Interview de chiottes

Une interview originale, dans un lieu inattendu avec une star de Youtube. Le bonheur, c’est parfois simple comme des chiottes à la fac.

Églantine nous appelle rarement dans la semaine. Prise par ses cours qui la passionnent. Ses amis avec qui elle partage une résidence sur le campus. Et sa fatigue qui suffoque encore son quotidien. Un jour de janvier, sa voix était pleine de joie quand elle m’a téléphoné. Elle venait d’être interviewée dans les toilettes de la fac avec Julien Bobroff.

Dis comme ça, bien sûr, ça surprend un peu.

Que faisait-elle au petit coin avec une équipe de télé ? Et puis, c’est qui ce Julien ?

Chez nous, Julien Bobroff est une vraie star. Pas que chez nous en réalité puisque qu’il y a pas loin de 150 000 personnes abonnées à la chaîne Youtube de ce prof de physique (@Julien_Bobroff). Dont Olivier, depuis des années. Et Églantine depuis presque aussi longtemps.

Cet enseignant-chercheur rattaché à la fac d’Églantine est un brillant vulgarisateur. Il est capable de capter l’attention de parfaits néophytes sur des sujets hautement scientifiques. Avec lui, tout le monde peut s’attaquer à la physique quantique – en s’accrochant un peu, la pente est quand même raide.

Mais quel rapport avec les gogues de l’université ?

Ben la physique, justement. A travers une idée décalée. Trouvée à force de chercher le meilleur endroit pour diffuser de la science. Un endroit où on a du temps et rien d’autre à regarder qu’une porte ou un mur. Des toilettes.

Avec son équipe de vulgarisation La physique autrement, Julien Bobroff a imaginé l’expo scientifique la plus improbable.

« Le pari fou de ce projet, c’est de transformer des toilettes en salles d’expo pour vulgariser les sciences. Vous êtes dans une fac, un lycée, un musée ? Vous avez accès aux toilettes ? Imprimez les affiches, scotchez-les, et le tour est joué. Vous pouvez être sûr.es que les visiteur.euses seront au rendez-vous, avec l’effet de surprise garanti ! »

Ça s’appelle Aux chiottes la physique !

Ce jour-là, TF1 est venu filmer Julien Bobroff dans les toilettes des salles de cours d’Églantine. Curieuse comme une pie, elle a passé une tête, s’est retrouvée embarquée dans l’interview, était trop heureuse de parler d’un projet qu’elle trouve génial. J’attendais de voir la vidéo apparaître quelque part pour la partager ici. Mais je ne l’ai pas trouvée.

Il faudra vous contenter d’imaginer les yeux brillants, le sourire rayonnant et les paroles qui se bousculent allègrement quand Églantine raconte son aventure chiotissime.

Quelques heures à la plage

Escapade hivernale sur la côte atlantique. Entre dunes dorées, rouleaux puissants et moments de détente face à l’océan.

Bordeaux. V nous prête sa voiture. L’océan est au bout de cette route qui serpente entre les forêts de pins. La lumière dorée de l’hiver atlantique baigne les troncs rouges, rebondit sur les flaques de sable, allume les grappes de mimosas.

Plage du Grand Crohot. Celle de mon enfance. Quand, lassés de la marée basse côté Bassin, nous allions à l’Océan. Ici, on ne va pas à la mer.

L’océan, ce sont les hautes dunes que l’on se dépêche de monter, jusqu’à perdre son souffle, puis de descendre en courant à pas de géant, tels des astronautes lunaires aux pieds nus. Ce sont ces plages qui s’étirent à perte de vue, où que porte le regard. Ce sont les rouleaux qui déferlent en longs rubans blancs échevelés par le vent sur une eau qui oscille entre un vert bouteille, un gris de plomb et un parme presque métallique.

En hiver, c’est un pêcheur qui surveille ses longues cannes pointées vers l’horizon. Des manteaux épais et des bonnets en laine, vite retirés – le soleil inespéré appelle une légèreté oubliée. Des chiens courant dans les petites vagues qui viennent mourir sur un replat. Des cerfs-volants dans le contre-jour. Un papa qui joue au ballon avec ses garçons. Des maillots de bain courageux. Un surfeur en combi. Des cheveux gris sur des chaises pliables. Des enfants chaussés de bottes en caoutchouc.

Et le jean d’Hortense qui sèche sur le grillage protégeant la dune.

Allongée sur ma doudoune qui fait office de paillasse, jambes nues, elle lit.

L’océan ronronne.

Ma gourde plantée dans le sable à côté du sac du pique-nique.

Un bateau traverse lentement l’horizon.

Des avions de chasse trouent le ciel.

Une voiture file sur la plage. Logo de la commune. Bientôt, il faudra nettoyer. Préparer les lieux pour la saison.

Déjà, l’après-midi tire à sa fin. Le soleil commence à raser les dunes.

Fin de la parenthèse océane.

Le soir, après les embouteillages, retirer les derniers grains de sable entre ses orteils.

C’était bien.

La chute

Chute : fait de tomber, action de se détacher, fait de passer à une situation plus mauvaise (Larousse). Inexorable, inévitable, malgré l’aide, malgré les alertes, il ne reste que l’impuissance face à la chute de ma maman.

Elle est tombée. Ça devait arriver. Ce n’est pas la première chute. Jusqu’à présent, elle réussissait à s’en sortir avec quelques éraflures et des hématomes. En octobre, elle avait explosé ses lunettes. La peur l’avait amenée à accepter un déambulateur. On lui a choisi un truc de compet’, en métal vert, avec une assise en cuir. Beau, léger, maniable. Pas ce truc en plastique noir qui hante les couloirs des EPHAD.

Mais un déambulateur, même le plus beau, c’est pour les vieux. Or, elle ne se résout pas à utiliser les marqueurs de vieillesse. Elle refuse d’être vieille. D’autant qu’à son âge, aujourd’hui, beaucoup sont juste un peu moins jeunes.

Elle a perdu l’équilibre en promenant son chien. Comme chaque fois. Son déambulateur est resté dans son appartement. Il sert de porte-manteau. Pompiers, Urgences. Épaule cassée (un nom plus compliqué en rapport avec l’humérus et une histoire de déplacement). Opération. Prothèse.

L’hôpital est saturé. Les urgences débordent. Les lits sont rares. Plus de 24h sur un brancard aux urgences. On veut la renvoyer chez elle en attendant la suite.

Mais la chute est aussi morale. Il y a longtemps que ma mère s’est mise en faillite d’elle-même.  Les symptômes de ses maladies et un abandon personnel alimentent un effondrement permanent. De gros blocs en petits cailloux, tout se délabre. J’explique le champ de ruines. Les urgences se démènent. On lui trouve un lit. L’hôpital la garde.

Perdue dans le bleu clair des draps, shootée aux anti-douleurs, elle attendait son transfert quand j’ai finalement pu la voir quelques minutes. Je n’ai pas regretté d’avoir insisté contre son retour à domicile. Sa chute est vertigineuse. Et elle n’est pas terminée. Chaque étape me lamine.

J’ai récupéré le chien. Il restera certainement plusieurs mois avec nous.

Ceci est une clé

Ou comment Magritte peut déverrouiller une facette d’Hortense.

Ne pas partir en vacances, c’est prendre le temps de laisser faner les maladies d’hiver en un froissement de mouchoirs

en papier. C’est aussi profiter d’habiter à proximité d’une ville qui fait rêver le monde entier, surtout depuis qu’elle a été si joliment mise en scène pour les jeux olympiques.

La pluie, le froid et les journées mornes n’incitent pas à se balader nez au vent dans les rues parisiennes. Alors il reste les musées. L’offre est monumentale. Sauf le lundi, où la plupart d’entre eux sont fermés. Seul Beaubourg ouvre ses portes et ses escalators extérieurs qui révèlent petit à petit une vue magnifique sur les toits parisiens. Même quand la tour Eiffel s’estompe dans les nuages.

L’expo phare du moment est celle sur le surréalisme. Une foule compacte piétine dans les allées, écoute doctement la voix d’André Breton reconstituée par une IA tout en découvrant son écriture serrée sur les pages de ses carnets. « Surréalisme » foisonne d’œuvres plus ou moins connues, bifurque entre les amitiés et les rivalités, les nationalités, les genres, les supports, les formats, les inspirations. L’ensemble est gigantesque, limite indigeste.

Et puis il faut aimer. Ce n’est pas mon courant favori même si la démarche est passionnante. Un artiste en particulier m’a pourtant fait énormément vibrer, Max Ernst. Je connaissais un peu, de loin, de nom. Une vraie rencontre. C’est une de ses œuvres, L’ange du foyer, qui a été choisie pour l’affiche de l’exposition. Personnellement, je suis restée subjuguée par ses forêts.

J’avais traîné Hortense avec moi. Qu’elle découvre par elle-même des œuvres qu’elle peut aimer, critiquer, détester. Peu importe, du moment qu’elle s’autorise ses propres choix. Elle a traversé l’exposition sans s’attarder. Trop de monde. Contempler une œuvre tenait de la bataille opiniâtre bien que silencieuse. Elle, ce sont les œuvres de Magritte qui ont systématiquement retenu son regard.

René Magritte, Les valeurs personnelles, 1952

Ses toiles font écho aux sentiments d’Hortense. Ce décalage permanent, légèrement absurde, derrière une première impression de normalité, c’est un univers qui lui parle, dans lequel elle se reconnaît. Car sous son air désinvolte, Hortense cache surtout une grande sensibilité. Comme elle ne sait pas vraiment quoi en faire, comme elle se sent très en marge des normes attendues, elle se verrouille. Magritte a été comme une clé.

Dans l’immensité de cette exposition, Magritte n’est qu’une anecdote. Mais il m’a permis de comprendre une facette d’Hortense. Rien que pour ça, ça valait la peine d’affronter la foule.

Le Père-Noël est un écureuil

Écureuil : petit mammifère qui aménage des cachettes. Père-Noël : gros mammifère qui apporte des présents. Maman : un mélange des deux.

J’aime les Noël foisonnants et généreux. Les sourires qui naissent dans les surprises. Les yeux qui brillent après l’attente. Les papiers froissés qui tombent au sol. Les premières mises en marche, les premiers essayages – avec cette petite incertitude sur la taille et le coloris –, les premières pages tournées, le premier chocolat. Ces moments fugaces s’estompent trop vite dans les brumes du quotidien. Je m’en repais avec plaisir, avide de saisir les émotions suspendues au coin des lèvres ou dans l’éclat d’un regard.

Pendant des semaines, tel un écureuil frénétique, je cache les cadeaux un peu partout dans la maison. Je ne les emballe pas, ce serait trop visible. Ils se fondent dans le bazar ambiant de la maison. Je profite de notre défaut généralisé de rangement.

Le problème des écureuils, c’est qu’ils sont connus pour ne pas toujours retrouver leurs provisions… Cette année encore, j’ai retourné toute la maison à la recherche d’un cadeau trop bien dissimulé. J’avais modifié sa cachette un peu plus tôt dans la journée. Vous connaissez cet horrible sensation ? Quand on se revoit faire un geste mais que le résultat a été avalé par un trou noir mémoriel ? J’aurais voulu forer dans mon cerveau pour en extirper le souvenir enfoui.

Tout le monde dormait quand j’ai finalement mis la main dessus. Il attend sous le sapin, retardataire solitaire. Heureusement, nous sommes dans l’équipe des ouvreurs de cadeaux pendant le réveillon. Aujourd’hui, c’est vraiment Noël. Alors, il n’est pas réellement en retard.

Joyeux Noël à tous les écureuils et à leurs familles !

Et merci à Eglantine pour sa désopilante comparaison entre un écureuil et moi.

La bande d’ados

Petit bonheur de les avoir à la maison. Profiter des éclats de rire qui montent du sous-sol avant que vienne le temps où l’oiseau quittera le nid.

Ils ont quinze, seize ans. La timidité les rend un peu gauches. Ils sont plutôt atypiques, décalés, loin de ces jeunes forts de l’assurance de leurs bons-droits. Eux, ils s’interrogent sur la société, les questions de genre ou la psychologie. Ils sont cinq. Leurs rires montent du sous-sol. Je l’ai nettoyé à fond pour qu’ils puissent s’y réfugier toute la nuit.

Seules quelques parts de pizza dans le four témoignent de leur moment à cuisiner ensemble. Ils ont laissé la cuisine bien rangée. Les papiers cadeaux sont dans la poubelle de tri. Une partie de leurs présents attendent le petit-déjeuner sur la table de la salle à manger. Hortense et ses amis se font leur petit Noël à eux.

A l’étage, le sommeil s’est déjà installé dans les chambres. Les chats lissent leur pelage avant de s’endormir sur les fauteuils du salon, éclairés par le clignotement intermittent des guirlandes de Noël.

Assise sur le canapé, mon ordinateur sur les genoux, j’ai envie de partager ce moment fugace de plénitude. Malgré le temps qui s’emballe à l’approche des fêtes, Hortense a su se préserver un moment pour elle. Négocié de haute lutte. Je ne souhaitais pas tellement avoir la maison envahie par une bande d’ado dans la succession tourbillonnante des repas de fête et des derniers préparatifs de Noël.

La partie de Loup Garou bat son plein. Les matelas d’appoint sont gonflés. Couettes et oreillers sont entassés sur le dossier du petit canapé.

J’aime savoir qu’ils se sentent bien. Je profite à fond de ces dernières années où la maison vibre de leurs éclats de rire.

15 ans, des bougies et du vert plein la vie

Les yeux levés vers son mètre soixante-dix-sept, j’oubliais souvent qu’elle n’avait que quatorze ans. Seules ses joues encore pouponnes et quelques mimiques enfantines rappellent le bébé potelé, la petite fille mutine, la pré-ado taquine.

Enfin, son âge correspond un peu plus à sa morphologie. Quinze ans à la voir grandir et s’épanouir. Exubérante et secrète. Touchante et agaçante. Tendre et tranchante. Calme et bouillonnante. Brillante et fatigante. On ne s’ennuie jamais avec Hortense.

Elle ne se lasse pas de plonger avec bouteille et détendeur, gratte sa guitare avec ardeur, se déploie sur le terrain de volley, détente élastique face au filet. Elle mélange les genres avec ses ami.es., craque pour ce garçon qu’elle retrouve à la sortie du lycée et avec qui elle partage des clémentines sur la table de la cuisine.

Cette année, son anniversaire est tombé un lundi. Journée étrange qui commence tôt et s’étire tard dans la nuit pluvieuse, comme un long poignard pénétrant les brumes balbutiantes de cette nouvelle semaine. J’ai semé des bougies tout au long de la journée pour éclairer les yeux gonflés de fatigue. Une sur le croissant frais du petit déjeuner. Quinze sur le gâteau au chocolat du dîner.

Bientôt les premières heures de conduite. Et le bac qui se profile à l’horizon ! Dessins préparatoires de l’indépendance qui gardent encore l’empreinte des couleurs de l’enfance.

Si le tableau se peint encore un peu avec elle, Hortense maîtrise de mieux en mieux ses pinceaux. Et moi, j’aime regarder la façon dont elle colore sa vie. Avec une dominante de vert, couleur de vie et d’espoir. Sa couleur préférée.

Première neige

Alerte orange pour flocons blancs. La neige s’est invitée ce matin sans un bruit. Elle est restée jusqu’au soir. Sur l’autoroute, on roulait au pas. Dans les rues, les boules de neige fusaient.

Eglantine m’a envoyé cette photo en fin de journée. Le chemin qui mène à sa résidence étudiante a des airs de village endormi alors que la couleur du ciel, avec la lumière chaude du lampadaire, rappelle les vibrations d’un tableau de Van Gogh.

Beauté des premières neiges.

Orsay à la tombée de la nuit, @Eglantine

La longue route de l’adolescence

Je ne me lasse pas de regarder cette vidéo (trop de visages, je ne la diffuserai pas ici), captée à la fin des vacances alors qu’Hortense avait retrouvé ses ami·es scout·es. Détendue, souriante, enjouée, elle rayonne, riant, chantant et dansant avec les autres chemises rouges lors du retour-photo des camps de l’été. Il y a les copines de toujours. Celle avec qui elle était à la maternelle et celle qui partageait ses cours de GRS à l’école primaire. Il y a les nouveaux copains. Celui qu’elle considère comme son reflet masculin, même taille, même humour, même énergie. Celui qui fait battre son cœur plus vite que les ailes d’un colibri et dont on a beaucoup entendu parler ces dernières semaines. Et celui qui, justement, les a aidés à se rapprocher, à prendre des risques, à se déclarer.

Qu’il est difficile d’apprivoiser ses sentiments quand on quinze ans ou presque. Sueurs et frémissements, entre gêne et grands engouements, alors que les hormones font des loopings délirants, montagnes russes des émotions.  J’avais oublié l’intensité de ces premiers émois.

Bonheur de voir Hortense sereine et heureuse face à cette vie qui se dessine par touches impressionnistes. S’épanouir dans la plongée. Se révéler au volley. Fleurir au lycée. Chatoyer en grattant sa guitare. Profiter des vacances en famille dans son pays natal. Vibrer avec les scouts. Éprouver de nouveaux sentiments. Se confier tranquillement. Bâtir cet univers qui lui est propre, ouvert sur les autres, légèrement décalé, pleinement assumé.

Être dans dans son monde mais avec les autres.
Beach-volley en Turquie.
Merci tante Élise pour la photo !

Elle ne crie pas, elle ne boude pas, elle laisse glisser. Souvent silencieuse avec les adultes, elle sait toutefois se faire entendre quand un mal-être s’installe. Elle choisit les chemins détournés, il faut savoir lire les signes, entendre les échos, les bruissements et les murmures. Nous l’avons éprouvé d’une autre manière avec Églantine. Alors nous restons à l’écoute, entre vigilance et bienveillance, posant des bornes qui peuvent accueillir quelques herbes sauvages, propices à une pause sur la longue route de l’adolescence.

Pas cette interminable ligne droite de l’autoroute. Plutôt les virages sinueux de la montagne avec ses cailloux, de belles pentes et des cols compliqués. Mais les rêveries nivéales en hiver, les éclats colorés du printemps, l’ombre rafraîchissante des arbres en été, les moirures mélancoliques de l’automne.

Accompagner l’adolescence, c’est faire de la place à une altérité intime qui rebat chaque jour les cartes de nos propres certitudes. Un beau voyage.

La longue route de l'adolescence
Image par Pexels de Pixabay

La chambre d’étudiante

La chambre d’enfant d’Eglantine accueillait facilement ses amies. On posait un matelas au sol. On entendait les rires étouffés derrière la porte alors qu’elles auraient dû dormir depuis longtemps. Puis la chambre s’est tue.

Antre des douleurs et de cette fatigue accablante, elle n’a plus hébergé qu’une longue solitude. Seule concession à l’adolescence, la sédimentation des objets. Les cours qui s’empilent. Les tas de vêtements. Les piles de livres et les boîtes de jeux qui prennent la poussière. Et toujours Eglantine au fond de son lit, enfouie sous ses couvertures, un doux sourire accroché aux lèvres. Sensation de temps suspendu dans une parenthèse pas vraiment enchantée.

Mais la chambre ne fait pas le moine. Si, tel un lac, elle restait impassible en surface, les petits cailloux jetés dans l’eau au fil des années avaient nourri un tourbillon vital. Il ne manquait qu’une impulsion pour que cet élan prenne son envol.

Un nouveau traitement, le bac, une inscription à la fac et voilà désormais la chambre d’étudiante.

Une petite voix résonne en moi. Mes chers parents, je pars, je vous aime mais pars… Je ne m’enfuis pas, je vole… Églantine aimait jouer cette chanson au piano, à une époque où elle ne quittait même plus la maison pour aller en classe.

Aujourd’hui, elle vit toute la semaine dans sa chambre d’étudiante. Elle appelle de temps en temps. Ramène son linge sale le week-end et repart le dimanche soir avec des petits plats maison – sauf quand, vraiment, je n’ai pas envie de cuisiner.

Sa chambre est le nouveau cocon à partir duquel elle rayonne. Elle rejoint ses cours à pied, au rythme tranquille de sa nouvelle amie Roxane et de sa chienne guide, Speed – qui porte très mal son nom. Bientôt, elle déménagera dans la nouvelle résidence dédiée aux étudiants de sa licence, à cinquante mètres du bâtiment de leur institut. Les travaux seront terminés dans quelques semaines. La chambre d’étudiante, c’est le vrai début de sa vie d’adulte. C’est un ailleurs, c’est une chambre avec vue… sur l’avenir.