A peine un mois après la rentrée, Eglantine est déjà épuisée. Difficile de laisser tomber les matières qu’elle a tant aimée l’année dernière. Elle s’est fait une raison pour la philo mais a bien du mal à ne pas aller en cours de sciences de la vie et de la terre, de physique-chimie et de maths expert. Quant aux cours d’anglais, il y a trop à perdre à ne pas pratiquer pendant toute une année. On y ajoute les incontournables rendez-vous médicaux, les cours de piano, un emploi du temps mal fichu et une belle rhino-pharyngite. La recette est complète pour le visage tiré, la fatigue qui écrase, le raplapla général.
On oublie toujours trop vite que la vie d’Eglantine reste une question de dosage permanent, d’anticipation continuelle, de renoncements récurrents.
Heureusement, Eglantine reste Eglantine. Joie de vivre, vision positive, projection optimiste.
Ce soir, visage reposé après une journée où l’on avait tout annulé, elle était radieuse à l’heure de rejoindre ses tout nouveaux cours de tir à l’arc. Se concentrer, viser, tirer, relâcher. Une métaphore de son quotidien ?
Accompagner. Définition du Robert. Se joindre à quelqu’un pour aller où il va en même temps que lui.
Pour me tenir compagnie dans la voiture, un énorme bouquet de fleur et le panier de mon pique-nique. Des couleurs, de la joie, de la lumière pour m’accompagner et garder le cap dans la tempête.
Accompagner. Par extension : soutenir, assister. Comment accompagner quelqu’un qui perd la tête ? Qui mélange réalité et affabulations ? Comment accompagner à 500 km ? Comment laisser de côté la colère et la frustration face à la confiance tant de fois trahie ? Comment accepter la déliquescence d’un de ses parents ?
Se joindre pour aller ensemble. Les courses, les rendez-vous médicaux, les petites discussions sur la pluie et le beau temps, les dernières nouvelles des enfants.
Fixé sur le guidon de mon vélo, mon téléphone me sert de GPS. Geovelo me guide dans les petites rues, les pistes cyclables et autres chemins praticables en deux roues non motorisées. L’assistance électrique de vélo n’est définitivement pas un moteur. Aucun mouvement sans action de mes muscles. Mon amie Véro m’a proposé de la rejoindre aujourd’hui pour déjeuner dans un joli village de l’Essonne, à quelques kilomètres de chez moi. Je me laisse guider entre les meulières cossues et les allées verdoyantes de petits villages hors du temps.
Nous avons rendez-vous au Mille Feuilles, un restaurant, librairie, salon de thé, galerie au centre de Bièvre. Rue pavée, portes rouge vif orant une vieille demeure cossue à la façade couverte de lierre. De l’autre côté de la rue, des bancs attendent les promeneurs sous de solides platanes. La charmante église ornée d’une dentelle de pierre, de quelques vitraux et d’un porche avancé, donne l’heure aux curieux qui entrent dans le musée de l’outil. Ici, Paris semble loin, le paysage fait penser à un roman de Flaubert. C’est Victor Hugo pourtant, qui écrivit un poème en s’inspirant de cette petite église provinciale.
« C’était une humble église au cintre surbaissé,
L’église où nous entrâmes,
Où depuis trois cents ans avaient déjà passé
Et pleuré bien des âmes. »
Premiers vers du poème de Victor Hugo, Dans l’église de***
J’attache ma monture aux arceaux à vélo que ni Hugo, ni Flaubert n’ont connu et suit mon amie dans la boutique baignée de lumière. Douceur des livres que l’on a envie de feuilleter, chaleur d’un lieu accueillant. On nous installe sur la terrasse dominant les frondaisons encore vertes de la forêt en contrebas. Sous les feuilles coule la Bièvre, ses berges luxuriantes et ombragées, le clapotis de l’eau, la fraîcheur du sous-bois. Depuis la terrasse, la vue dégagée repousse dans le lointain le ronronnement de l’autoroute.
Une librairie insolite loin du tumulte de la ville
Véro est venue à pied avec deux amies en suivant la rivière. Balade, déjeuner entre copines, balade. Leur programme est simple sous l’œil complice du soleil d’automne.
Repas très végétal. Saveurs riches de l’été indien où les couleurs égayent les assiettes et les esprits. Discussions sans fin autour d’un verre de rosé. Au moment de partir, la libraire nous explique comment elle a réussit à faire venir Gaspard Koenig. Dans quelques jours, il sera présent dans cette délicieuse librairie insolite pour une rencontre avec les lecteurs autour de son dernier livre, Humus. La libraire a une chevelure grise bouillonnante et des lunettes aux couleurs vives. Elle s’étonne encore d’avoir réussi à convaincre cet auteur de venir chez elle. Elle fait partie de ces gens qui s’enthousiasment sincèrement et vous donnent envie de croquer la vie.
Quand vient l’heure de partir, je reprends mes étroits chemins cyclables baignés de verdure. Petit à petit, je retrouve les voitures et les feux rouges. Dans mon cœur persiste un morceau du Mille Feuilles.
Rouler loin des voitures et des promeneurs du bord de la BièvreLa Coulée Verte à Antony, dernier tronçon loin des voitures et presque sans piétons.
Il y a deux ans, le théâtre d’Antony ouvrait ses portes toutes neuves. Dans ses sous-sols, quatre loges et deux foyers à peine meublés. Quelques tables, des chaises, des piles d’assiettes et de verres à pied posées sur les longs plans de travail. Aucun meuble pour les ranger. Deux micro-ondes dans le foyer Avignon, celui des équipes techniques, un dans le foyer Bussang, celui des artistes.
L’habilleuse avait immédiatement habillé les lieux. Les tables avaient été recouvertes de toiles cirées aux couleurs végétales, motifs géométriques et modernes, loin des fleurettes de grand-mère. Un jour, deux vieux fauteuils rouge et noir, on dit vintage, sont arrivés. L’assise mériterait d’être refaite mais, tout de suite, ça donnait un aspect plus cosy au lieu. Une table basse a complété l’ensemble. Puis les techniciens ont construit des meubles avec du bois de palette. Un petit canapé. Un meuble pour poser les enceintes. La musique c’est important pour l’ambiance.
Et l’habilleuse continua d’habiller. Des coussins, des petits rideaux pour cacher le vide sous les éviers. De gros frigos orange au look diner seventies ont apporté une touche de chaleur et de lumière dans chacun des foyers. Chacun y range ses petites provisions. Un jeu de fléchettes est apparu sur un mur. Des autocollants fleurissent discrètement au-dessus des portes, dans les coins puis sur la série de casiers métalliques installés plus tardivement.
Un canapé, vintage aussi, joli mot pour cacher les tâches sur le tissu. Le théâtre a fait le choix de la seconde main dans une volonté d’économie circulaire. Les meubles changent parfois de configuration. Jusqu’à trouver la bonne. L’ensemble donne un lieu chaleureux et vivant alors que les locaux neufs manquaient un peu d’âme à l’origine. Surtout dans ce sous-sol sans fenêtre.
Dans les loges, des chaises de velours moutarde ont été installées devant les grands miroirs entourés de grosses ampoules. Des fauteuils et des canapés de velours bleu canard, convertibles, pour les artistes qui veulent se reposer. Petit à petit, de récup en achats, de première ou de seconde main, en passant par un peu de bricolage, le sous-sol du théâtre fleurit comme un cerisier au printemps. Le confort s’améliore, se répand, s’épanouit.
Alors que je reviens après deux mois d’absence, le dernier meuble en bois de palette a disparu du foyer des techniciens. Désormais, les enceintes sont posées sur un meuble télé en métal et verre. Un truc froid et sans âme. Dommmage. Heureusement, il reste les livres posés sur les étagères du bas. Un guide de la Bretagne. Quelques livrets de Phèdre !, deux programmes de la saison passée, des sous-bocks en carton, des flyers, des marques-pages, des câbles de toute sorte et des serres livres en bois sombre, deux visages sculptés d’inspiration africaine. Et un petit ambour récupéré un jour par un technicien, abandonné sur un trottoir.
Chacun amène sa touche de couleur. Son objet qui lui donne l’impression d’être un peu chez lui. Quand les heures de travail s’enchaînent, qu’il faut monter, démonter, ajuster sans cesse, le foyer est l’endroit où se détendre, reprendre des forces, se reposer.
Pendant un temps, on y trouvait même un paquet de croquettes pour chat. Chaque lieu a ses mystères…
Longtemps, j’ai pensé qu’avoir l’esprit d’escalier, c’était sauter d’une idée à une autre comme on passe d’une marche à l’autre quand on monte un escalier. De marche en marche, d’idée en idée, un raisonnement se mettait en place comme l’architecture d’un escalier, menant à un palier, un étage entier ou en haut d’une pyramide.
Pour moi, avoir l’esprit d’escalier, c’était construire des palais extraordinaires s’élevant vers le ciel en des milliers de marches pouvant se croiser. Escaliers droits, pensée claire, tournants, on se cherche un peu , hélicoïdaux, pensée qui part en vrille, escaliers crémaillères, escaliers suspendus, avec ou sans contremarches, pour une pensée plus ou moins aérée et perméable aux autres points de vue, ou en marches alternées, pour sauter du coq à l’âne.
Image générée par l’IA de Canva
L’esprit d’escalier, c’était créer un univers où déambuler sans fin, monter, descendre, se suspendre à une marche, se balancer sur une autre, en sauter parfois. L’esprit d’escalier, c’était la créativité.
Mais non. Avoir l’esprit d’escalier, c’est simplement trouver la bonne répartie une fois que on est arrivé en bas de l’escalier. C’est la petite phrase bien sentie qui vient une fois que l’interlocuteur est loin et qu’il est trop tard pour remonter lui répondre. Finalement l’esprit d’escalier, c’est le contretemps, la frustration du manque de répartie. C’est aussi triste qu’une cage d’escalier humide au milieu de la nuit quand la fête est finie.
En arrivant sur Paris, l’A6 se resserre et les voitures se tassent à l’entrée du périf. Nous, nous prenons la direction de la Porte d’Orléans. Le samedi matin, nous allons chez le médecin d’Eglantine. Devant moi une Bretonne, drapeau noir et blanc sur sa plaque affichant fièrement le département 22 et autocollant A l’aise Breizh, avance à tâtons. Trois voitures s’engouffrent dans l’espace qu’elle garde constamment devant elle. Un peu plus loin, alors que le feu est vert, elle n’avance pas, semblant attendre qu’il passe à rouge. Mes mains caressent le klaxon. J’ai une furieuse envie de pulvériser la Bretonne à coups d’avertisseur.
Le feu passe de nouveau au vert. Elle avance tout doucement. Suffisamment pour que je me faufile à droite et prenne les chemins de traverse. Elle, elle s’engouffre dans le nœud gordien de la Porte d’Orléans.
Enfin je respire.
Peu m’importe désormais les feux, les piétons, les bus, les taxis, les livraisons, les trottinettes, les scooters, les autres voitures ou les vélos. Au moins, j’avance.
Eglantine s’amuse de me voir si heureuse d’être débarrassée de cette voiture.
Je lui fais remarquer que, après avoir été bloquée derrière une conductrice qui semblait refuser d’avancer, tout me semble être désormais fabuleux. N’est-on pas encore plus heureux après avoir vécu un moment pénible ?
Verbe riche et pensée structurée, Eglantine me trouve des points communs avec la pensée de Schopenhauer qui définissait le bonheur par opposition au malheur. Comme M. Jourdain qui découvre qu’il pratique la prose depuis plus de quarante ans, je me réjouis d’avoir des accointances avec Schopenhauer.
Nous contournons le Lion de Belfort et alors que la voiture tremble sur les pavés de Denfert Rochereau, je me régale d’avoir une fille capable de faire de la philo dans les embouteillages.
8h du matin. Un dimanche au parc de Sceaux. Fin d’été. Les feuilles mortes craquent sous les roues de mon vélo. Seul.es quelques coureur.euses animent les allées dans la fraîcheur des platanes. En arrivant aux loges des artistes de la compagnie XY, mon regard est happé par la brume vaporeuse qui habille la grande plaine où aura lieu le spectacle. Le soleil matinal diffuse un atmosphère moelleuse dans laquelle se noient les installations du théâtre.
Dans mon dos, soudain, un bruissement, un froissement. Deux écureuils se poursuivent bruyamment dans un grand Séquoia. Leurs fourrures rousses tournent autour du tronc puis disparaissent dans les hautes branches.
Saisir l’émerveillement.
Quelques minutes plus tard, la brume sera dissipée. Les techniciens termineront les installations. Les premiers spectateurs arriveront pour profiter du spectacle offert par les vingt-quatre acrobates, peaux bronzées, corps musclés, costumes noirs. Une Nuée acrobatique qui traversera la grande plaine en figures silencieuses avant d’attiser la scène sur les rythmes baroques de Rameau et Lully puis de s’approprier le gué traversant le canal dans d’amples éclaboussures. Cavalcades scandées de voltiges virtuoses, tableaux poétiques au son de l’eau qui gicle.
J’ai trouvé cette vidéo pour vous donner une idée. A imaginer au coeur d’un parc à la française et dans l’eau de son canal.
Hier, Hortense avait six ans, était haute comme trois pommes et portait deux couettes. Elle entrait chez les Farfadets avec un polo vert clair. Elle observait le monde avec ses grands yeux noirs, avide d’imiter sa grande sœur, soucieuse de ne pas trop s’éloigner de nous. Le camping, c’était encore les souvenirs de notre tente orange sur une plage sauvage de la mer Noire en Roumanie, le feu sous les étoiles, bercé par le ronronnement des vagues et la guitare de Régis.
Hier Hortense découvrait la toile épaisse des tentes scoutes, les pieds qui dépassent parfois dans l’herbe humide, les petits matins frais, la corvée d’eau, de bois ou de vaisselle.
Aujourd’hui, elle a enfilé une chemise rouge, taille adulte, bardée d’écussons et de badges récoltés au cours de sept belles années de scoutisme. Les Rouges, ce sont les grands qui rient fort, qui se couchent plus tard lors des veillées de groupe, qui chahutent beaucoup, qui portent les plus petits sur leur dos, qui savent monter une tente ou une table à feu les doigts dans le nez (ou presque), mais qui ont le plus de contraintes lors des grands jeux pour laisser une chance aux plus jeunes de gagner.
Aujourd’hui, Hortense n’a qu’une hâte lors du traditionnel week-end de rentrée. Se retrouver avec ses ami.es, loin des parents. Les scouts, c’est un moment à elle. Les chefs, pour la plupart, elle les connaît déjà. Ils ont grandi ensemble. Beaucoup de respect, énormément de complicité. La caravane (le nom de l’unité) n’a rien d’un mystère non plus. Les Rouges, c’est un passage important vers l’âge adulte. Ici, on n’est plus chez les petits.
Au week-end de rentrée, les anciens de chaque unité accueillent les nouveaux avec un rite de passage. Cette année, les anciens Rouges étaient assis les uns derrière les autres. Les nouveaux Pionniers et les nouvelles Caravelles se jetaient sur leurs compagnons, portés par une vague de bras levés jusqu’à la fin de la file.
Il est question de confiance, d’entraide, de force du groupe, de bienveillance et de connivence. Ça se charrie gentiment, ça s’accueille chaleureusement.
Nous nous sommes éclipsés discrètement avec les autres parents.
Ultime soir de canicule. Je sors de mon troisième et dernier train. Dans quelques mètres je serai à la maison. Le ciel enflamme les nuages qui moutonnent paisiblement. Le doré vire à l’orange puis au rose. La lumière chaude lutte contre la pénombre qui avale déjà les rues.
Olivier, lui, vient d’arriver en Espagne. Les filles ont préparé leur dîner. Quand je pousse la porte, elles dansent ensemble devant le ventilateur. La chaleur est encore lourde. Leurs sourires m’accueillent.
La rentrée rétrécit le temps, bouscule les heures, consomme les minutes. Elles, elles dégustent la fin de l’été entre sœurs. Petits bonheurs sans les parents. Moment suspendu avant de replonger dans les cours.
Au milieu de la nuit, la pluie tambourine sur le toit. Grosses gouttes, lourdes comme ces années qui marquent la fin de deux cycles importants. Le collège pour l’une. Le lycée pour l’autre.
Que sera, sera…
Qu’il est bon de leur faire confiance et de les voir grandir, malgré les orages.
Qu’il est bon de voir arriver le week-end. Surtout quand rien n’est prévu. Le temps se détend, s’allonge, les minutes se prélassent. Alors on se dit que ce serait sympa de voir une amie, de discuter avec un copain, de partager un café, un goûter, un verre de vin. Et le temps s’entortille en rencontres heureuses, en discussions légères. Une discussion s’amorce sur un trottoir ou dans une boutique. On échange des nouvelles. Les enfants qui grandissent. La rentrée qui semble déjà loin.
Le week-end se termine trop vite. Plein de tout ce vide que l’on a garni des autres. De ceux qui nous font du bien. De ces sourires tranquilles. De ces mots bienveillants. Comme autant de confettis joyeux. Des bulles de savons dans un ciel d’été.
C’est beau, paisible et réconfortant. Assez en tout cas, pour avoir envie d’en garder une trace.