bonne omelette. Allez, aide-moi à en cueillir. Ça réduit beaucoup à la cuisson. Un peu comme les épinards.

Alain s’accroupit et cueille les feuilles tendres. Lucia filme et commente la cueillette. Elle est enthousiaste. Il y a longtemps qu’elle n’avait pas trouvé un tel spot d’ail des ours. Elle promet de revenir dès qu’elle aura réparé Freddy et de leur donner alors sa super recette de pesto à l’ail des ours. Elle parle à sa commu. Alain la regarde faire, subjugué.

Lucia range leur récolte dans un sac plastique qui a servi plus d’une fois. Elle le noue sur son sac-à-dos et continue de suivre le chemin. Un peu plus loin, elle semble enfin avoir trouvé ce qu’elle cherchait. Au bout d’une pente herbeuse, un saule étire ses branches couvertes de bourgeons au bord d’un ruisseau.

– Enlève tes chaussures, ordonne Lucia avec son accent espagnol.

Alain ne bouge pas.

– Allez, enlève tes chaussures, vas-y ! reprend-elle en riant derrière sa caméra.

Elle ne se moque pas de lui. Sa voix est chaude comme un soleil d’été. Elle pose sa caméra et retire ses chaussures. Elle agite ses orteils devant l’objectif.

Alors Alain dénoue ses lacets et retire ses chaussettes en laine d’Ecosse. Il frissonne en posant ses pieds nus dans l’herbe humide. Lucia le prend par la main et l’emmène vers le ruisseau. Alain n’aime pas sentir la boue sous ses pieds. Il évite de justesse d’écraser une limace et perd l’équilibre. Lucia le retient. Son rire est communicatif. Alain se détend. Petit à petit il accepte de poser toute la plante de son pied au sol, faisant confiance aux brins d’herbe pour ne pas glisser.

Au bord du ruisseau, une poule d’eau s’enfuie à leur arrivée. Ils s’assoient sur la berge, les pieds dans l’eau glacée. L’arc-en-ciel a disparu. Désormais, le ciel est clair et le soleil chauffe leurs nuques. Alain ferme les yeux et penche sa tête en arrière pour profiter de la chaleur sur son visage.

De retour au camion, Lucia fait sortir les chiens et se met en cuisine. Alain se demande comment un si petit espace peut contenir autant de choses. Le camion est organisé en strates dont chacune à son utilité. Une trappe dans le sol et on trouve des réserves de nourritures. Des bocaux collés au plafond contiennent épices et autres aliments nécessaires pour cuisiner. Lucia a aménagé un grand espace pour ses chiens en-dessous de son lit. Et elle a même un petit atelier pour fabriquer des bijoux.

Jack, l’ami de Lucia, les rejoint au milieu de l’après-midi. Changer la roue de Freddy n’est pas une mince affaire. Il voyage avec Caro dans un van bien plus petit que Freddy. Ils ont rencontré Lucia en Turquie, une plage où chacun avait sa place sans être les uns sur les autres. Tu vois, la van life, c’est sympa, on partage de ouf, explique Jack, mais on a besoin d’être chacun chez soi. C’est aussi un mode vie hyper solitaire.

Alain les trouve très soudés et connectés pour des solitaires. Il se sent bien plus seul. Ses seuls contacts sont des relations professionnelles. Et sa maman. Le soir, il rentre tard dans un un appartement sans âme où il y a bien longtemps qu’il n’a même pas essayé de ramener une femme.

Quand la nuit tombe, Freddy est réparé. Lucia s’installe derrière son volant. Il lui faut trouver un endroit pour la nuit. Freddy n’est pas partout le bienvenu. Jack et Caro ont un plan à deux heures de route. Il est temps de repartir.

Assis au volant de son Q5, Alain rallume son téléphone. Au milieu des trois cent quarante-sept notifications de mails et autres messages, personne à qui raconter sa folle journée dans cette bulle hors normes. De retour chez lui, il retire ses chaussures et ses chaussettes. Il a les pieds noirs. Son costume est bon pour le pressing et sa chemise sent l’ail, le chien mouillé et la transpiration. Pour la première fois de sa vie, Alain va se coucher sans savoir de quoi demain sera fait. Une seule certitude, le groupe Radcliff Benchriser n’est plus le centre absolu de sa vie. Il laisse ça aux longues dents des Imbert et compagnie.

Le flou de son avenir ne l’angoisse pas. L’arc-en-ciel des possibles le rassure. Il pense à Lucia, Jack et Caro et s’endort paisiblement pour la première fois depuis des années.

Janis et les cerisiers en fleur

Cette semaine, la photo du lundi est l’œuvre d’Eglantine. Elle a profité d’une éclaircie pour faire un tour au parc de Sceaux avec son nouveau vélo, Janis. Oui, elle lui a donné un nom. Et comme je trouve l’idée hyper sympa, je l’ai copiée. Ma bicyclette, elle, s’appelle désormais Pimprenelle.

En recevant la photo de Janis sous les cerisiers en fleurs du parc de sceaux, je me rends compte que je suis passée à côté de la floraison de ces superbes spécimens japonais cette année. Accaparée par mes différentes activités, j’ai laissé le temps filer. Et, déjà, les pétales se répandent en neige rose sur les pelouses verdoyantes.

Eglantine, elle, a profité du temps mitigé – et donc peu engageant à la promenade – pour s’installer sous les cerisiers sans qu’ils ne soient pris d’assaut par les adeptes du hanami – coutume traditionnelle japonaise qui consiste à admirer les cerisiers en fleur au printemps. Elle a déplié une vieille couverture emportée pour l’occasion, sorti son crochet et son fil de coton et elle a tissé quelques rangées de son prochain ouvrage.

Voilà, après des années au fond de son lit, Eglantine peut enfin envisager de vivre des moments seule, des moments où elle n’a pas besoin de nous pour la soutenir, des moments qu’elle a choisi et qui lui appartiennent. Et ça fait chaud au cœur.

Verre à moitié plein ou à moitié vide ?

Première soirée sans Olivier et Hortense. Ils se sont envolés pour la Turquie en début d’après-midi. Notre chère Yesim les a récupérés à Istanbul. Désormais, des éclats de rires complices d’adolescentes peuplent sa jolie maison. Hortense a emmené sa grande copine Juliette dans son pays de naissance.

Elle tisse à travers ses voyages en Turquie une relation intime avec le pays qui l’a vue élever ses premiers cris, esquisser ses premiers sourires et former ses premiers mots. Un gloubi-boulga de turc et de français. Yesim est la précieuse magicienne de cette relation.

Pendant ce temps, Eglantine et moi restons à la maison. Ce genre de voyage est bien trop fatiguant pour elle. Surtout avec les épreuves de bac qui se profilent encore en mai puis en juin. Quelque part, nous sommes assez heureuses de profiter de la maison en toute quiétude pendant deux semaines. Pour moi, c’est une vraie pause avec beaucoup moins de logistique.

Tout de même, ce soir, il manquait la moitié d’entre nous autour de la table. Les sollicitations de sa sœur risquent de manquer à Eglantine. Ainsi que les conversations scientifiques à bâtons rompus avec son père.

De son côté, Olivier n’a pas l’habitude d’être à Istanbul sans nous. Petit sentiment de vide aussi.

Ah la famille… Elle nous étouffe parfois mais elle nous rassure souvent.

Alors, verre à moitié plein ou verre à moitié vide ?

Ce soir, le lit me semble tout de même un peu grand…

Pluton en Verseau, je prends de la vitesse

Il paraît que c’est rarissime. Le 23 mars, Pluton est entrée dans la constellation du Verseau. La dernière fois, c’était pendant la Révolution française. Mais c’est bien sûr !

J’ai du mal à tenir la cadence des Tasses de Thé ces dernières semaines. Les deadlines s’enchaînent. Le temps se contracte sans que je ne le vois passer. Puis j’ai besoin de pauses pour récupérer. Finalement, le résultat est le même. Je n’écris pas pour le blog.

Cependant, cette vie en accordéon n’est pas synonyme de bras baissés ou de petit moral. Avec le printemps qui explose dans les arbres et les parterres fleuris, le soleil qui se glisse dans les cœurs et Pluton en Verseau, ma vie se peuple de petits exploits ordinaires.

Mon projet des Petites Cantines est en train de prendre une nouvelle dimension. C’est épuisant mais tellement enthousiasmant. Je continue d’écrire et j’espère que vous aimerez la nouvelle de ce mois-ci. Encore l’histoire d’une rencontre, de la recherche d’un équilibre personnel, de bienveillance et d’écoute de soi et des autres. Et peut-être une piste de boulot en freelance de rédactrice web. J’attends les premiers retours. Pas de pression. Même si pour une question d’estime de moi, j’aimerais que ça colle.

Ça se bouscule.

Et les deux semaines de vacances qui débutent ce soir vont, je l’espère, permettre d’apaiser un peu tout cela.

D’autant qu’il me reste un dossier de reconnaissance de handicap à terminer.

Au boulot !

Comme le chante Izïa, je prends de la vitesse.

Grosse différence avec la chanson, je suis ravie d’avoir mon homme à mes côtés, qui croit en moi et soutient tous mes projets.

Scoutes des villes

Elles sont arrivée à six, avec leurs sacs à dos surmontés des tapis de sols bien roulés et le lourd sac de toile contenant la tente. Elles avaient de onze à quatorze ans, des chemises bleues bardées d’écussons et leurs foulards bleu et jaunes autour du cou.

L’équipage a rapidement entrepris de monter la grande tente patrouille sous le cèdre. Déplier l’épaisse toile, planter les sardines, installer les poteaux, poser la faîtière, fixer le double-toit, régler la tension des cordes, positionner le tapis de sol… C’était un week-end en autonomie. A elle de se débrouiller toutes seules. Pas de chef pour superviser.

Elles avaient fait leurs courses. Et si elles ont utilisé la cuisine le samedi soir pour manger une plâtrée de pâtes bien chaudes, elles ont aussi utilisé le vieux barbecue comme feu de camp.

Vue du campement à l’heure du petit-déjeuner

Les toilettes ont servi jusque tard dans la nuit. Une façon de se réchauffer alors que la température est descendue à 4° au plus froid de la nuit ?

Hortense avait installé son équipage dans un autre jardin. Et comme elle s’est joindre l’utile à l’agréable, elles ont planté leur tente de la jardin de sa copine Juliette. L’occasion pour elle de dormir sous la tente.

Des scoutes dans un jardin, c’est comme des coquelicots dans un vase me direz-vous. C’est pas vraiment l’aventure, la vie sauvage, le confrontèrent à soi-même, la plongée dans ses ressources ultimes.

Pourtant, ce genre de week-end est l’occasion pour ces Guides de s’organiser complètement seules. Gérer le matériel, les courses et les imprévus. Bref, se débrouiller. Tout en gardant la sécurité de lieux connus et bienveillants, sous l’œil toujours alerte des parents présents.

Les scoutes des villes restent des scoutes toujours.

La table à feu, les feuillets, les tentes suspendues et autres constructions, les jerricans d’eau portable, la douche froide et tout le reste, c’est pour le camp d’été.

PS : j’écris scoutes parce que ce sont des filles. Je ne sais pas si c’est académique mais, à moi, ça me convient.

Au-delà des épreuves

Les résultats des épreuves de bac sont tombés la semaine dernière. Eglantine a assuré brillamment. Comme elle assure depuis plus de quatre dans l’épreuve quotidienne de sa fatigue chronique et des douleurs qui l’ont accompagnée jusqu’à l’année dernière.

J’avoue. Je me suis longtemps demandé comment elle réussirait à poursuivre sa scolarité. Les absences se comptaient en jours, puis en semaines. Rapidement en mois entiers. Déjà, l’année dernière, j’ai été épatée par ses résultats très honorables en français, alors qu’elle n’avait quasiment pas pu suivre un cours depuis la classe de quatrième.

Avec ses aménagements pour la Terminale, elle abordait ses épreuves de maths et de physique-chimie avec plus de sérénité. Reste quand même cette fatigue qui la saisit rapidement dès qu’elle déploie de l’énergie dans quoi que soit. Que son engagement soit physique, intellectuel ou émotionnel, elle s’écroule ensuite invariablement.

Petit à petit, cependant, elle apprivoise son handicap et pilote son corps de façon à profiter de sa vie. Elle répartit dans le temps les sources de fatigue, s’isole pour récupérer, prend le temps de dormir, porte son casque contre le bruit et ses lunettes de soleil contre la lumière et n’oublie jamais son tangle pour apaiser son cerveau qui mouline en permanence.

L’année arrive à sa fin (oui déjà !) et elle aura suivi ses cours presque sans interruption. Le bac se présente bien même s’il ne sera complet que l’année prochaine. Des chemins se dessinent pour la suite. Encore des pointillés sur la carte mais ils existent.

Son bonheur est beau comme un arbre qui fleurit au printemps.

La Datcha, un petit tour et puis s’en va

La Datcha est un livre d’Agnès Martin-Lugand édité en mars 2021 chez Michel Lafon, puis sorti en poche aux éditions Pocket en novembre 2022. Je me souviens avoir entendu l’autrice dans une émission de radio. Je ne me rappelle ni la date, ni l’émission. Seulement que j’aimais l’idée d’un lieu hors des sentiers battus qui saurait guérir ceux qui y viendraient. Un endroit joyeux, presque magique, au cœur de la Provence. Des vieilles pierres chargées de soleil et d’amour, de passages secrets et de trésors simples, ceux du cœur.

J’ai finalement acheté le roman sur ma Kobo. La liseuse me permet de lire le soir, quand toutes les lumières sont éteintes, qu’Olivier dort déjà et que seul mon gros chat donne encore des signes de vie en me martelant de coups de têtes affectueux.

Le style de l’autrice m’a pesé tout le long de la lecture. Je n’aime pas que l’on me prenne autant par la main pour dire quoi penser, quoi regarder. Je préfère qu’on me fasse deviner. Que les mots amènent à l’évidence, tout en gardant cette part de doute qui laisse l’imagination du lecteur vagabonder dans le récit.

Pourtant, j’étais happée par le lieu. Et bien que l’histoire soit cousue de fil blanc sur fond de bons sentiments, un certain mystère a su être préservé jusque dans les dernières pages.

L’histoire commence par l’arrivée à La Datcha d’Hermine, jeune fille de 21 ans que les coups répétés de la vie a rendue méfiante et insaisissable. La Datcha, c’est l’univers de Jo et Macha, couple amoureux jusqu’au bout des rides. D’ailleurs, Agnès Martin-Lugand fait rapidement un bond de vingt ans dans la vie d’Hermine. L’histoire débute vraiment quand elle a 41 ans, deux enfants et un ex-mari. Ensuite, les flashs-backs sont récurrents, nourrissant l’intrigue principale.

Un livre parfait pour trouver le sommeil. Et la play-list du livre, proposée à la fin de l’ouvrage, disponible sur Spotify, Deezer et Youtube est très sympa. A défaut de graver le livre dans ma mémoire, elle replonge dans l’univers d’un hôtel où j’aimerais bien passer une semaine de vacances.

On a testé la nocturne gratuite du Louvre

Je vous en parlais hier, nouvelle formule au Louvre dès ce mois d’avoir, la nocturne gratuite du premier vendredi du mois. On a testé avec Hortense et sa copine Juliette. Eglantine était trop fatiguée, elle est restée à la maison.

Le strudel chez Stube

Pourquoi Juliette a-t-elle associé le Louvre à la dégustation d’un strudel ? Trop compliqué à expliquer. Je ne suis pas certaine d’en avoir bien saisi la raison. Le fait est qu’Hortense et elle se sont mises en tête de goûter du strudel ce soir là.

Espèce de strudel, c’est d’ailleurs leur insulte favorite. Elles ont leurs codes et leurs tics de langage d’adolescentes complices.

J’ai relevé le défi strudel et dégotté un petit restau-pâtisserie à quelques minutes à pied du Louve, le Stube. Ambiance pain noir et brioche traditionnelle de Pâques en forme d’agneau.

Les filles sont ravies. Elles dégustent leur premier strudel après un dîner composé de saucisses et de patates. De bonnes limonades pas trop sucrées, pomme, rhubarbe ou citron-gingembre, c’est parfait.

Réservation conseillée

Penser à réserver en ligne à l’avance. Sinon, c’est deux heures de queue pour entrer. Les créneaux sont répartis toutes les demie-heures. Nous, c’est 19h30. Le soleil rasant de fin de journée baigne les vieilles pierres et se reflète dans les innombrables vitres de la pyramide.

Devant nous, une dame découvre la fille d’attente pour les personnes sans billets. Dépitée, elle s’apprête à rebrousser chemin. Nous avons la place d’Eglantine, je lui propose de se joindre à nous.

Nous nous quittons sous la pyramide. Elle veut rendre visite aux peintres français du XIVè siècle. Nous nous dirigeons vers l’Egypte antique. Nous la croiserons à nouveau un peu plus tard, devant des tableaux de Leonard de Vinci.

Est-ce grâce à ce système de réservation ou parce que la formule n’est pas encore très connue ? La foule est au rendez-vous sans être compacte. L’ambiance est détendue.

Direction l’Egypte antique

Nous entrons par l’aile Sully. Hortense aime beaucoup les antiquités égyptiennes. Les couleurs, les dessins, les formes, les matières l’inspirent beaucoup plus que les marbres romains.

Les filles visitent à leur rythme. Très rapide. Trop pour moi. Je les perds rapidement parce que je traîne. Je suis sous le charme des dieux thérianthropes, des sarcophages qui s’emboîtent les uns dans les autres tels des poupées russes, de la richesses des représentations, sculptures ou dessins.

La démesure du Louvre

Je ne vois plus Hortense et Juliette. Je leur téléphone pour les retrouver. Hortense veut faire comme d’habitude quand nous allons au musée. Chacune à son rythme. On se retrouve à la sortie. Mais elle a oublié que le Louvre n’est pas n’importe quel musée. Il est immense. C’est trop compliqué de se retrouver si nous partons dans des directions opposées.

C’est seulement quand nous rejoignons l’aile Denon pour voir la Joconde qu’elle se rendent compte du nombre d’occasions de se perdre.

Découverte de la harpe égyptienne

Loin des incontournables du musée, je découvre avec émerveillement les harpes égyptiennes. Belles formes en trapèze, j’aimerais entendre cette musique qui ravit les dieux et les hommes de l’Egypte antique.

Je ne suis pas la seule à vouloir entendre cette période lointaine. Voici d’ailleurs une vidéo qui montre comment on a pu reconstituer une harpe égyptienne et en dévoiler toutes ses prouesses musicales.

Quelques œuvres majeures

Nous aurions pu nous contenter des antiquités égyptiennes. Mais Juliette visitait le Louvre pour la première fois. Difficile de faire l’impasse sur la Joconde. En chemin, nous croisons la Venus de Milo, à l’air un peu snob malgré l’absence de ses bras et la Victoire de Samothrace et son incroyable drapé.

Des dizaines de personnes se pressent pour faire un selfie avec la Joconde. Juliette se faufile pour apercevoir le si célèbre tableau.

Chacune ses goûts

Nous continuons ensuite avec la peinture française. C’est autre chose aussi de voir les œuvres en vrai, en grand. Même si elles sont parfois plus sombres que les impressions dans les livres de cours. Ainsi le Radeau de la Méduse de Géricault et la Liberté guidant le peuple de Delacroix.

Amusant de constater que nous ne sommes pas du tout attirées par les même peintures. Je me délecte de La grande odalisque d’Ingres alors que Hortense et son amie s’extasient devant la Vue intérieure de la Cathédrale de Milan de l’école de Sebron.

Les colonnes de Buren

Nous quittons le Louvre à l’heure un peu avant la fermeture des portes. Hortense emmène son amie jouer au milieu des colonnes de Buren. L’heure tardive a chassé les badauds. Nous sommes presque seules. Les filles grimpent de colonne en colonne. La nuit est douce. Un drapeau français flotte sur le bâtiment du Conseil d’Etat.

Un sifflet retentit. « Mesdames, messieurs, nous fermons. Veuillez vous diriger vers la sortie ! » Des lampes de poche fouillent la nuit à la recherche d’éventuels récalcitrants.

Nous contournons la Comédie Française et retournons paisiblement dans notre banlieue endormie.

Hortense et son amie ont passé une excellente soirée. Elles ont surtout aimé le strudel et les colonnes de Buren. Même si le Louvre, quand même, c’était bien.

Sacrée pause

Voilà le problème de casser la routine. S’autoriser à ne pas écrire une fois. Parce que gros coups de fatigue. Parce que petit moral. Parce que je ne sais plus trop pourquoi je le fais. Et hop, ce sont plusieurs jours de blanc, la pause qui s’allonge.

Alors je rattrape le rythme pour la photo du lundi. Même si ce lundi férié ressemble plutôt à un dimanche tranquille.

Vendredi soir, nous avons testé la nocturne gratuite du Louvre, formule lancée ce mois-ci. Désormais, chaque premier vendredi du mois, le Louvre propose une nocturne gratuite de 18h à 21h45.

Eglantine était trop fatiguée. J’y suis allée avec Hortense et sa copine Juliette. Elles sont restées longtemps devant le Sacre de Napoléon de David. Deux ados en sweat à capuche et aux épaules fatiguées. Plus que la peinture, je soupçonne qu’elles ont apprécié la banquette rembourrée. Il semble que nous ayons marché environ cinq kilomètres ce soir-là…

Quitte à faire une pause, autant qu’elle soit monumentale et historique.