Partage olympique

A l’anticipation des JO, Olivier mérite la médaille d’or. Pas question de ne pas vivre au plus près ces olympiades qui se jouent à domicile alors qu’il vibre tous les quatre ans au rythme des épreuves devant l’écran de sa télé. Il avait pris ses places bien en avance.

Match de volley dès le lendemain de la cérémonie d’ouverture. Accompagné de Gilles, avec qui il jouait dans leur école d’ingénieur. Transpiration de joueurs à vingt ans, passion de supporters à cinquante.

Retrouver ensuite les cousins au pied de la Tour Eiffel pour du beach-volley. Euphorie contagieuse dans un écrin magique. Brochettes de sourires aux reflets bleu-blanc-rouge. Dans le groupe WhatsApp familial, chacun affiche son selfie aux couleurs des JO.

Car que seraient les Jeux Olympiques sans le partage des émotions ? Il n’y a qu’à voir le succès des fans zones, les cris de joie dans un RER anonyme à l’annonce d’une médaille, la connivence des visages souriants des autres voyageurs ou, simplement, les conversations au marché. Oubliée, la peur de l’autre qui a empoisonné les dernières élections. Sous le tapis, les tensions communautaires. Au placard, le repli sur soi. Muselée, l’amertume. Un esprit de fête a saisi le pays.

Même au tir à l’arc, qui réclame une concentration silencieuse, l’ambiance est explosive. Le dôme des invalides éclate sous le soleil, tout comme la joie d’Eglantine avec son père. Elle qui n’a commencé la pratique de ce sport que cette année, s’extasie des performances des meilleurs mondiaux. Elle a les yeux qui brillent et le débit mitraillette quand elle raconte sa journée.

Puis vient le tour d’Hortense de revêtir sa tenue bleu-blanc-rouge, mascotte sur la tête, maquillage sur les joues. Pour elle, Olivier a choisi du volley —ou peut-être est-ce encore un peu pour lui. Hortense participe à toutes les animations avant le match. Ca fait quelques années que ce sport la titille. Elle s’amuse encore plus que son père. Dans les tribunes, elle bondit à chaque point de l’équipe de France, brandissant son drapeau tricolore, hurlant son soutien aux joueurs. Gros plan du cameraman sur cette ado passionnée. Voix cassée de retour à la maison. Elle aura du mal à s’endormir après une soirée si intense.

Notre rencontre avec les épreuves cyclistes n’étaient pas prévue. De l’inconvénient de faire une rando-vélo dans la vallée de Chevreuse le week-end même des épreuves sur route. A l’anticipation des JO, je suis disqualifiée. Cernées par les routes bloquées, nous réussissons tout de même à traverser le parcours. Quand il nous faut finalement attendre plus de deux heures pour continuer notre chemin, nous gardons le sourire. Sieste à l’ombre des arbres le long d’une départementale et de l’énergie à revendre pour encourager les athlètes dont les roues filent à quelques centimètres de nous.

La médaille d’or et celle d’argent sont sur ma photo !

Je n’aime pas avoir la télé allumée en permanence mais je dois bien avouer que, grâce à Olivier, toute la famille continue de palpiter pour ces athlètes aux disciplines plus ou moins connues. Il a réussi à nous insuffler cette passion pour le sport qui l’anime depuis toujours. Ou l’art d’alimenter notre mémoire familiale. Tu te souviens, les JO de Paris ? Oui, j’y étais, pourront-dire nos filles. Elles étaient aussi à Londres en 2012 mais c’est plus flou.

Ode-trip à l’amitié

Rouler sous le soleil de juillet. Zaho de Sagazan chante les nuages. Direction Bordeaux. Ville d’enfance aux souvenirs effacés. Mémoire en éclats, tessons de vie, de la maternelle à l’adolescence. Avant que ne disparaissent le o prononcé comme un a – la vie en « rase » – le g à la fin des mots – aller acheter le « paing » – articuler toutes les lettres, bases de cet accent qui chante le sud. Dans mon sud-ouest natal, les enfants sont des drôles, on se traite de couillon avec affection et on mange des chocolatines.

Je retourne rarement dans la capitale de la Gironde. On a restitué les clés de l’appartement de ma grand-mère derrière le jardin public à sa mort juste après notre retour en France. Mon père avait vendu la maison de notre enfance bien avant de s’éteindre dans un EHPAD au bord du Bassin d’Arcachon. Il a rejoint le caveau de ses propres grands-parents dans un cimetière de la rive droite alors que le monde entier suivait en direct les funérailles de la reine d’Angleterre.

Pour atténuer le découragement qui me saisit chaque fois que je dois me rendre dans la maison de ma maman, j’ai transformé ce voyage en une sorte de road-trip amical et mémoriel.

Talence est désormais une mer inconnue où je flotte sans aucun repère. Des bâtiments ont poussé entre les îles de mes souvenirs. Je retrouve la grande tour de mes premiers pas. Dans la boîte à livres, une série de Tout l’univers. Sur la première page du volume 1, la date annonce 1979. Entrée à la maternelle.

Quelques rues plus loin, l’école est toujours là. Son toit d’ardoise sur la pierre tendre, le préau de mes premiers jeux, la grande grille en fer forgé. L’école primaire se situe à l’angle. La petite porte au fond de la cour était celle de ma classe de CP. Juste à côté du grand fronton où je n’ai  pourtant jamais vu personne jouer à la pelote basque. Nous rejouions les dessins animés du Club Dorothée sous les grands platanes. Les anciennes classes de CE1 et de CE2 ont disparu derrière un agrandissement.

Je reprends pied sur l’île principale de mon enfance. Je n’ai qu’à suivre le trottoir pour retrouver notre maison. Ici le bureau de tabac où nous achetions toujours quelques bonbons avec la monnaie des cigarettes de nos parents. La petite maison à laquelle nous aimions sonner puis partir en courant avant que la porte ne s’ouvre. Sales gosses.

Les balcons ont été repeints en bleu. Les volets en bois ont été remplacés par des stores roulants. Des arbres ont poussé haut dans le petit jardin. Le carré de pelouse a disparu sous une terrasse en dalles de bois disjointes. La haie et le voile posé sur la grille  m’empêchent d’apercevoir les traces que nos échasses avaient creusées dans la pierre blanche. Elles doivent pourtant encore être visibles, inconnues à quiconque ne lève pas suffisamment les yeux.

La maison voisine est celle des parents de ma copine Véro. Refuge aux crises de l’adolescence, base de repli après les batailles avec mon père lors des visites obligatoires. Vero est revenue vivre à Bordeaux après une vie à Londres. Elle m’héberge dans la maison qu’elle vient d’acheter à quelques minutes de nos fous rires d’adolescentes.

Les années sans nous voir n’ont jamais entamé notre amitié. Nous la retrouvons intacte alors que nous pique-niquons sur une plage océane devant le coucher du soleil. Son rire n’a pas changé, perles sonores et colorées qui sèment de la joie. Cette plage est celle où je venais, enfant, alors que nous vivions pour un week-end ou des vacances au bord du Bassin, dans la maison de mes grands-parents.

Je continue de visiter les îles de mes souvenirs. Le jardin de la maison semble abandonné. Le toit refait à neuf indique pourtant qu’elle est en cours de remise en état. La boîte-aux-lettres porte encore le nom de ma grand-mère. Je marche jusqu’à la jetée délaissée par la marée basse, retrouve le chemin des cabanes d’ostréiculteurs dans le petit port aux portes des prés salés. La route goudronnée a remplacé le chemin blanc sur lequel on jetait les coquilles d’huîtres pour le renforcer. Graviers de nacre blanche qui crissaient sous les roues des voitures.

En route vers la pointe du Médoc. Fenêtres grand ouvertes. L’air chaud ébouriffe mes cheveux. Odeur de pin. Routes aux infinies lignes droites. Vieux séchoirs à tabac. Maisons basses. Puis la forêt s’estompe et j’arrive aux eaux boueuses de l’estuaire. Trajectoires croisées des optimistes, vedettes, voiliers et scooters de mers. L’air de vacances sur le pont du bateau referme la carte des routes de mon enfance.

Un peu plus tard, la lumière chaude étire les vignes du Cognac quand je quitte la maison de maman la voiture pleine de cartons. Les éoliennes jettent de grandes ombres dans le soleil couchant. Je suis le GPS sur les petites routes de Touraine. La silhouette sombre d’un sanglier s’immobilise à mon passage.

Une lampe s’agite sur un chemin de terre. Phare dans la pénombre pour accoster au milieu des champs. Je retrouve Gaëlle dans sa retraite paisible. Quelques amis, des pizzas cuites dans le vieux four en pierre, bières et conversations sous les étoiles. Lueur d’un tracteur qui s’active au loin. Un cheval hennit derrière les hautes herbes.

Au petit matin, le soleil paraît délicatement derrière les arbres, dorant les champs fraîchement moissonnés. Douceur médiévale de Loches. Nos conversations s’enchaînent paisiblement, se nourrissant de vieux souvenirs communs, en construisant de nouveaux, dont une mémorable chasse à la mouche et de piteux essais de dorure sur bois sous l’œil indulgent d’une grande artiste.

Je rejoins finalement la Sologne, villages de brique rouge et forêts épaisses. Mon pare-brise se brouille d’insectes accumulés en même temps que les kilomètres. Aurore et Régis m’accueillent dans leur grande maison au bord d’un étang. On s’installe sur la terrasse. Barbecue et rosé me rappellent les nuits campées ensemble sur les plages de la mer Noire au son de la guitare de Régis. Ce soir, il se met au piano alors que la voix calme d’Aurore me donne les dernières nouvelles du temps qui passe.

Je rejoins le tumulte de l’autoroute sous la pluie et retrouve enfin Olivier et Eglantine alors que vient de se terminer la cérémonie d’ouverture des JO. J’ai l’impression d’avoir voyagé très longtemps, le cœur chargé des rencontres avec mes souvenirs et mes amies. Ce road-trip express fût une ode à l’amitié, celle qui nourrit le présent et abreuve l’avenir.

Embellie pulmonaire

Il y a des mots qui trainent dans nos imaginaires sans que l’on sache réellement ce qu’ils représentent. Embolie pulmonaire. Phlébite. Déjà entendus sans qu’ils aient de consistance concrète. Soudain, pourtant, ils se matérialisent douloureusement.

Obstruction d’une veine par un caillot de sang. Phlébite. Le plus souvent dans le mollet.

Obstruction d’une artère pulmonaire par un caillot de sang. Embolie pulmonaire.

Nécrose d’une partie du tissu pulmonaire suite à l’arrêt de la circulation sanguine. Infarctus pulmonaire.

Pour nous, des mots qui font peur. Pour Olivier, son médecin généraliste qui l’emmène personnellement aux urgences et une semaine d’hospitalisation en cardiologie. Douleur et angoisse des premiers jours. Patience, le temps que le corps se remette, que l’anticoagulant agisse, que les premiers examens écartent le plus grave.

Un peu plus d’un mois après l’alerte, les capacités respiratoires d’Olivier s’améliorent progressivement. Il vient de reprendre le travail. Il s’essouffle de moins en moins en montant les escaliers ou en marchant.

Petit bonheur estival au feu d’artifice du 14 juillet. Les lumières qui fusent et explosent en immenses fleurs colorées semblent célébrer l’embellie pulmonaire qui redonne une bouffée d’oxygène à Olivier.

Sky is the limit

Qu’il est difficile de donner confiance à son enfant. Sous ses airs bravaches, Hortense est une grande sensible qui peine à croire en ses qualités.

Être la petite sœur d’Eglantine ne facilite pas les choses. Malgré sa santé, les résultats de sa grande sœur sont brillants. Eglantine avait obtenu son brevet mention très bien à la fin de sa troisième, quand bien même elle n’était pas retournée en cours après le mois d’octobre. C’était l’année du COVID. Les épreuves écrites avaient été annulées et seul avait compté le contrôle continu. Même avec simplement deux mois de notes.

Quatre ans après, il ne reste que la mention très bien.

Même si elle ne l’évoque jamais, Hortense souhaite faire aussi bien que sa sœur. Cependant, je sens que ma cadette se persuade parfois qu’elle n’a pas le même niveau que son aînée. Il est indéniable qu’elles sont très différentes. Leurs forces et leurs faiblesses sont très éloignées.

Hortense me surprend souvent. Elle a un caractère de chat – gardant ses distances mais pas trop loin des caresses. Des émotions tantôt impénétrables, tantôt exubérantes. Un vif désir d’émancipation malgré un besoin indéniable de reconnaissance.

J’aime la regarder grandir, mûrir, s’épanouir. Malgré les orages que je laisse éclater quand elle me désarçonne trop intensément, elle sait que je la soutiens toujours.

Mais quoi de mieux que d’obtenir sa propre mention très bien à son Diplôme National du Brevet pour enfin croire en elle ? Les résultats sont tombés ce matin. Je suis tellement heureuse pour elle.

Je lui souhaite d’oser rêver et croire en ses rêves pour choisir la vie qui lui plaira. Sky is the limit !

Nouveau souffle

Une vieille bâtisse au bord de la Creuse, ses buissons d’hortensias, ses murs de pierre et ses épaisses portes en bois. Une vingtaine de jeunes bacheliers venus se détendre après les dernières épreuves, à quelques jours des résultats.

Eglantine les a rejoint pour trois jours.

A l’extérieur, végétation luxuriante, piscine et terrain de volley. A l’intérieur les restes du déjeuner côtoient les derniers petits-déjeuners sur la toile cirée de la cuisine. Des vêtements abandonnés constellent les fauteuils du grand salon. Shorts et maillot de bain, sweats à capuche et tee-shirts, le pratique et le confortable siéent au relâchement des corps et des esprits.

A la grand table étirée sous les arbres et les parasols, ça discute tranquillement en avalant le riz-ratatouille du déjeuner. Lotion anti-moustique et crème solaire traînent sur les sièges. Il est 15h ce samedi quand je viens chercher Eglantine. Embrassades et aurevoirs. La petite troupe se dispersera à la rentrée en différentes facs, écoles et prépas.

Ultimes moments avec les élèves qui ont accompagné la dernière année de lycée d’Eglantine. Une classe en or qui a toujours respecté ses besoins particuliers et ne lui a jamais tenu rigueur de sa différence. Pendant ces trois jours avec eux, ils lui avaient d’ailleurs réservé une chambre seule pour qu’elle puisse se reposer à l’écart.

Ça n’a pas suffi à empêcher la fatigue. Trop heureuse de cette ambiance de troupe qu’elle a toujours affectionnée, Eglantine est allée au bout de ses forces. Elle a mis plusieurs jours à retrouver assez d’énergie pour sortir de sa chambre une fois de retour à la maison. Malgré le nouveau traitement.

Mais les souvenirs de ces moments partagés sont précieux.  Le grand sourire et les yeux brillants de joie estompent les cernes et la pâleur.

Et c’est le cœur radieux qu’elle a commencé son inscription administrative à la fac. Un nouveau souffle l’emporte dans une odyssée inédite, l’âge adulte.

La bonne distance

Sur le chemin de la gare ce matin, mon ado me parlait de Vice-versa 2 et des nouvelles émotions qui ont fait leur apparition dans ce deuxième opus. Hortense évoquait l’ennui, la nostalgie… Le film réussit visiblement à mettre en couleur les turpitudes de l’adolescence. Période compliquée de mutation permanente, de recherche de soi, de doute et de sensibilité extrême.

Eglantine a éludé son adolescence. La gardant à distance, éteinte derrière ses douleurs et sa fatigue chroniques. Hortense vit pleinement la sienne, ses affres et ses joies, les changements de son corps. Déjà si grande alors qu’elle n’a que quatorze ans. Et une irrésistible inclination à enfouir ses émotions derrière une épaisse carapace d’indifférence.

Il faut généralement attendre la nuit pour que se déverrouille la cuirasse et que la parole se libère. Tard le soir, quand sa sœur dort et que son père lit dans notre chambre, si je traîne un peu au salon, elle vient s’assoir près de moi. C’est l’heure des confidences et des révélations murmurées dans les lumières tamisées.

Ces moments sont rares – le soir, je tombe généralement de fatigue. Ils sont d’autant plus précieux. Moi, je suis du matin, jamais plus en forme qu’au lever du jour. A cette heure où Hortense dort d’un sommeil de plomb duquel je culpabilise de la sortir.

La tête enfouie dans son oreiller, les cheveux en bataille, enroulée dans sa couette, mon ado redevient la petite fille qui dormait à poings fermés dans son lit à barreaux. Je voudrais encore la couvrir de bisous et la croquer du bout des lèvres. Mais aujourd’hui, c’est du bout du stylet que la croque sur ma tablette. On n’approche pas une ado si facilement.

Au moment d’accéder au train ce matin, nous avons demandé l’autorisation d’un agent en veste rouge et casquette noire pour que j’accompagne Hortense jusqu’à sa voiture. Mon ado prenait le train toute seule pour la première fois. Et après tout, elle n’a que quatorze ans. « Elle est grande quand même ! » répondit-il d’abord en constatant qu’elle le dépassait de quelques centimètres. Il a finalement refusé que nous sortions sa carte d’identité et j’ai pu passer les barrières de sécurité. Hortense était rassurée.

Une fois installée sur son siège, la valise à l’entrée du compartiment, la guitare sur l’étagère au-dessus de sa tête, le pique-nique dans le sac-à-dos, Hortense n’a pas prolongé les effusions. J’ai rapidement rejoint le quai.

L’adolescence, c’est un compromis permanent pour trouver la bonne distance avec son enfant. Laisser respirer tout en restant à l’écoute. Exiger et accepter. Accompagner et lâcher prise. Une expérience exténuante et tellement enrichissante, une découverte quotidienne.

Le train a passé la frontière espagnole. Mon ado n’a pas oublié de descendre à la bonne gare. Elle a retrouvé sa copine. Changement de famille pour quelques jours.

Il faudra que j’aille voir Vice-versa 2.

Une belle victoire

Il lui aura fallu un peu plus de temps que les autres.

Elle aura manqué beaucoup de cours. Elle aura suivi ses enseignements en courant alternatif. Elle aura troqué une scolarité classique pour l’hôpital puis une école hors contrat, Steiner. Petits effectifs et profs bienveillants qui auront su s’adapter pour qu’elle suive les cours à son rythme. Du fond de son lit parfois, en visio ou en audio (par téléphone). Ce sont eux qui ont imaginé cette terminale en deux ans, l’étalement des épreuves. On ne compte plus les mots d’absence, les justificatifs médicaux, les plans d’accompagnement individuel (PAI), les aller-retour en voiture pour une heure de cours dans la journée, ou trois, ou six.

Elle se sera accrochée. Elle n’aura rien lâché. Sauf l’allemand. Dispensée. Tout comme l’endurance. Elle n’en a plus. Elle aura quand même passé une épreuve de sport, le tennis de table, où elle excelle.

Eglantine a passé sa dernière épreuve mercredi. Le grand oral. Elle avait choisi un sujet sur ces nuages qu’elle aime tant. Derrière la poésie du ciel, il y a de la physique-chimie.

A 13h précises aujourd’hui, elle s’est connectée. Admise au baccalauréat. Mention très bien.

Joie bruyante, délectation remuante, humeur bondissante. On a mis la musique. On a trinqué. On a fêté. Une odeur de bonheur parfumera nos journées pendant encore plusieurs jours.

La nuit est tombée

Des voix résonnent dans les jardins voisins. Le soleil disparaît derrière les pierres claires de l’église romane. Les derniers rayons s’éteignent dans les roses trémières, fers de lance d’un jardin abandonné. Les herbes folles aux petites fleurs sauvages ont envahi la pelouse. Les arbres ont étendu leurs branches qui frémissent dans le vent du soir. J’ai trouvé deux nids sous un rebord du toit. J’ai ouvert toutes les fenêtres de la maison de ma maman.

Je comprends qu’elle ait tant aimé cet endroit au milieu des vignobles du Cognac. Chemins blancs qui courent entre les rangs de vignes dans la lumière douce du sud-ouest. Sa maison était le nid qu’elle s’était construit, réceptacle de toutes ses histoires, vécues ou inventées, de ses rêves et de ses dénis.

Depuis deux ans, je découvre ses failles, abyssales, cachées derrière des décors de carton-pâte. Un toile de fond qui m’avait finalement toujours contentée et derrière laquelle je n’avais jamais creusé. Des sentiments confus, enfouis, ont fait surface. Une déception immense, une colère intense. Reflets d’un amour filial indéniable qui, pourtant, ne rend pas le pardon plus facile.

Elle est allée au bout de la pièce de théâtre qu’elle a jouée toute sa vie, ne se dupant finalement qu’elle-même. Depuis quelques mois, elle vit près de nous, ne s’occupant plus de rien. Elle a retrouvé le sourire, promène son petit chien, lit, retisse des liens sociaux. Parkinson et démence lui permettent d’effacer l’ardoise des paroles acerbes et des actes manqués.

Demain, je lui apporterai ses vêtements d’été et quelques petites choses de sa maison. Bientôt les jardiniers viendront débroussailler et élaguer. La maison sera vendue. Il va falloir la vider. Sans elle. Revenir ici serait trop violent.

La nuit est tombée. Le clocher fait vibrer l’heure bleue qui précède l’obscurité. J’ai hâte de quitter cet endroit et de reprendre mon souffle.

Soleil, fraises et petits pois

Des années que ça tire. Prendre soin. Chercher des solutions. Trouver des expédients. Accompagner. Soutenir. S’écrouler. Se relever. Porter.

Les derniers mois ont été moroses. Voir ma maman se faner, son esprit s’étioler. La colère face au déni. L’impuissance face à la maladie. Ne pas abandonner. Sentiment d’être un de ces pêcheurs dévorés par la mer déchaînée dans La Vague d’Hokusai, où il faut prêter attention aux détails pour apercevoir les barques malmenées par les flots. Sont-ils encore à bord ou déjà noyés ?

Les flots, justement, parlons-en. Des semaines qu’il pleut. Les journées de grisaille et le froid humide qui infiltre les corps. Ressortir les gros pulls à la saison où l’on aspire à la légèreté du coton et du lin. Déplier un parapluie plutôt que des lunettes de soleil.

Ce dimanche était une journée de répit. Aucun rendez-vous. Pas de boulot. Pas de visite. Pas de rendez-vous médical. Pas de conduite. Pas de pique-nique à préparer. Pas de sac à vérifier, qu’il soit de plongée, de dessin ou de scoutisme. Rien. J’aurais pu faire la grasse matinée, mais je me réveille toujours très tôt. Lire au lit sans regarder l’heure. Se délecter des nouvelles délicates comme de la dentelle, taillées au ciseau, de Franck Courtès dans Autorisation de pratiquer la course à pied.

Descendre prendre mon petit-déjeuner avec Eglantine. Deuxième jour de traitement. Elle avale sa gélule aux couleurs pastels dès le début de la journée. L’effet dure douze heures. Pas question que ça l’empêche de dormir le soir. Nous terminons de boire notre thé au salon. Désir de retrouver la douce chaleur de ma couette alors qu’Eglantine ne demande qu’à m’accompagner au marché. Elle est pleine d’envie et d’énergie.

Au point de faire le marché à ma place ? L’idée lui plaît. Je n’en reviens pas. Le marché, c’est des centaines de personnes entassées dans un tout petit espace. Le brouhaha des conversations. Les lumières des étals. Les mouvements en tous sens. Pour elle, c’est épuisant. Mais ce matin, je remonte dans mon lit alors qu’elle saisit le panier en paille.

Quand je me réveille, Eglantine vient de mettre le déjeuner dans le four et entreprend de laver la salade. L’après-midi est déjà entamée. Elle a révisé ses cours pour son épreuve de demain. Maintenant, elle a faim. J’ai dormi trois heures. Si profondément qu’il paraît que j’ai même ronflé.

Hortense se lève aussi. Elle n’a aucun problème, elle, à profiter des grasses matinées dominicales. Olivier rentre du golf au moment où nous passons à table. Déjeuner en famille. Discussions tranquilles. Éclats de rire. Nous sommes bien. C’est tout simple, certes. Mais pas si commun. Surtout, Eglantine ne file pas se coucher dès la fin du repas. Les discussions continuent sans que son teint ne pâlisse et que ses yeux ne se creusent.

Un peu plus tard, nous écossons toutes les deux les petits pois qu’elle a acheté au marché et elle chipe les fraises que je viens à peine de laver. Pas de sieste. Elle a continué à réviser et joué avec sa sœur. Le soleil badine dans les feuilles des noisetiers du jardin. La grisaille semble partie pour de bon.

Eglantine est finalement terrassée par la fatigue au moment du dîner. Soit douze heures après avoir pris son traitement. Mais, indéniablement, ça fonctionne. Elle retrouve un peu d’énergie, d’envie, et de ce dynamisme qui l’a toujours caractérisée avant qu’elle ne s’éteigne à l’âge de 13 ans. Elle doit augmenter les doses petits à petits. Il peut y avoir des effets indésirables. Des ajustements seront certainement nécessaires. Mais, indéniablement, il se passe quelque chose.

Pour moi, ce renouveau a la couleur du soleil, le goût des petits pois, l’odeur des fraises fraîchement coupées et la saveur d’un repos authentique. Une recette délicieuse.

Escalade du stress

Les dernières semaines du printemps et les premières de l’été s’annoncent intenses pour Eglantine. Le stress reste élevé pour les ultimes épreuves du bac, alors même que ses résultats de l’année dernière lui assurent à eux seuls l’obtention du précieux sésame pour accéder aux études supérieures. Elle n’avait encore jamais eu deux épreuves dans la même journée. Elle a terminé celle d’hier sur les rotules. Même les examinatrices se sont inquiétées. Sa mine décomposée, blafarde, leur a fait craindre le malaise. Sa fatigue l’a énormément ralentie l’après-midi. Elle a dû utiliser pleinement son tiers-temps.

Dans la voiture, sur le chemin du retour, elle n’était plus qu’un étrange mélange d’émotions. Satisfaction d’avoir rendu une copie complète. Excitation à l’évocation des sujets, rehaussée de passion, de questionnements et de curiosité. Épuisement intense.

Impossible de se reposer, cependant, avant d’avoir atteint l’acmé de la journée. A 19h, Parcoursup distillait ses premiers résultats. Vœux refusés, acceptés, ou un numéro sur une liste d’attente. Bien sûr, le site moulinait dans le vide alors que des millions de personnes tentaient de se connecter au même moment. Le téléphone d’Eglantine est resté sur la table pendant le dîner. Elle tentait de rafraîchir la page régulièrement. Elle était tendue comme un arc à poulie.

Finalement, elle a pu accéder à la page des réponses à ses vœux. Qui n’en finissait pas de charger, retardant la lecture des précieux résultats. Seul un bouton Imprimer était visible. Elle a lancé l’impression dans l’espoir d’accéder aux résultats.

Vous sentez la tension, l’impatience, la crispation qui imprégnaient l’espace ? Le temps était figé dans l’attente. Impossible d’avoir un autre sujet de conversation. Parcoursup avait tout pétrifié. Nous respirions au rythme du crachotement de l’imprimante.

Eglantine a d’abord lu le refus de la double licence Chimie-SVT qui lui plaisait beaucoup. Des positions à deux, trois ou quatre chiffres sur des listes d’attente. Comme si son cerveau se jouait de sa fébrilité, elle ne trouvait pas la ligne qui l’intéressait.

Enfin, le OUI. Celui qu’elle espérait avec ferveur. Elle a hurlé de joie en traversant le salon, sa feuille à la main. Petits sauts de cabri. Le rouge aux joues. Les yeux brillants. Le sourire banane. Pas de liste d’attente. Prise tout de suite dans cette licence Sciences et Technologie où seulement une trentaine d’élèves vont commencer leur vie estudiantine au mois de septembre. Un petit cocon où Eglantine pourra continuer de se passionner aussi bien pour la physique-chimie que la SVT ou les maths.

Quelques années sereines en perspective, durant lesquelles elle pourra affiner ses choix de spécialisation.

Et qui sait, si son nouveau traitement fonctionne, peut-être n’aura-t-elle plus besoin, bientôt, de prendre deux ans pour suivre une année de scolarité.

Allez, plus que deux épreuves orales, les résultats du bac le 8 juillet, un tas de démarches administratives et elle pourra se détendre vraiment.

Sinon, une fois la pression redescendue, elle a lu l’ensemble de ses réponses. Cinq de ses dix vœux acceptés et quatre sur liste d’attente. Un seul refus. Ça fait du bien à l’égo. Ce matin, elle a validé son choix, un petit sourire au coin des lèvres. Elle n’aura désormais plus affaire aux algorithmes de Parcoursup.