Savoureuse sculpture

Un article dans M, le magazine du Monde. Un titre, Soleil VERT. De la lumière, de la chaleur, de la couleur. Mon envie de lire est immédiate. Fabien Vallos y partage une recette de cuisine. Les artichauts à la barigoule.

Les cuistots amateurs iront chercher ingrédients et préparation dans le magazine. Moi, j’ai particulièrement aimé découvrir le parcours et les idées de ce monsieur.

Déjà, pour vous donner une idée du personnage, quand j’ai googlelisé son nom, les réponses étaient aussi multiples que des variétés de pommes. Philosophe / auteur / théoricien et professeur de philosophie en écoles d’art / gastronome érudit / artiste / éditeur / traducteur / commissaire d’exposition / docteur à l’université. Un véritable slasheur de l’esprit et du palais.

Surtout, j’ai beaucoup aimé son discours sur « l’accueil à travers la nourriture ». C’est un tel écho à notre projet de Petites Cantines ! Je le cite : « on se rencontre autour d’une table remplie, puis on apprend à se connaître et on discute. »

Il parle aussi de « sculpture sociale » pour les banquets qu’il a organisé avec ses étudiants. « Que l’on vive un moment ensemble, aussi bien dans sa création que dans son partage ». Quand je vous disais hier que la rencontre apporte de la richesse. J’aime beaucoup cette idée de sculpture sociale autour de la cuisine. Chaque repas devient une œuvre éphémère au souvenir tenace.

Certes ma rencontre avec Fabien Vallos est à sens unique. C’est le problème du papier. Il n’est pas très interactif. Mais cette idée de sculpture sociale m’accompagnera désormais. Elle est venue enrichir mes propres réflexions, nourrir mes envies et conforter mes observations. Ajouter un rayon de soleil dans mon univers. La lumière, encore, toujours.

Pour en savoir plus sur la gastronomie de Fabien Vallos :
– L’article du Monde, Fabien Vallos : « Ce que j’aime surtout en mangeant, c’est sentir une intensité gustative, alliée à une technique et un récit » (en ligne, le titre Soleil VERT a disparu…)
– Son site devenir-dimanche.org, avec les 2500 recettes méditérannéennes recueillies à travers voyages et travaux de recherche
– Sa page Instagram Devenir-Dimanche (@fabienvallos)

Et la lumière fût

La rencontre, c’est une lumière un soir d’orage. Quand le ciel est sombre, menaçant, bas, électrique. Un sourire, quelques mots, une main posée sur la sienne. Et c’est l’éclaircie.

La rencontre est toujours inattendue, généralement bienvenue, souvent enrichissante.

Préparation des lumières au théâtre

La rencontre peut se provoquer. C’est d’ailleurs l’objectif que nous visons aux Petites Cantines à travers la cuisine et les repas partagés. Cependant, cela n’empêche jamais la surprise de l’imprévisible. Car la rencontre nécessite une écoute mutuelle dans laquelle naît une infinité de possibles. Personne ne saurait les prévoir.

Et c’est à travers cette imprévisibilité que celles et ceux qui la vivent trouvent une richesse partagée. Bien sûr, les mauvaises rencontres existent. Heureusement, elles sont minoritaires. Dans la plupart des cas, les rencontres sont positives. Découvrir l’autre, c’est découvrir une part de soi-même. Agrandir son cœur, étoffer sa curiosité, développer ses sens, accueillir l’altérité, fertiliser ses qualités. La liste des bienfaits de la rencontre pourrait s’étirer sur des pages.

Grâce à cet enrichissement réciproque, la rencontre est bienvenue. Elle bouscule parfois. Elle dérange. Elle prend du temps. Elle demande de l’énergie. Mais quelle joie quand on la vit ! Des portes s’ouvrent, des idées jaillissent, des perspectives se dégagent.

Cette semaine était un peu triste. De l’abattement. Des questionnements. Un peu d’angoisse. Un ciel bouché. Puis, une rencontre. Une conversation. Une réflexion. Une rêverie. Un enthousiasme. Et c’est un soleil dans le cœur.

Je rentre d’une folle journée mixant mon travail au théâtre et mon engagement aux Petites Cantines. Les rencontres se sont multipliées. On peut y voir des signes. Dieu. La chance. Chacun a son interprétation.

Ce soir, je n’ai qu’une certitude, c’est dans la rencontre que naissent les plus belles pensées.

Retour de Turquie

Ils sont rentrés lundi, l’air un peu groggy par le réveil trop matinal et le trajet en avion, les valises pleines de gourmandises et de souvenirs. Olivier et Hortense ont laissé les immeubles colorés d’Istanbul pour la grisaille parisienne, les petits déjeuners pantagruéliques pour une tasse de thé avec une tartine.

Il nous a fallu retrouver un rythme à quatre temps alors que tout le monde a replongé dans le grand bain ou, plutôt, alors que tout le monde a repris son train à grande vitesse.

On passe les lessives qui s’entassent pour se réjouir en mangeant un loukoum sous l’œil bienveillant d’un porte-bonheur. On s’enthousiasme des tulipes peintes à la main sur des céramiques traditionnelles (merci Yesim !). Surtout on se régale de ces noix vendues sur des ficelles, enrobées de mélasse de raisin qu’Eglantine attendait avec tant d’impatience. Même si elle trépignait encore plus à l’idée de sa livraison de nombreuses bobines de coton pour crocheter frénétiquement.

Un des meilleurs souvenirs des vacances turques d’Olivier et Hortense restera les glace dégustées sur les rives du Bosphore. Ils marchaient 1,5 km depuis la maison de Yesim pour rejoindre l’arrêt du vapür (le bateau bus), se rendaient en bateau sur la rive européenne et marchaient encore 1,5 km avant de déguster, enfin, leurs glaces chez leur marchand préféré. Ils rentraient par le même chemin, en fin d’après-midi. 6 km à pied et 2 continents, le Bosphore et la magie d’Istanbul pour un cornet face à la mer.

Il existe comme ça des moments qui marquent par le charme de leur simplicité.

Paris – Tokyo dans un bol de soupe

Il existe un endroit à Paris qui permet de se rendre directement au marché aux poissons de Tokyo. Les voyageurs patientent sur l’étroit trottoir à quelques pas de la Comédie Française. Quand une table se libère enfin, il vous suffit de passer la porte pour vous retrouver au milieu des cagettes de polystyrène débordant de poissons et autres crustacés dans de la glace pilée.

Le sol brille d’humidité. Les vendeurs portent des bottes en caoutchouc blanches assortis à leurs grand tabliers. Des sacs en plastique pendent au plafond, des balances ponctuent les étals au milieu des affiches en japonais et des prix en yen.

Vous entendez les cris des vendeurs, les moteurs des camions qui viennent livrer ou s’approvisionner, le brouhaha de l’animation quotidienne du marché.

Gyoza, edamame, shoyu ramen de sardine ou chintu de dorade royale. La carte est alléchante. Les odeurs de poisson en provenance de la cuisine ouverte aident à parfaire le dépaysement de ce restaurant japonais parisien.

Les points négatifs

L’attente… Comme j’avais crevé Porte d’Orléans, nous sommes arrivées à 12h30, certainement le pire moment pour obtenir une table. Nous ne nous sommes assises qu’à 13h30. Certes, le système de file d’attente virtuelle est pratique. Il suffit de scanner le QR code à l’entrée et vous recevez un sms quand c’est à votre tour. Vous avez alors dis minutes pour rejoindre votre table. Ca vous permet normalement de faire un tour dans le quartier. Pourquoi pas se poser sur un banc au Palais Royal ?

Eglantine et moi sommes allées faire un tour à l’exposition du moment au Drawing Lab, de l’autre côté de la rue. Et nous avons choisi de boire un verre au bar de l’hôtel, calme, préservé du tumulte de la rue, ouvert sur un jardin intérieur.

La crevaison puis cette longue attente avaient déjà bien entamé nos forces. Si bien que nous avons eu un peu de mal avec l’ambiance sonore du restaurant, hyper saturée en sons divers entre les conversations des clients, la bande-son du marché et les cris que lançaient les cuistots quand un plat était prêt.

Nous sommes parties au plus vite une fois nos ramens terminés.

Les plus

L’ambiance extraordinairement bien recréée par des professionnels des décors de théâtre et de cinéma. Le sol aurait été moulé sur l’original au marché aux poissons de Tokyo. Une expérience unique et époustouflante.

L’adresse

Kodawari Ramen – Tsukiji
12 rue Richelieu
75001 Paris

Ça ouvre à 11h45. Et si vous n’avez pas de problème de pneu Porte d’Orléans, c’est mieux d’arriver tôt.

Marie-Ève, comme un soleil bombé sur un mur

Marie-Ève a des yeux bleus pétillants, les sourcils fins en accent circonflexe, un large sourire avec de belles dents blanches parfaitement alignées, des lèvres pulpeuses et le front haut des peintures du moyen-âge. Elle est rayonnante et les années semblent ne pas avoir de prise sur elle. Elle est partie vivre à Marseille il y a quelques années. Au rez-de-chaussée d’une vieille demeure, avec un jardin où des arbres poussent tout en hauteur, où les arts graphiques, la chine et de belles astuces architecturales créent une douce atmosphère aux couleurs bienveillantes.

Elle est une des rares camarades de lycée avec qui je suis restée en contact. Nos liens sont ténus, intermittents, lointains mais solides et sincères. Suffisamment pour passer plusieurs heures ensemble à discuter. Et l’impression, quand même, au moment de nous quitter, que nous aurions encore beaucoup de choses à nous dire.

Avec le charme incontestable, aussi, des rendez-vous de dernière minute. Découvrir sur les réseaux sociaux qu’elle est de passage à Paris, caler des retrouvailles au cœur de la capitale. Restau italien derrière l’église Saint-Eustache. Le temps est beau, la terrasse accueille nos discussions ensoleillées.

Marie-Eve est une artiste. Il me reste quelques part roulé dans un carton un portrait au crayon qu’elle avait fait de moi au lycée. Il a suivi tous mes déménagements. Du petit studio dans le Marais au quinzième étage d’une grande tour au sud de Montparnasse, du Portugal à la Roumanie, en passant par la Turquie.

On retrouve toute sa délicatesse, sa sensibilité et sa sagacité dans son travail. Je vous encourage à aller le découvrir sur son site Un p’tit coquelicot.

Nous avons continué nos retrouvailles parisiennes par l’expo CAPITALE(S), 60 ans d’art urbain à Paris. Entrée gratuite mais attention, réservation obligatoire ! Pour les as de la dernière minute comme nous, il faut compter sur la chance. La nôtre a été de rencontrer une maman avec sa fille, juste devant nous dans la queue, qui avait deux places en plus. Quelque chose à voir avec le karma quand on en pense à cette fois où c’est moi qui ai donné une entrée à une dame qui n’avait pas réservé pour la nocturne gratuite du Louvre.

Des souvenirs du passé face à l’histoire des premiers grafs. Nous avions quinze ans au début des années 90. Nous habitions alors dans une banlieue où brûlent quelques voitures à chaque nouvelle année. Des bombes de peinture dans les jeans baggy et les blousons Bomber. Des tags vite faits sur les murs décrépis.

Sentiment étrange de voir la vie urbaine s’exposer sous les voutes de l’Hôtel de Ville. Pourtant ça fonctionne vraiment très bien. On découvre les dessins préparatoires, la réflexion artistique, les recherches individuelles et l’émulation collective d’une histoire visuelle en construction permanente, vivant au rythme de l’urbanisation, mettant en lumière et en couleur les zones grises d’une ville pieuvre.

La grafbox, pour capturer en temps réel le processus de création et la gestuelle de l’artiste.

Néophyte dans le domaine, je suis impressionnée par la façon dont Marie-Ève accueille l’exposition en connaisseuse chevronnée des différents artistes. Loin d’être blasée, elle s’enthousiasme elle aussi pour les œuvres présentées et le processus créatif mis en avant.

Allez voir cette expo et vous ne regarderez plus jamais les graffitis de la même façon.

Sur la place de l’Hôtel de ville, les velib croisent les groupes de touriste, un homme crée d’énormes bulles de savon sous le regard subjugué des enfants, des couples s’enlacent. J’enfourche Pimprenelle pour regagner le sud de la capitale, le cœur vivifié par cette belle journée. Marie-ève est comme un immense soleil graffé sur le mur du temps.

Pneu crevé et tête froide

Porte d’Orléans. Des voitures dans tous les sens, un bus en travers du carrefour. Impossible de tourner mon guidon pour me faufiler entre les voitures. Je m’arrête sur le trottoir dès que nous avons traversé le carrefour. Rien ne semble entraver la direction de mon guidon. Freins ? Ok. Garde-boue ? Nickel. Je ne comprends pas. Jusqu’à ce que je vois mon pneu… complètement à plat.

Une crêpe de caoutchouc. La jante n’est plus qu’à quelques millimètres du bitume. Impossible d’aller plus loin. Je stresse à l’idée de la galère qui s’annonce pour rentrer à la maison. Google Maps m’indique le premier magasin de réparation de vélo à 4,5 km. Il me faudra pousser Pimprenelle (je vous rappelle que c’est le nom de ma bicyclette) pendant une heure pour y arriver.

Heureusement, Eglantine garde son calme. Sur son téléphone Google Maps indique un réparateur à moins de 300m. Beaucoup plus raisonnable. Je suis quand même embêtée de faire rouler mon vélo directement sur la jante. Même si je ne monte pas dessus. Il me faudrait une pompe pour lui remettre un peu d’air.

Nous sommes devant une petite boutique qui étale divers marchandises devant sa vitrine. Chez Déco Bazars, on peut acheter aussi bien une valise que des casseroles, des corbeilles à pain que des lunettes de soleil. Inspiration. Fulgurance. Je demande au vendeur s’il n’aurait pas une pompe à vélo.

Oui, oui, me répond-il en hochant la tête. Il disparaît dans sa caverne d’Ali baba et ressort quelques minutes plus tard avec une pompe en plastique doré. Je regonfle mon moral en même temps que mon pneu.

Nous nous dirigeons vers la boutique Cyclable boulevard Brune. Mon pneu se dégonfle à une vitesse folle. Je dois le regonfler au bout d’à peine 150m. J’ai dû rouler sur une gros truc qui est venu transpercer allègrement mon pneu.

Le réparateur de la boutique est déjà bien occupé mais il fait de la place pour réparer Pimprenelle. Eglantine laisse Janis à la boutique et nous nous installons à la terrasse d’un café voisin.

Une bière pour me remonter le moral. Eglantine choisit la douceur gourmande d’un chocolat liégeois. Nous avons de la chance, le soleil inonde désormais les rues parisiennes.

En attendant Pimprenelle

Quand nous récupérons nos vélos, je découvre l’auteur de ma mésaventure, un morceau de verre de la taille d’une graine de courge, avec un bout bien acéré. Mon pneu a la peau épaisse, mais ce gros morceau a réussi à en transpercer toute la gomme.

Le morceau de verre fatal

Finalement nous repartons à travers Paris. Nous avons perdu une heure et gagné beaucoup de stress, même si l’histoire se termine plutôt bien.

Mais d’ailleurs, pourquoi Google Maps n’indiquait pas les mêmes adresses sur nos deux téléphones ? J’ai réalisé après coup, une fois plus calme, que tous les magasins de vélo que me montrait l’application étaient à proximité de l’adresse du restaurant où nous allions. Eglantine n’avait pas effectué cette recherche si bien que l’appli a directement cherché autour d’elle.

Sans elle, j’aurais marché plus d’une heure pour réparer mon pneu, le regonflant tous les 200m. Heureusement qu’elle a su garder la tête froide.

Je laisse désormais la pompe dorée dans une sacoche de Pimprenelle.

Pendant ce temps en Turquie

La sonnerie retentit. Facetime. Ici, il fait encore jour. En Turquie, la nuit est déjà tombée. Olivier télétravaille depuis Istanbul pendant que Yesim guide Hortense et Juliette entre l’Asie et l’Europe. Istanbul, seule ville au monde à cheval entre deux continents…

Dégustation de simit et d’açma, vapör pour traverser le Bosphore accompagnés par les mouettes, gastronomie turque. Thé noir, glycine mauve, mosquée Bleue. Jeux de lumière dans la Citerne Basilique. Olivier, Hortense et Juliette profitent des couleurs douces de la Turquie.

Sur la tombe du papa de Yesim

Art espiègle des vendeurs de glaces qui, vingt fois, font semblant de laisser tomber le cornet, le lancent dans des pirouettes acrobatiques, magiciens de la crème glacée, illusionnistes de rue qui produisent toujours autant de sourires, même avec des ados.

L’art de souffler le verre pour créer ses propres perles colorées. Yesim a trouvé l’endroit idéal pour deux jeunes filles à peine sorties de l’enfance. Dans le parc voisin de la verrerie, des lapins en liberté, des jeux en quantité, moments de bonheur ensoleillé.

Partage de photos, de videos et visios, une impression d’ailleurs pour nous aussi. Eglantine et moi profitons sans regret du calme de la maison, même si nous serons très heureuses de retrouver l’autre moitié de la famille dans quelques jours.

Petit pincement au coeur, tout de même, de ne pas avoir pu rejoindre ce pays tant aimé.

Photos prises par Olivier

Pierres, feuilles, oiseaux

Guetter la météo pour passer entre les gouttes et filer en forêt de Fontainebleau. J’avais repéré un beau parcours sur Visorando (super appli pour préparer ses randos) : les Gorges de Franchard et l’Antre des Druides.

Des rochers, l’odeur des pins et du sous-bois humide, le chant d’un coucou au loin, le vent dans les branches, les jeunes feuilles au vert tendre saturé de soleil… La photo du lundi nous emmène cette semaine dans la plus vaste forêt de la région.

Escapade verte dans un chaos rocheux, un entrelacs de racines, des vues à couper le souffle où le jaune d’un champ de colza rehausse la mer sylvestre qui bruisse dans le vent. Pins, chênes, bouleaux et arbrisseaux. Flaques d’eau où se reflète le soleil, chemins qui se dévoilent entre deux blocs de grès.

Prendre le temps de boire un thé sur un gros rocher.

Se poser.

Marcher.

Respirer.

Partager un beau moment.

Handicap invisible versus handicap visible

« Je trouve qu’elle a l’air plutôt bien. »

Mieux vaut ne pas compter le nombre de personnes qui prononcent cette phrase en nous parlant d’Eglantine. Le résultat atteindrait vite des sommets vertigineux. Des sommets de méconnaissance.

C’est d’ailleurs le problème récurrent de tous les handicaps dit invisibles. De prime abord, la personne semble normale. Voire, comme Eglantine, elle est carrément bien dans ses baskets. Parce que être handicapé, ce n’est pas forcément aller mal. C’est avant tout être différent. Bien sûr, nous sommes tous différents les uns des autres. Mais la singularité d’un.e handicapé.e se mesure surtout dans ce qu’elle l’empêche de réaliser. Une personne en fauteuil roulant ne peut pas marcher, un sourd ne peut pas entendre.

Le fauteuil roulant entre dans la catégorie des handicaps visibles. La surdité dans celles des handicaps invisibles.

Pour Eglantine, c’est encore plus complexe. Organiquement, son corps fonctionne très bien. Tous ses membres et tous ses organes vont bien. Pourtant, elle ne supporte pas le bruit, la foule, la lumière et les émotions fortes. Entre autres… Car nous n’avons pas encore réussi à identifier toutes les causes de sa fatigue intense et chronique.

Quand j’écris qu’elle ne supporte pas tout cela, je ne parle pas d’une gêne inconfortable, mais réellement d’un état qui peut la clouer au lit plusieurs jours, voire plusieurs semaines. D’où le terme de handicap.

Bien sûr, ça ne se voit pas. Elle a l’air plutôt bien, comme nous le disions plus haut. Parce qu’elle va plutôt bien… du moment que l’on respecte le rythme et les besoins de son handicap. Une sortie à Paris à vélo ? Deux jours de repos. Grosse émotion après les résultats du bac ? Il était temps que les vacances arrivent. Impossible de prendre les transports en commun. Même la voiture l’épuise dès qu’il y a des embouteillages ou que le trajet est long. Au moins avec Janis, son vélo, elle a une bonne fatigue physique dont elle récupère plus facilement que de sa fatigue chronique.

Quand on parle de handicap, on pense plutôt à un fauteuil roulant. C’est parlant, simple, visible, conceptualisable. Pourtant, 80% des personnes handicapées ont un handicap invisible. Et seulement 2% des personnes en situation de handicap sont en fauteuil roulant.

Alors quand, lors d’une visite au musée d’Orsay, un homme nous bouscule pour avancer à toute vitesse avec son fauteuil roulant électrique, j’ai envie de lui crier qu’il n’était pas le seul handicapé dans les lieux. Que son fauteuil ne l’autorise pas à bousculer les gens pour aller plus vite. Et encore moins d’autres handicapé.es qui, elles et eux aussi, ont le droit de profiter de leur expo sans se faire agresser. Avec son casque anti-bruit, Eglantine ne pouvait pas l’entendre arriver derrière elle.

Handicap visible, handicap plus prioritaire ?

On est encore loin d’une bonne reconnaissance des handicaps invisibles. Malheureusement, je ne vois pas de solution. D’autant que ce n’est déjà pas simple pour les handicaps visibles…

Vivre avec des chats

C’est passer l’aspirateur trois fois par jour mais avoir toujours des poils sur un fauteuil.

C’est ouvrir la porte vingt fois parce qu’il veut sortir, parce qu’elle veut rentrer puis ressortir. Un ballet sans fin de va-et-vient. Oui, il va falloir penser à poser une chatière.

Mais j’aime bien, quand je lui ouvre la porte pour qu’elle entre, la façon dont Maya fait systématiquement un détour pour se frotter contre mes jambes en miaulant vivement.Genre, « Ah enfin tu m’ouvres, j’ai failli attendre ! Mais merci quand même. »

J’aime la démarche nonchalante de notre vieux et gros Django, sa manière de s’allonger méthodiquement en plein milieu du passage, de courir en contrôlant plus ou moins ses dérapages dès qu’il entend ses croquettes tomber dans le distributeur, de croire qu’on ne le voit pas quand il grimpe sur le plan de travail de la cuisine à la recherche d’un petit truc à voler, et de détaler, l’air surpris, quand on hausse alors la voix.

Je raffole de la façon dont Maya dort en torsade, les pattes arrière dans un sens, la tête dans l’autre, comme un tee-shirt essoré à la main. Regarder Django dans son sommeil, c’est avoir envie, comme lui, de s’enfoncer dans le moelleux d’une couverture sans penser à rien, croiser les pattes et s’abandonner aux rêves.

Vivre avec des chats, c’est avoir des câlins de temps en temps, quand ils veulent. Ils sont très indépendants. Mais c’est aussi avoir une présence féline permanente à ses côtés. Maya qui se roule dans la corbeille de linge au moment du repassage. Django qui vient voir comment se passe la douche. L’un qui vient s’installer sous un buisson voisin pendant que j’élague le noisetier, l’autre qui chasse les papillons juste à côté. Et en avoir un collé de chaque côté de mes jambes pendant la nuit.

Vivre avec des chats, c’est aussi les enfermer quand un faisan imprudent vient se perdre dans le jardin. C’est les regarder frémir et claquer des dents derrière la fenêtre alors que rouges-gorges et mésanges volètent de l’autre côté de la vitre. C’est se rassurer un peu car nos arbres sont très hauts et suffisamment nombreux pour que les oiseaux y trouvent refuge, à l’abri de nos félins chasseurs même si pas affamés.

Vivre avec des chats, c’est passer la main dans leur pelage – celui de Maya est particulièrement doux – écouter leurs ronrons, accueillir un museau au creux de son bras – ça, ça vaut surtout avec Django qui aime enfouir sa tête contre moi.

Vivre avec des chats, c’est aussi avoir une montée d’angoisse quand l’un deux ne rentre pas le soir. C’est débouler dans le jardin quand on entend les feulements d’une bataille à venir. C’est détester les voitures qui roulent trop vite dans la rue. On n’a pas envie qu’ils meurent comme ça.

C’est aller en urgence chez le vétérinaire un samedi matin parce qu’une morsure, une patte douloureuse, un Django neurasthénique qui ne daigne même plus avaler une croquette.

Vivre avec des chats, c’est mettre de la joie et de la chaleur dans son quotidien même quand il va falloir faire avaler des comprimés matin et soir à Django pendant les dix prochains jours.