Crocheter le temps

Que faire quand on a du temps libre mais trop de fatigue ? Lasse d’enchaîner les vidéos sur YouTube, peu désireuse de se remettre au dessin ou à la lecture, Eglantine cherchait une  activité qui la détende, la détresse et lui apporte du plaisir.

Il y a bien le tir à l’arc, mais impossible de commencer cette activité en cours d’année. L’écart de niveau serait trop important avec ceux qui ont débuté en septembre. Jouer à Cupidon ou Robin de Bois, ce sera donc à la rentrée prochaine.

Enthousiasmée par une part de galette crochetée qui traîne à la maison depuis le mois de janvier, encouragée par une de ses profs, Eglantine a investi dans un crochet, des pelotes de coton et un livre pour débuter. Depuis quatre jours, elle tournicote son fil, maîtrise le cercle magique, compte ses mailles, améliore sa technique et s’étonne elle-même devant son habilité et la rapidité de son apprentissage.

Petit à petit, elle donne naissance à un lapin coloré, découvrant à chaque étape de nouvelles techniques qui la galvanisent. Il devrait être terminé demain.

Hier, elle a choisi un nouveau livre avec plein de modèles kawai de ces petits personnages japonais tellement à la mode en ce moment, les amigurimi. Terme qui signifie simplement « jouet rembourré crocheté ». Mais c’est tout de suite beaucoup moins exotique quand on traduit le mot japonais.

Les épreuves de spé passées, on la sent soulagée, apaisée, avide de nouvelles expériences.

Sous l’œil bienveillant du dragon

Journée Zéro Déchets dans le quartier La Fontaine. Sur une table au pied des immeubles, une table couverte d’invendus. Tout vient du Auchan voisin. Caddie à moitié rempli de carottes. Têtes de brocolis par dizaines. Pommes. Oignons. Pâtes. Barquettes de purées diverses. Lait infantile. La liste est longue de ce qui était destiné à la poubelle.

Alors que l’inflation frappe les porte-monnaie, c’est une aberration.

Pour nous, ce sera carottes et champignons dans une quiche au fromage de chèvre le soir même.

Et la découverte d’un cousin du litchi, le longane, aussi appelé œil du dragon. Petites boules à la peau jaune et épaisse, chair translucide avec un petit noyau rond et noir. Elles étaient entassées dans de petites cagettes en plastique rose. Des fruits exotiques venus en avion pour finir dans nos poubelles. Désespérant.

Ça se grignote bien. Ainsi, nous voilà à l’heure d’un déjeuner dominical plus que tardif – la faute au changement d’heure – à papoter sur trois générations. Soit en épluchant les longanes – Eglantine et Chantal – en éminçant les poireaux – moi – ou en prenant son petit-déjeuner – Hortense.

Papotage autour de la table de la cuisine autour de ces tranquillement répétitifs. Dans les traditions asiatiques, le dragon est un être bienveillant. Cette espèce de litchi jaune nous a offert un beau moment partagé, en toute simplicité, baigné de soleil printanier.

Et au moins, ils n’ont pas terminé au fond d’une poubelle.

Là où je vais, je sourirai

Une voix veloutée, douce et aussi aigüe que celle d’Eglantine envahit la voiture. Alors que nous rentrons du lycée, Eglantine me demande si ça correspond à son timbre de voix quand elle chante.

« Moi j'ai toujours aimé marcher sous la pluie 
Même si l'orage et même si la nuit
M'emportent loin de tout, m'emportent loin d'ici
Là où je vais, là où je vais »

Oui, c’est tout à fait la sonorité de la voix d’Eglantine quand elle chante. Haut perchée, comme un carillon porte-bonheur animé par le vent.

Même si l’orage et même si la nuit m’emportent loin de tout

« Là où je vais, je sourirai »

Retour d’un rendez-vous médical, à nouveau cette chanson.

Quelques embouteillages. Eglantine affiche les paroles sur mon téléphone. On a mis la chanson en boucle. Sa voix se cale sur celles de Laura Cahen et Jeanne Added. En osmose complète avec la mélodie.

« C’est la première fois qu’une chanson est adaptée à ma voix » me confie-t-elle avec un grand sourire.

Elle chantonnera la mélodie toute la soirée.

« Peu importe le vent, je m’en vais »

Elle semble se sentir en communion aussi avec les paroles.

Elle grandit et, à sa manière, elle a besoin de se détacher de nous, comme tous les ados qui deviennent adultes.

Sa joie de vivre m’émeut. Et sa façon délicate de diffuser des messages.

« Cette nuit plus rien ne me fera peur »

Premières épreuves

Sortie du lycée. Beaucoup de sweats à capuche, des jeans et des baskets blanches. Des cheveux décolorés, des petites barbes bien coupées, une forêt de sacs EastPack, des vaporettes et beaucoup de portables. De grandes discussions où les sourires se répondent. On sent que la pression retombe après la deuxième épreuve de spécialité.

On arrive à la fin du temps officiel alloué aux épreuves de quatre heures. Pour Eglantine, aujourd’hui, c’était trois heures trente de physique chimie. Mais avec son tiers temps et le temps additionnel de ses pauses, ça peut être plus d’une heure supplémentaire.

Hier, elle est sortie de son épreuve de maths au bout de cinq heures. Un vrai défi physique pour elle. La fatigue lui fait faire des erreurs. Elle prend le temps de tout reprendre avant de rendre sa copie. Ce qui la fait rester encore plus longtemps sur sa table d’examen. Encore plus de fatigue après. Mais au moins, elle n’a pas l’angoisse de l’horloge qui tourne. Elle sait qu’elle peut se permettre de comprendre ce qui cloche dans ses résultats.

Les groupes d’adolescents dégingandés s’éclaircissent peu à peu. Chacun rentre chez soi.

Soudain, je vois Eglantine qui s’approche dans le rétroviseur.

Elle pousse un grand soupir en s’asseyant dans la voiture. Elle est exténuée, se jette sur l’épais morceau de brownie que je lui ai apporté et me raconte son épreuve avec toute l’intensité d’un souvenir bien frais.

Dès notre retour à la maison, elle commence à s’éteindre au rythme de la pression qui descend.

Elle dîne rapidement va se coucher. Demain, elle se reposera toute la journée.

Elle est super fière d’avoir passé ses épreuves. Et nous donc… Quel chemin parcouru depuis quatre ans !

Dans le sac d’Eglantine, convocation, carte d’identité, calculatrice, gourde et energy balls à base de dattes et autres fruits secs. Yes, it’s today 😉

Crayonnés à vive allure

Dessins d’Hortense

Combiner une belle amitié et ses passions, c’est l’assurance de belles journées propices aux sourires. Tous les samedis, Hortense retrouve Juju au cours de dessin.

Elles partagent de nombreux centres d’intérêt communs, elles font aussi du badminton ensemble le mercredi. L’année dernière, elles avaient testé le golf, largement influencées par leurs papas respectifs. Elles préfèrent finalement les raquettes et les volants aux clubs et aux balles.

Hortense et Juliette aiment la même musique – un truc un peu électro, très pointu, qu’elles partagent avec peu d’autres personnes. Elles lisent les mêmes mangas et jouent aux mêmes jeux videos.

Elles ont aussi inventé un jeu très créatif qui consiste à dessiner à deux. Chacune commence un dessin sur une feuille puis elles échangent et continuent le dessin de l’autre. Ca donne des résultats vraiment très sympa.

Cette semaine, Hortense a délaissé les mangas pour travailler les positions, les visages et les mouvements de ses personnages. Traits vifs, rapides, elle a enchaîné les dessins durant ses deux heures de cours.

J’adore le résultat ! Trois dessins crayonnés à vivre allure où elle commence à s’exprimer, bien d’avantage que dans le format très reproductif du manga.

Dire qu’en maternelle, sa maîtresse s’inquiétait parce qu’elle dessinait des bonhommes patate en kit. Un bras, par ci, le nez à l’autre bout, loin de la tête et des jambes. Je ne regrette pas d’avoir laissé Hortense en faire à sa tête.

Programme intensif

C’étaient les derniers cours avant les épreuves de spécialité. Lundi et mardi, Églantine passera ses épreuves de maths et de physique-chimie. Elle est épuisée mais assez sereine. Beaucoup plus qu’avant le français l’année dernière. Ce sont des matières qu’elle aime et qu’elle maîtrise.

Alors, les trois prochains jours, le programme est très simple. Repos, repos et repos.

Il va falloir tenir quatre heures dans une salle d’examen. Deux jours de suite. Arriver en avance. Se repérer dans le lycée où elle passe ses épreuves et se concentrer ardemment.

Alors, la semaine prochaine, après les épreuves, elle aura un programme de récupération intense. Repos, repos, repos.

A la maison, il n’y a que les chats qui, peut-être, passent plus de temps qu’elle à se reposer. Mais au moins, elle suit les cours, elle avance, à son rythme, toujours un peu en équilibre, sans chuter, sans s’arrêter.

Plus que quelques mois de cours et elle aura tenu une année complète sans que sa vie ne se fige deux mois après la rentrée scolaire et sans aller à l’hôpital.

C’est une énorme victoire sur son handicap invisible.

Alternance des rythmes

Quand Hortense fait une grasse matinée, elle est capable de dormir bien après l’heure du déjeuner. Ainsi, le goûter peut faire office de petit-déjeuner.

Le soir, au contraire, elle est en pleine forme. Quand la nuit est bien installée, elle a envie de papoter, raconte des anecdotes, pose des questions.

Depuis qu’elle a retrouvé son bureau, elle apprécie y faire ses devoirs. Elle les termine souvent le soir, après que nous soyons tous couchés. A l’heure où, à coup sûr, Eglantine dort déjà.

Hier, j’ai terminé d’écrire un texte au milieu de la nuit. Quand je suis montée me coucher, il était deux heures du matin. De la lumière filtrait sous la porte de la chambre d’Hortense. Elle avait oublié de l’éteindre. Enfin, c’est ce que je pensais.

J’ai poussé la porte doucement et découvert Hortense affairée au-dessus d’un cahier sur son bureau.

Elle n’arrivait pas à dormir et avait entrepris d’avancer un devoir de physique pour faire venir le sommeil.

Ce soir, il est 23h quand elle me demande de lui expliquer le mot ambivalence.

Moi, j’ai le yeux qui piquent et les paupières lourdes.

Nous n’avons définitivement pas le même rythme. Mais que j’aime ces moments nocturnes où ma grande ado abandonne ses barrières pour se lover dans une intimité complaisante.

Je rêve d’un jour…

Alors que je regarde les parapentes dans le ciel bleu, Eglantine se repose. Elle est prisonnière de ce mal invisible qui la cloue, encore, inévitablement, au fond de son lit. Grande fatigue. Épuisement. Elle a tiré les rideaux. La pénombre apaise ses yeux.

Elle puise dans ses dernières forces pour chausser ses skis une dernière fois et nous nous retrouvons à la terrasse d’un grand chalet blanc à la croisée de plusieurs pistes. J’ai déchaussé mes raquettes, elle a laissé ses skis en contrebas. Nous nous installons dans des transats. Notre regard embrasse une grande partie du domaine skiable.

La neige luit sous le soleil intense. Les skieurs sont de minuscules points noirs qui pleuvent sur les pentes de l’autre côté de la vallée. Eglantine n’a jamais pris le temps de regarder ainsi les pistes qu’elle dévale habituellement à toute vitesse. Elle s’émerveille de parcourir une telle distance en dix petites minutes.

Mais la musique du chalet est trop forte. La fatigue reprend le dessus. Nous redescendons vers l’appartement dans une neige fondue, collante et boueuse. Elle se cale sur le rythme de mes raquettes.

Enfin, elle regagne prestement la quiétude de son lit alors que je ramène chaussures, skis et raquettes au magasin.

Je rêve d’un jour où elle aura retrouvé toute la belle énergie qui l’a accompagnée durant son enfance. Celle qui lui permet encore, malgré tout, de garder un moral vigoureux, un enthousiasme inébranlable et une puissante joie de vivre.

Café, chocolat et chantilly face aux pistes

Cœurs apaisés sur pentes blanches

Quatre. Plus le guide, Julien.  Un tout petit groupe pour grimper au sommet du Saint Jacques cet après-midi. Un soleil réjouissant, une neige un peu collante, déjà labourée de nombreuses traces, mais une ascension loin des skieurs. Derrière nous, Belle Plagne au creux des pentes relativement blanches.

Soudain, un sommet qui dépasse au bout du chemin. Une simple protubérance dans la neige ? Non, le Mont Blanc qui se dévoile petit à petit.

Dans le ciel, la lune nous accompagne, des voiles de parapente jettent des reflets lumineux et un couple de rapaces tournoie entre les quelques nuages.

La semaine arrive à sa fin. Eglantine aura skié quelques heures par jour, presque tous les jours. Hortense a enchaîné les pistes noires avec son père. Les muscles tirent sainement, les joues ont roses et les cœurs apaisés.

Belle Plagne dans son nid blanc
Les pentes du Mont Blanc manquent de neige

La cuisine, c’est comme le dessin

Déjeuner entre filles. Dans le bol du robot pâtissier, la pâte des pains au lait préparée par Eglantine un peu plus tôt est bien gonflée. Sitôt la table libérée, les deux sœurs se mettent à pétrir. Elles forment de petits pâtons en discutant.

Sororité gourmande et guillerette.

Eglantine maîtrise désormais parfaitement sa recette et sa cuisson.

Conclusion d’Hortense :

« La cuisine, c’est comme le dessin. Plus tu pratiques, mieux tu réussis. »

C’est simple comme du bon pain. Quel régal de les voir grandir ensemble, expérimenter et partager !