Majeure

Il y a dix-huit ans, tu venais de naître au Portugal. Nous passions notre première nuit ensemble et je me réveillais au moindre de tes bruits. Chacun de tes pleurs m’interpellait. Je ne les comprenais pas. Finalement, une infirmière, très gentille mais un peu lasse de mes interrogations incessantes, m’avait dit : « Vous savez, les pleurs, c’est le seul mode d’expression des bébés. Ca ne signifie pas forcément qu’ils ont besoin de quelque chose. »

Moi, je te prenais dans mes bras tout le temps. Je te portais dans une écharpe. Sur le ventre, sur le dos. Je te berçais sans cesse.

Puis, tu as appris les mots, avec ta petite voix fluette, des mots français et d’autres portugais. « E meu !» jetais-tu sans équivoque à un autre enfant qui tentait de te prendre un jouet. Des mots qui tintinnabulaient en d’incessantes questions pour comprendre pourquoi le monde était ainsi.

Tu as changé de pays et appris de nouvelles langues… que tu as outrageusement rangées dans un tiroir de ta mémoire à ton arrivée en France.

Désormais, tu as vécu aussi longtemps en France qu’à l’étranger.

Tu continues à te poser autant de questions. Les sciences et la philosophie sont tes caisses de résonance. Malgré les douleurs passées et cette fatigue toujours palpable, tu avances sur la route que tu te composes chaque jour au gré de ton état et de tes envies. Avec toi, nous découvrons les chemins de traverse, ceux qui se révèlent en écartant les hautes herbes, repoussant quelques ronces piquantes. Ce genre de sentiers caillouteux au bord desquels tu aimes cueillir les plantes sauvages.

Jeune fille. Jeune femme.

Toujours ta voix fluette pour une réflexion bien affûtée.

Et cette joie de vivre qui ne t’abandonne jamais. Cette soif de découverte. Ce plaisir des sensations fortes qui te fait tant aimer skier sur un glacier ou voler en parapente. Toute cette ardeur que ta fatigue chronique n’a jamais réussi à éteindre et qui nous impressionne quotidiennement.

Dix-huit ans, la majorité. Qu’est-ce que la majorité si ce n’est la plus grande partie de ta vie à venir ? Avec ses libertés et ses responsabilités, avec ses joies et ses peines. Et avec notre soutien, toujours, quelles que soient tes décisions ou tes indécisions. Pour que tu diriges ta vie aussi bien que ton parapente, en toute liberté.

Bon vent ma tendre, ma belle, indépendante et responsable majeure. Et bon anniversaire !

L’obscure grandeur de Rome

La grande salle de spectacle du collège d’Hortense bruisse des murmures de sa classe de quatrième. Assis aux deux premiers rangs, les élèves se sont habillés pour l’occasion. Jolies robes pour les filles. Chemises blanches, veste ou veston pour les garçons. Ils découvrent ce soir le livre sur lequel ils ont travaillé toute l’année avec leur professeure de français et de latin.

Dans cette classe Si l’antiquité m’était contée, les élèves écrivent des nouvelles par groupe de deux, trois au quatre. Les contraintes sont simples : l’histoire doit se placer dans la villa de Titus, près du Colisée romain. Chaque nouvelle respecte impérativement le contexte historique du IIè siècle après J.C et les auteurs doivent introduire dans leurs textes des phrases en latin.

Défi relevé pour Hortense avec ses amies Marie et Lucie. Une histoire à six mains et trois cerveaux, sombre, réaliste et stylée autour de deux jeunes esclaves dans la domus de Titus pour construire avec les autres le recueil de nouvelles L’obscure grandeur de Rome.

Chaque élève vient chercher son livre sur scène. Petite photo souvenir avec l’ouvrage dans les mains, entouré.e de la prof de français et de celle d’arts plastique – pour les illustrations.

Ambiance détendue mais sérieuse. Dans la salle, les parents sont tous venus clôturer cette belle année d’écriture aux côtés de leurs enfants.

Pour nous aussi, pas question de manquer l’évènement.

Il nous reste maintenant à lire l’ouvrage, en commençant par la nouvelle d’Hortense, Condamnés.

Faire une escale avec Mario Kart

Team-building. Au théâtre L’Azimut, on parle d’escale. Un dernier arrêt avant la bouquet final de la saison, le festival Solstice. L’occasion de rassembler les équipes, de souder tout le monde, régie, production, direction, communication, programmation, de ravitailler le groupe en solidarité, bienveillance et envie de construire quelque chose ensemble. Car il faut de l’envie pour réussir à donner vie à trois lieux culturels sur deux villes année après année. J’y apporte la plus modeste des contributions depuis deux ans avec mes quelques heures par mois.

J’aime cette escale qui me permet de connaître celles et ceux que je côtoie rarement. Je n’aime pas, par contre, découvrir l’activité proposée à la dernière minute. Je préfèrerais savoir à l’avance ce qui m’attend. Même si je ne suis pas certaine que le karting m’aurait plus motivé que l’escape game l’année dernière. Tourner en rond sur des moteurs avec quatre roues au ras du bitume en consommant une quantité ahurissante d’essence, pas certaine que j’en eus réellement rêvé.

Pourtant, cette année encore, je me suis trompée. Tout comme l’escape game avait été très réjouissant car organisé autour des cinq sens, coopératif et drôle, ce karting n’avait rien de classique.

Ça commençait pourtant mal.

Un trajet en RER alors que le thermomètre s’emballe. Le GPS m’annonçait plus de deux heures à vélo. J’ai longtemps hésité mais j’ai choisi de ne pas cumuler presque cinq heures de vélo dans la journée, 70 km aller-retour, avec une activité potentiellement fatigante. Mauvais choix, j’aurais préféré revenir en prenant l’air plutôt qu’enfermée dans la promiscuité poissarde d’une rame de RER.

Un parc d’exposition sans charme écrasé de soleil. Des entrepôts posés les un à côté des autres et une verdure misérable parsemée au milieu de l’asphalte.

Tout ça pour aller faire du karting.

Mais, déjà, il y avait l’effet Azimut. Le trajet en RER à papoter joyeusement. Les retrouvailles avec l’ensemble des l’équipe, lunettes de soleil sur le nez, le plaisir de ne rien avoir à organiser et de se laisser guider.

Et puis, ce n’était pas un karting classique mais un karting électrique. Nous avons poussé la porte d’un des entrepôts. La salle était plongée dans une épaisse pénombre d’où montait des lumières vives : la piste ultra colorée, les voitures éclairées comme des vaisseaux spéciaux, le bar à la lumière chaude et rassurante. Tout rappelait l’univers de Mario Kart.

On nous a présenté le fonctionnement de la voiture. Accélérateur pied droit. Frein pied gauche. Quatre boutons sur le volant dont deux réellement utiles. Le bleu pour la marche arrière. Le jaune pour envoyer ses bonus sur les autres joueurs et les ralentir – nitro, fusée, huile, bouclier pour se défendre. Comme un Mario Kart grandeur nature. C’est un karting électrique en réalité augmentée. Fabuleux !

On enchaîne une course style Mario Kart, une bataille style Snake.io – il faut attraper le maximum de pastilles colorés pour avoir une queue de plus en plus longue, que l’on perd si on coupe celle d’un autre joueur – et une bataille de couleur – colorer un maximum de cases avec sa propre couleur en roulant simplement dessus. On termine par une dernière course.

Je ne joue jamais à Mario Kart et à Snake.io. Il me faut un peu de temps pour assimiler les règles. Je me concentre sur ma conduite et pilant mon bouton jaune dès que j’ai quelqu’un en face de moi. Il ne sera pas dit que je ne me serais pas battue. Ma défaite sera honorable. Je m’amuse énormément. La pédale de frein ne sert à rien. Je prends les virages à fond. Je maîtrise mon volant. Je me sens pilote de Formule Un. Je ne regarde pas l’écran sur lequel s’affichent le classement et le nom de ceux qui m’attaquent.

Pour le serpent, je pige rapidement qu’il vaut mieux prendre son temps pour grandir en toute sécurité et engranger les points contrairement aux rageux qui accélèrent frénétiquement pour attraper plus de pastilles colorées sur la piste.

Nous sommes plus de trente. Nous passons par groupes d’une dizaine de personnes. Deux passages chacun. Je me débrouille bien. Deuxième ex-æquo puis première ex-æquo.

Puis le responsable du lieu annonce le classement final. J’emporte la première marche du podium ! Au grand dam de certains compétiteurs déjà persuadés de leur victoire, l’attendant impatiemment. L’air de rien, tranquillement, c’est moi qui ai remporté le plus de points. Une belle surprise.

D’un autre côté, je sais tenir un volant et le vélo en région parisienne, ça entraîne à faire attention à ce qui nous entoure sur la route. Surtout, je reste persuadée que ma patience au jeu du serpent m’a rapporté beaucoup de points.

Une grande envie d’y retourner avec Olivier et les filles…

Des révisions aux épreuves

Chacun a sa façon de réviser. Ou plutôt devrais-je dire, chacune. Ici, c’était un week-end de révision en prévision de deux épreuves de bac et d’un oral d’anglais.

Il y les cours bien noté au stylo plume. Les cours tapés à l’ordinateur. Les fiches Bristol. Les cahiers de notes. Les annales du bac. Le dictaphone du téléphone pour s’entraîner, se réécouter et s’entraîner encore.

On peut s’enfermer dans sa chambre. S’assoir à son bureau ou s’allonger sur son lit. Mais on peut aussi s’installer dans le cèdre à la mode du Baron perché d’Italo Calvino, faire les cents pas pieds nus sur la pelouse ou se bercer dans un hamac.

Réviser au creux d’un arbre

Il y a les révisions au long cours et le cabotage de dernière minute, en ramant fort dans l’ultime ligne droite.

Et puis vient l’épreuve.

Pour Hortense, un oral d’anglais.

Pour Eglantine, la SVT mardi – épreuve qu’elle aurait du passer en Première mais, déjà, il y avait eu une erreur du centre d’examens. Et l’écrit d’anglais aujourd’hui.

Le premier oral, quand même, c’est impressionnant. Hortense en a fait les frais. Même en ayant révisé sérieusement. Loin de la bienveillance du jardin printanier, des branches accueillantes du cèdre et du doux balancement du hamac, on peut perdre ses moyens. Surtout pour une grande timide qui cache son embarras sous des airs bravaches d’ado à l’aise dans ses baskets. Alors disons que c’est bien qu’il n’y ait pas eu d’autre enjeu pour cet oral que d’appréhender pour la première fois l’exercice. Heureusement, pour se remonter le moral, il reste le ciné entre copines. Après l’oral d’anglais, c’était relâche.

Eglantine, elle, a enchaîné ses épreuves. Quelques nuits tendues, le corps crispé. Les traits tirés au matin. Et puis ce soir, la détente. Elle entame sa récupération jusqu’à la prochaine épreuve mardi prochain. Pour son anniversaire, ce sera son oral d’anglais.

Des révisions aux épreuves, l’année touche à sa fin. L’année prochaine, à la même époque, Hortense préparera son brevet et Eglantine terminera de passer les épreuves de son bac. La période des révisions va vite revenir !

La nouvelle de mois – Zut de flûte en si bémol

Airelle regarda le formulaire CERFA 12100 02 pour renouveler son passeport. Nom. Prénom. La première ligne de tous les documents administratifs. Poisson Airelle. Un nom qui sonnait comme une recette de cuisine. Tarte aux airelles, sauce aux airelles, confiture d’airelles, noix de Saint-Jacques aux airelles, raie en sauce aux airelles, Poisson Airelle. Bon appétit.

On pouvait penser à des parents étourdis qui, obnubilés par le choix du prénom, en avaient oublié l’enjeu de l’accoler au nom de famille. Mais les sœurs d’Airelle s’appelaient Cerise et Mirabelle. La récidive n’autorisait aucun doute. D’ailleurs, la mère d’Airelle, Amandine, ne s’en cachait pas. Quand elle avait épousé Olivier, ce fût une évidence, leur famille serait un verger ensoleillé. Le couple était chanceux. Ils n’eurent que des filles. C’eût été plus délicat d’appeler son enfant Abricot ou Kiwi.

Airelle, Cerise et Mirabelle n’ont pas souffert de leurs patronymes de menu gastronomique. Grâce à la bonne humeur et à l’imagination de leurs parents, les railleries de cours de récré ont été collectionnées telles des trophées rares. Les plus belles trouvailles étaient récompensées. Olivier se rendait alors en personne à la sortie de l’école pour remettre des médailles en papiers colorés aux moqueurs les plus inventifs. Son uniforme de pilote au plis nets, les ailes dorées sur sa casquette officielle, les rangées de galons sur les manches et la veste croisée impressionnaient les plus railleurs, faisaient perdre leurs mots aux persifleurs et anéantissaient les velléités malveillantes. Certains plaignaient même la pauvre Airelle qui, en plus de porter un nom à la saveur si surprenante, vivait avec cet homme impressionnant dont l’uniforme augurait une certaine rigidité.

Olivier était pourtant un homme d’une extrême douceur, un doux rêveur, un poète dessinateur et musicien qui n’avait embrassé une carrière dans l’aéronautique que pour vagabonder dans le ciel et rassurer ses parents, inquiets des années durant, de le voir la tête dans les nuages plutôt que dans ses livres. Enfant, il marchait souvent le nez en l’air, rêvassait pendant les cours, dessinait dans ses cahiers et jouait du piano, de la guitare et du violon. Comme ses parents exigeaient de leur six enfants une éducation couvrant toutes les compétences, Olivier avait aussi été contraint de pratiquer un sport. Il avait choisi le saut en hauteur, époustouflé par les performances de Dick Fosbury avec son incroyable rouleau dorsal. Olivier remporta quelques coupes locales et le saut en hauteur fût son tremplin pour intégrer l’École Nationale de l’Aviation Civile. La notoriété de la famille Poisson, qui comptait d’anciens titres de noblesse, des légions d’honneur et autres distinctions républicaines, en plus d’un certain succès dans les affaires, fit le reste.

Avec ses filles, Olivier avait abandonné quelques traditions familiales. Elles ne le vouvoyaient pas, il ne leur imposait rien et toutes les extravagances étaient permises. La rêverie et la poésie étaient un art de vivre dans la belle meulière qui accueillait sa famille fruitée. Sa sensibilité bienveillante et généreuse fût parfois mise à l’épreuve par les frasques de ses trois filles. Notamment quand, âgée de quatre ans, Airelle se passionna pour la trompette. Personne ne comprit l’origine de ce que l’on prit au début pour une lubie d’enfant. Chacun échafauda sa propre théorie. On soupçonna une trompette en plastique oubliée dans une chambre, un concert de Maurice André où son oncle l’aurait amenée, un disque de Miles Davis lors d’une fête de famille…

Quand elle eut sept ans, il fallut se rendre à l’évidence. Airelle n’avait qu’une passion dans la vie, cet instrument dont Louis Amstrong obtenait des mélodies vibrantes, à la sonorité à la fois métallique et moelleuse. Airelle avait déniché une vieille trompette de cavalerie dans le grenier de la maison de son grand-père et s’évertuait à en sortir des sons malheureusement plus métalliques que moelleux. Il était temps qu’elle suive des cours.

L’engouement d’Airelle pour la trompette ne cessa jamais. Elle adopta aussi le bugle, dont le timbre plus grave et velouté s’accordait parfaitement avec son imagination moutonneuse. L’esprit d’Airelle rappelait à Olivier ces vagues d’altocumulus qui, par un beau matin d’été chaud et humide, annoncent des orages en fin d’après-midi. Airelle rêvassait le matin, soufflait le chaud et le froid au déjeuner et éclatait en colères soudaines et fulgurantes en fin de journée. La trompette canalisa son énergie, modelant son souffle dans des mélodies personnelles, mélangeant des airs classiques, de jazz et de bossa nova.

Airelle enchaîna les stages, remporta des concours, apprit auprès des plus grands maîtres et intégra le conservatoire de Paris. Elle gardait constamment dans sa poche l’embouchure de sa trompette en si bémol. Ainsi conservée à bonne température, elle était toujours prête à accueillir les lèvres d’Airelle. Souvent, la jeune femme se contentait de souffler dans son embouchure. Elle reconnectait alors avec les sensations des muscles autour de sa bouche, calmant ses angoisses dans une gamme en do majeur, apaisant ses frustrations dans un glissando de sirène, rassérénant son esprit dans des gammes en tierce ou en septième.

Elle obtint rapidement une reconnaissance de ses pairs, puis de l’ensemble du monde du jazz et, enfin, de l’ensemble du monde tout court. Elle voyageait de concert en représentation, d’enregistrement en résidence d’artiste, de dédicaces en master classes. Au Brésil, elle rencontra Joao Bernardes, moustache et taille fines, cheveux longs et lunettes rondes, lèvres charnues et regard de miel. Elle ondoya au rythme de sa musique suave et tropicale, modulant sa trompette pour accompagner son chant, chaloupant de plaisir quand leurs corps s’effleurèrent enfin, un soir de décembre à Salvador de Baia.

De cette relation intense et fugace naquit un petit garçon qu’elle baptisa Benjamin et que tout le monde appela Petit Ben. Il grandit dans la douceur cuivrée de la musique de sa mère, traversant l’atlantique une fois par an pour danser au rythme délicieux de la saudade de son père. Petit Ben restait chez ses grands-parents quand Airelle devait voyager loin mais elle ne s’éloignait jamais très longtemps de son fils. Il parla très tôt français y mélangeant rapidement du portugais. Espiègle et brillant, il n’aimait rien moins qu’expérimenter le monde qui l’entourait. Airelle rangea ses cuivres sur les étagères les plus hautes, mais il n’était pas rare qu’elle retrouve l’enfant en train de souffler dans une embouchure. Lassé de n’en sortir aucun son réellement audible, il jetait l’objet au sol dans un fracassant « zut de flûte » qui attendrissait sa mère. Il avait cinq ans et n’était pas loin de réussir à jouer lui aussi de la trompette.

« Zut de flûte » ponctuait la vie de Petit Ben. Quand il échouait à faire ses lacets. Quand il cassait un verre. Quand il tombait de la balançoire. Quand le pigeon qu’il voulait attraper s’envolait au dernier moment. Quand il dépassait de son coloriage. Quand il devait aller se coucher. Quand sa maman lui annonçait un nouveau voyage. Elle lui montrait les pays sur le globe terrestre qu’elle avait acheté pour lui. Il feuilletait les pages de son passeport où s’entassaient les visas d’entrée et de sortie de pays plus ou moins connus. Il jouait à en créer de nouveaux dans un carnet à dessin où le mot « passeport » s’étalait en lettres bâtons inégales sur la première page.

Récemment, Airelle avait retrouvé un de ces carnets abandonné sous le canapé. Elle passa la main sur sa couverture colorée avant de terminer de remplir le formulaire de renouvellement de son passeport. Elle détestait les formulaires. Elle se remémora cette époque où un ministre qui n’avait pas déclaré ses revenus s’était caché derrière une prétendue phobie administrative. Elle avait compati, même si elle se doutait qu’un ministre avait suffisamment d’assistants et de conseillers pour lui rappeler ce genre de détail. Elle sourit.

Airelle n’aimait pas les règles, les cases, les frontières. Elle appréciait le jazz pour sa liberté de ton et de jeu. Adolescente, ses parents l’avaient laissé vivre sa passion sans la restreindre alors que son grand-père aurait préféré qu’elle suive des études la menant à un vrai métier. Amandine et Olivier avaient toujours soutenu ses prises de position. Quand elle avait dix ans, ils avaient ainsi accepté qu’elle refuse d’embrasser tantes, cousins, grands-parents et camarades de classe. Elle avait choisi la poignée de main et s’avançait bras tendu, souriante mais opiniâtre, empêchant tout bisouillage non désiré. Plus tard, alors que ses amies gloussaient en flânant devant les vitrines des grands magasins, elle avait toujours préféré s’isoler au cimetière du Père Lachaise où sa famille avait une concession. Elle s’asseyait sur la pierre mousseuse, sortait son embouchure de la poche de sa veste et laissait la mélodie suivre l’inspiration du moment. Quand l’automne s’annonçait, les tombes se couvraient des feuilles dorées d’un ginkgo plus que centenaire, rappelant le lustre de son instrument.

Mais à cette saison, les petits éventails de l’arbre se déployaient à peine en touches vert tendre sous un soleil frileux. Airelle cliqua sur le bouton pour envoyer son formulaire et referma son ordinateur. Elle enfila son grand manteau en laine jaune, s’enroula dans une écharpe en cachemire, jeta son téléphone portable, ses clés et son portefeuille dans le sac en cuir camel de son instrument et glissa une embouchure dans sa poche. Elle ferma la porte de son appartement et décida de marcher jusqu’au cimetière.

Elle remonta l’allée des Thuyas et s’assit sur la pierre humide. Elle caressa la plaque récemment vissée à côté de toutes celles de ses ancêtres plus ou moins illustres.

« Benjamin Poisson, dit Petit Ben. 2009-2016. Zut de flûte »

Airelle ferma les yeux et laissa la trompette guider ses sentiments en si bémol.

Le gardien du cimetière écouta la mélodie mélancolique et tendre de la trompette. Il avait une affection particulière pour cette tombe à l’épitaphe si singulière.

Chat du soir

Dans le faisceau de ma petite liseuse, un livre de Camille Laurens au format poche. La tête bien calée sur mon oreiller, j’entame la lecture qui accompagnera mon effondrement dans le sommeil.

Mon gros matou saute lourdement sur le lit et avance vers moi d’un pas chaloupé. Installé hiératiquement sur ma poitrine, il me toise puis donne une grand coup de tête dans la main qui tient le petit livre.

C’est son heure, sa place. Il vient chercher son câlin. Pas de lecture qui tienne.

J’attrape mon téléphone sur la table de nuit. J’aime la lumière sur le pelage de mon éternel mécontent, ses longues moustaches strient la pénombre de la chambre. Une caresse de la main et mon tendre pépère plisse les yeux de plaisir. Je prends la photo.

C’est celle que je choisi pour ce lundi.

Un bruit par la fenêtre ouverte et voilà Django qui sursaute et s’enfuit. Il revient quelques minutes plus tard s’avachir en travers de mon ventre, son museau humide calé contre mon bras. Alors que je continue ma lecture, j’entends le doux râle qui lui sert de ronronnement.

Le câlin du soir est un rituel incontournable. Ce n’est pas un livre qui ca l’en priver.

Un mot pour reprendre

Parfois les rencontres ne suffisent pas. Même cette joyeuse grand-mère qui a apporté des roses de son jardin à la dernière Cantine Éphémère de notre association. Cheveux frisés, courts, à peine gris, chandail lilas avec une fraise dans le dos, un bracelet fait de longs coquillages, des yeux bleus, des mains déformées par l’arthrose, le travail au jardin, les brûlures de la cuisine. Elle avait le contact joyeux et la présence heureuse de ceux qui aiment sincèrement partager.

Parfois, la beauté du monde ne suffit pas non plus. Les églantines qui tombent en grappes le long de la terrasse, les roses charnues aux doux reflets jaunes bordés d’un rose poudré, les autres au rouge profond, le soleil dans les branches des noisetiers.

Même les premières fraises au parfum sucré, les petits-pois qui s’égrènent sous les doigts, la rhubarbe qui effile ses verts et ses rouges délicieusement acides.

Rien n’y fait. Impossible de commencer à écrire une seule phrase. Pas même un mot.

Ce soir enfin, un moment simple et radieux. Un jeu de carte et un mot, le Uno, pour reprendre le fil de l’écriture tarie de mes derniers jours.

Des éclats de rires sincères, enivrants, revigorants.

Dans la lumière déclinante d’une soirée de printemps, quatre joueurs autour d’une table ronde et les cartes qui jaillissent des mains, suscitant enthousiasme ou déconcertement. Nous jouons partie sur partie, avides de remporter la suivante, prompts à nous emporter, enchantés de partager nos rires.

Dans le fond du jardin, les pelages des chats se distinguent derrière quelques ronces qu’il va falloir couper. De rares moustiques cherchent leur pitance autour de nos tee-shirts. Les derniers oiseaux fusent dans le ciel.

Déjà la fraîcheur gagne.

Chacun, chacune retrouve son intérieur. Uno ! Je trouve enfin la voie pour écrire quelques mots.

Un mot pour reprendre le rythme.

Le grand bleu d’Hortense

Un mercredi matin sur deux, Hortense a un DST (devoir sur table) pour s’entraîner aux épreuves du brevet. La semaine dernière, elle a planché sur l’histoire-géo. Dès son retour du collège, nous avons bouclé son gros sac de plongée, direction la Gare de Lyon, Perpignan, puis l’Espagne.

Combi 7 millimètres avec cagoule, tee-shirt Néoprène fin en dessous pour plus de chaleur (eau prévu à 14°…), gants et chaussons en Néoprène. Nouvelles palmes qu’elles pouvait chausser avec ses chaussons. Gilet stabilisateur. Détendeur. Son sac de plongée était bien plein.

Quatre jours sans nouvelles de sa part. Elle était heureuse. Plongée matin et après-midi comme elle a déjà son niveau 1. Des copines, des copains et les bénévoles super compétents de son club de plongée pour encadrer la joyeuse troupe.

Le président du club nous a donné quelques nouvelles pendant le séjour. Hortense se débrouille très bien en plongée. Elle suit bien les consignes. Un petit mal d’oreille à un moment qui l’a obligée à remonter en surface.

Et puis enfin, ce soir, les premières photos des plongeurs équipés d’appareils adaptés. Ce sont celles de Franck. Des vidéos aussi. On reconnaît Hortense au trait jaune sur sa cagoule, à l’élastique turquoise de son masque et à ses palmes bleues. Sinon c’est compliqué de reconnaître des visages déformés par les détendeurs et les masques.

Visionnage en famille avec les commentaires enthousiastes d’Hortense, ravie de retrouver en photo les merveilles qu’elle a croisé dans les eaux espagnoles.

Du coup, j’ai montré à Hortense ce superbe documentaire d’Arte, Méditerrannée, la face immergée des volcans. Elle a été impressionnée par la baudroie énorme que les plongeurs croisent au pied d’un volcan. Mais elle avait les yeux qui brillaient en regardant le reportage.

« Maman, t’es sûre que tu ne veux pas faire un baptême de plongée ? »

Brins de nature

Ce lundi, mes photos se baladent sur les trottoirs, débordent des grillages, projettent leurs ombres sur les murs. J’aime cette poésie éphémère du coin de la rue.

Village nature

Deux jours sur un stand au Village Nature organisé par notre ville avec les Petites Cantines. Inventer des jeux sur l’alimentation durable, ressortir le bon vieux panier garni (en alimentation durable avec du bio, du vrac et du local !), cuisiner un millier de cookies dans une ambiance détendue et solidaire, croiser des sourires, répondre à des questions étranges, découvrir des gens fabuleux, partager des idées, refaire le monde, embellir la vie, multiplier les rencontres autour de l’alimentation durable.

Deux jours de richesse humaine en répétant en boucle son pitch sur les Petites Cantines. Accueillir de nouvelles bénévoles. Retrouver de vieilles connaissances. Découvrir de belles personnalités.

Dix jours de préparation. Deux jours non stop sur le stand. Le bruit de la scène où s’enchaînent les spectacles de danse de tous les centres de loisir.

Ambiance joyeuse et pleine de vie comme je les aime.

Mes yeux se ferment. Mes rêves s’envolent. La fatigue me terrasse.

Toujours à la recherche d’un équilibre.