La nouvelle du mois – Au bord de la route

Nous pouvons accélérer et renforcer notre assise financière afin d’accroître nos performances.

Alain suit le discours du CEO qui parcourt la scène. Les chiffres apparaissent sur l’écran géant. L’homme est  grand, fin, dynamique derrière ses élégantes lunettes noires, vêtu d’un costume noir, de chaussures de cuir noir, impeccables, d’une cravate noire et d’une chemise blanche aux poignets amidonnés, fermés par des boutons de manchettes. A cette distance de l’estrade, Alain n’en distingue pas le motif.

Nos produits n’ont jamais été d’aussi bonne qualité.

Alain sourit. Cette phrase ne veut rien dire. Leur groupe est le leader européen des produits d’entretien. Il y a belle lurette que leur gel WC détartre, désinfecte et fait briller ; que leurs éponges ont montré leur efficacité et leur durabilité ;  et que les couleurs de leurs gants ont conquis les ménagères. Sûr qu’il est difficile de faire mieux.

Alain aime travailler pour un leader. Quand il déjeune chez sa mère le dimanche, il gare son Audi Q5 ostensiblement dans l’allée. Son poste lui permet d’avoir un véhicule de fonction. Quand il roule dans sa voiture grise métallisée, il est l’entreprise. Elle est lui. Il s’enfonce au plus profond de son siège en cuir, lance sa playlist Renaud de la pulpe du doigt sur l’écran central et appuie avec délectation sur l’accélérateur. Il sent le moteur monter rapidement en puissance. Il est grisé par la vitesse. Cette voiture symbolise le pouvoir de ses responsabilités et la valeur de son investissement chez Radcliff Benchriser.

Le CEO, discret micro serre-tête sur son épaisse chevelure, enchaine les slides. Alain connaît ces chiffres par cœur. C’est son travail qui défile devant tous les cadres du groupe. Pas question qu’Imbert en récupère les lauriers. Alain resserre le nœud de sa cravate rouge. Il plisse les yeux. Sa stratégie était la bonne. Mettre Darget en copie de son dernier mail devrait éviter de se faire doubler par Imbert. Mais bordel, où c’est qu’j’ai mis mon flingue, résonne en rythme dans la tête d’Alain.

Dans l’open space, personne ne sait qu’Alain préfère Renaud à Michel Sardou. A vrai dire, personne ne sait ce qu’aime Alain. La musique n’a pas sa place dans les tableaux de reporting, la gestion de l’activité, le contrôle de la rentabilité des investissements. Exactement ce que présente leur CEO en cette matinée de séminaire pour les cadres dirigeants du groupe.

Les applaudissements fusent. La prez s’est bien passée. Alors que tout le monde se lève pour la pause déjeuner, Alain se dirige vers son n+1. Son téléphone vibre dans sa poche. Un message de son assistante pour savoir si tout s’est bien passé. Quand il relève la tête de son écran, Alain aperçoit Imbert entamer la conversation avec leur chef. Les sourires sont satisfaits et complices. Quand Alain arrive enfin à leur hauteur, son n+1 a terminé les félicitations. Il doit les quitter. Imbert lui a coupé l’herbe sous le pied. Encore. Alain sent des gouttes de sueur perler dans son dos. Mais bordel, où c’est qu’j’ai mis mon flingue.

Il passe le reste de la journée à se remémorer toutes les petites vexations des derniers mois. Imbert est en train de lui piquer sa place, il en est sûr. Comment le groupe peut-il être aveugle à ce point ? Imbert, c’est de la poudre aux yeux. Tout est dans la forme, rien dans le fond. En creusant un peu, on constate rapidement qu’il ne connaît rien à ses sujets. Mais les chefs n’ont pas le temps de creuser. Ils aiment le bagou du jeune quarantenaire qui a calqué son look sur celui du CEO. Pour la première fois, Alain sent le poids de son âge. Cinquante-six ans, pourtant, ce n’est pourtant pas si vieux.

Dans le miroir des toilettes, Alain observe l’homme en face de lui. Les cheveux poivre et sel, plutôt sel que poivre d’ailleurs. Depuis quand ? Le front déjà bien dégarni, la peau un peu flasque, les poches sous les yeux. Déjà qu’il a un regard de fouine avec ses petits yeux resserrés sur son gros nez, ses cernes gonflés lui sautent aux yeux. Il se sent laid. Il se passe de l’eau froide sur le visage et rejoint la grande salle de conférence pour une dernière table ronde sur les enjeux environnementaux.

Alain profite du relâchement général pour poster un commentaire bien senti sur LinkedIn. Difficile de montrer son implication sans laisser entendre qu’il tire la couverture à lui. Chantal, son assistante, est la première à liker sa publication. Cette femme l’angoisse. Elle semble le suivre comme son ombre. Elle est une des rares à être encore plus âgée que lui. Il aurait bien aimé avoir la petite Chloé. « Vous, vous avez déjà la crème de la crème avec notre Chantal » avait rétorqué son chef quand il avait demandé à ce que la nouvelle assistante lui soit attribuée. Il voit régulièrement Imbert reluquer le cul de son assistante quand lui se contente des chandails ternes de Chantal.

Ce week-end là, Alain dort mal. Ce séminaire l’a éteint. Il n’a envie de rien. Il est épuisé, pourtant il ne ferme pas l’œil de la nuit. Lundi matin, il lutte pour sortir de son lit, quitter le confort de son pyjama et enfiler son costume bleu marine. Il reste un moment assis derrière son volant avant de mettre en route le moteur de son Audi. Sur l’autoroute, son pied refuse d’appuyer sur l’accélérateur. Il se fait doubler par un camion peint en camaïeux de roses estampillé Lucia trotter et plein de pictos de réseaux sociaux qu’il ne fréquente pas.

Il regarde le camion quitter l’autoroute à la sortie suivante. Il se concentre sur son volant et tente encore une fois d’accélérer. Son corps refuse de lui obéir. Soudain, il réalise que, lui aussi, il devait sortir de l’autoroute. Pris de panique, Alain ralentit encore plus. Il réfléchit à la meilleure manière de faire demi-tour. Mais on ne rebrousse pas chemin sur une autoroute. Excédé par sa lenteur, trois voitures et un semi-remorque klaxonnent rageusement le Q5.

Trente minutes plus tard, Alain est enfin revenu à la sortie 35. Il ne comprend toujours pas pourquoi il n’a pas suivi la route habituelle. Il l’emprunte du lundi au vendredi, toutes les semaines, hors jours fériés, week-ends et quelques vacances qu’il passe invariablement avec sa maman. Aujourd’hui, son corps ne lui répond plus. A la sortie du bois de Dorancy, Alain aperçoit le camion rose sur le bord de la route. Emmitouflée dans une épaisse parka jaune, un bonnet bleu turquoise enfoncé sur la tête, une femme brave les premières gouttes de pluie et examine une roue.

Alain se gare devant le camion et rejoint la parka jaune.

– Un problème ?

– J’ai crevé.

Elle a un léger accent espagnol et un petit anneau dans le nez. Elle tapote sur son téléphone alors que la pluie devient plus forte.

– Viens, on se met à l’abri !

Et elle contourne son camion, ouvre la porte latérale et grimpe à l’intérieur d’un bon athlétique.

– Attends, je te sors l’escalier, ce sera plus simple !

Elle ne semble ni surprise, ni apeurée par Alain. Sa présence paraît évidente, naturelle, presque attendue.

Alain comprend pourquoi en découvrant six museaux se tourner vers lui quand il entre dans le camion. Aucun ne grogne. On n’entend que la pluie qui tambourine désormais sur la taule. Le camion est bien plus grand qu’un camping-car mais beaucoup plus petit que ceux de Radcliff Benchriser qui sillonnent l’Europe, reliant leurs sites de production aux différents points de vente.

L’intérieur du camion ressemble à une serre. Des dizaines de plantes sont accrochées dans tous les coins d’un capharnaüm de bois de récupération et d’objets hétéroclites et colorés. La femme lève le nez de son téléphone et lui sourit.

– C’est sympa de t’être arrêté. Moi c’est Lucia, et toi ?

Dans son costume sévère, Alain se sent complètement décalé. Lui qui mène ses équipes à la baguette se découvre gauche et maladroit dans l’univers parallèle de ce camion. Pourquoi est-il monté ? Il s’assoit avec Lucia sur les banquettes colorées à l’arrière du camion.

– Je ne peux pas te proposer un café, je débranche le gaz quand je roule. Tu peux m’emmener ?

Elle a trouvé un ami qui peut l’aider à changer son pneu. Il s’est mis en route, mais il n’est pas à côté. Il arrivera cet après-midi, voire ce soir.

– Tu sais, sur la route, on ne sait jamais vraiment combien de temps on va mettre.

Il ne sait pas mais il hoche la tête d’un air entendu.

En attendant, elle a besoin d’aller dans un garage pour acheter un pneu. Elle cherche sur son téléphone l’endroit le plus proche. Elle a finalement branché le gaz et mis de l’eau à chauffer pour le café.

Le téléphone d’Alain se met à vibrer. Un appel de Chantal. Pour la première fois de sa carrière, il ne décroche pas. Il regarde le téléphone, hébété, tétanisé.

– Ca va pas fort toi, déclare Lucia en déposant un café fumant à côté d’Alain.

Un jeune chien vient le renifler. Il laisse un filet de bave sur son pantalon.

Alain relève la tête et croise le regard de Lucia. Elle est plus jeune que lui, mais pas tant que ça non plus. Elle doit avoir le même âge qu’Imbert. Imbert… C’est lui maintenant qui l’appelle.

Lucia prend le téléphone, le dépose sur la banquette et frotte les mains d’Alain.

– Ola ! Va falloir te réparer toi aussi. Mashallah ! s’exclame-t-elle en lui pinçant la joue.

Alain est surpris, mais il se laisse faire, envoûté par le sourire et la douceur de Lucia. Elle lui dénoue sa cravate et lui tend le café.

– Allez, bois, tu en as encore plus besoin que moi.

En quelques minutes, Lucia a trouvé un garage où acheter le type de pneus adapté pour Freddy. C’est le nom de son camion.

– Douze ans ensemble sur les routes du monde entier. Tu comprends, c’est mon meilleur ami.

Elle tapote la banquette, pensive. Son regard pétille des milliers de souvenirs accumulés avec Freddy.

Assise sur le siège en cuir du Q5, Lucia semble ratatinée. Comme un coquelicot qu’on aurait mis dans un vase. Face au tableau de bord rutilant, elle a perdu son éclat. Alain suit le GPS jusqu’au garage. Il n’a pas fallu dix minutes pour que Lucia change la playlist sur Spotify. Mistral gagnant, c’est sympa, mais avec cette pluie, il faut nous mettre du soleil dans les oreilles ! Et elle choisit une musique mixant des airs orientaux à un jazz classique.

Elle attrape son gros sac sur le siège arrière, en sors une caméra et commence à se filmer. Elle raconte sa galère et présente Alain comme son sauveur. Elle retrouve ses couleurs face à l’objectif.

Au garage, Lucia négocie âprement. Puis elle paye en liquide et charge l’énorme pneu dans le coffre d’Alain. Elle a confié la caméra à Alain et elle commente tout ce qui se passe. Sur le chemin du retour, elle a repris sa caméra et filme Alain, la route et la pluie qui a recommencé à tomber.

Au détour d’un virage, le ciel se pare d’un arc-en-ciel. Un rayon de soleil vient illuminer les verts printaniers et les fleurs des arbres. Lucia demande à Alain de s’arrêter.

– On va s’occuper de toi maintenant.

Sur l’écran du téléphone d’Alain, les notifications se succèdent. Pourtant, il suit Lucia. Elle s’enfonce sur un chemin de terre. Avec ses chaussures de ville, Alain dérape souvent. Il est obligé de regarder où il pose les pieds pour ne pas perdre l’équilibre. Il entend un ruisseau couler de l’autre côté des arbres. Lucia semble chercher quelque chose.

– Là ! s’écrie-t-elle soudaine, folle de joie. Regarde ! J’étais certaine qu’on en trouverait.

Et elle se met à cueillir des feuilles dans les sous-bois. Longues, oblongues, elles sont penser à du muguet. Lucia frotte une feuille entre ses doigts et approche sa main du visage d’Alain.

– Tu sens ?

– Ça sent l’ail ! répond Alain, surpris.

– C’est ça ! C’est de l’ail de ours. Avec quelques œufs, ça va nous faire une très bonne omelette. Allez, aide-moi à en cueillir. Ça réduit beaucoup à la cuisson. Un peu comme les épinards.

Alain s’accroupit et cueille les feuilles tendres. Lucia filme et commente la cueillette. Elle est enthousiaste. Il y a longtemps qu’elle n’avait pas trouvé un tel spot d’ail des ours. Elle promet de revenir dès qu’elle aura réparé Freddy et de leur donner alors sa super recette de pesto à l’ail des ours. Elle parle à sa commu. Alain la regarde faire, subjugué.

Lucia range leur récolte dans un sac plastique qui a servi plus d’une fois. Elle le noue sur son sac-à-dos et continue de suivre le chemin. Un peu plus loin, elle semble enfin avoir trouvé ce qu’elle cherchait. Au bout d’une pente herbeuse, un saule étire ses branches couvertes de bourgeons au bord d’un ruisseau.

– Enlève tes chaussures, ordonne Lucia avec son accent espagnol.

Alain ne bouge pas.

– Allez, enlève tes chaussures, vas-y ! reprend-elle en riant derrière sa caméra.

Elle ne se moque pas de lui. Sa voix est chaude comme un soleil d’été. Elle pose sa caméra et retire ses chaussures. Elle agite ses orteils devant l’objectif.

Alors Alain dénoue ses lacets et retire ses chaussettes en laine d’Ecosse. Il frissonne en posant ses pieds nus dans l’herbe humide. Lucia le prend par la main et l’emmène vers le ruisseau. Alain n’aime pas sentir la boue sous ses pieds. Il évite de justesse d’écraser une limace et perd l’équilibre. Lucia le retient. Son rire est communicatif. Alain se détend. Petit à petit il accepte de poser toute la plante de son pied au sol, faisant confiance aux brins d’herbe pour ne pas glisser.

Au bord du ruisseau, une poule d’eau s’enfuie à leur arrivée. Ils s’assoient sur la berge, les pieds dans l’eau glacée. L’arc-en-ciel a disparu. Désormais, le ciel est clair et le soleil chauffe leurs nuques. Alain ferme les yeux et penche sa tête en arrière pour profiter de la chaleur sur son visage.

De retour au camion, Lucia fait sortir les chiens et se met en cuisine. Alain se demande comment un si petit espace peut contenir autant de choses. Le camion est organisé en strates dont chacune à son utilité. Une trappe dans le sol et on trouve des réserves de nourritures. Des bocaux collés au plafond contiennent épices et autres aliments nécessaires pour cuisiner. Lucia a aménagé un grand espace pour ses chiens en-dessous de son lit. Et elle a même un petit atelier pour fabriquer des bijoux.

Jack, l’ami de Lucia, les rejoint au milieu de l’après-midi. Changer la roue de Freddy n’est pas une mince affaire. Il voyage avec Caro dans un van bien plus petit que Freddy. Ils ont rencontré Lucia en Turquie, une plage où chacun avait sa place sans être les uns sur les autres. Tu vois, la van life, c’est sympa, on partage de ouf, explique Jack, mais on a besoin d’être chacun chez soi. C’est aussi un mode vie hyper solitaire.

Alain les trouve très soudés et connectés pour des solitaires. Il se sent bien plus seul. Ses seuls contacts sont des relations professionnelles. Et sa maman. Le soir, il rentre tard dans un un appartement sans âme où il y a bien longtemps qu’il n’a même pas essayé de ramener une femme.

Quand la nuit tombe, Freddy est réparé. Lucia s’installe derrière son volant. Il lui faut trouver un endroit pour la nuit. Freddy n’est pas partout le bienvenu. Jack et Caro ont un plan à deux heures de route. Il est temps de repartir.

Assis au volant de son Q5, Alain rallume son téléphone. Au milieu des trois cent quarante-sept notifications de mails et autres messages, personne à qui raconter sa folle journée dans cette bulle hors normes. De retour chez lui, il retire ses chaussures et ses chaussettes. Il a les pieds noirs. Son costume est bon pour le pressing et sa chemise sent l’ail, le chien mouillé et la transpiration. Pour la première fois de sa vie, Alain va se coucher sans savoir de quoi demain sera fait. Une seule certitude, le groupe Radcliff Benchriser n’est plus le centre absolu de sa vie. Il laisse ça aux longues dents des Imbert et compagnie.

Le flou de son avenir ne l’angoisse pas. L’arc-en-ciel des possibles le rassure. Il pense à Lucia, Jack et Caro et s’endort paisiblement pour la première fois depuis des années.

Janis et les cerisiers en fleur

Cette semaine, la photo du lundi est l’œuvre d’Eglantine. Elle a profité d’une éclaircie pour faire un tour au parc de Sceaux avec son nouveau vélo, Janis. Oui, elle lui a donné un nom. Et comme je trouve l’idée hyper sympa, je l’ai copiée. Ma bicyclette, elle, s’appelle désormais Pimprenelle.

En recevant la photo de Janis sous les cerisiers en fleurs du parc de sceaux, je me rends compte que je suis passée à côté de la floraison de ces superbes spécimens japonais cette année. Accaparée par mes différentes activités, j’ai laissé le temps filer. Et, déjà, les pétales se répandent en neige rose sur les pelouses verdoyantes.

Eglantine, elle, a profité du temps mitigé – et donc peu engageant à la promenade – pour s’installer sous les cerisiers sans qu’ils ne soient pris d’assaut par les adeptes du hanami – coutume traditionnelle japonaise qui consiste à admirer les cerisiers en fleur au printemps. Elle a déplié une vieille couverture emportée pour l’occasion, sorti son crochet et son fil de coton et elle a tissé quelques rangées de son prochain ouvrage.

Voilà, après des années au fond de son lit, Eglantine peut enfin envisager de vivre des moments seule, des moments où elle n’a pas besoin de nous pour la soutenir, des moments qu’elle a choisi et qui lui appartiennent. Et ça fait chaud au cœur.

Sacrée pause

Voilà le problème de casser la routine. S’autoriser à ne pas écrire une fois. Parce que gros coups de fatigue. Parce que petit moral. Parce que je ne sais plus trop pourquoi je le fais. Et hop, ce sont plusieurs jours de blanc, la pause qui s’allonge.

Alors je rattrape le rythme pour la photo du lundi. Même si ce lundi férié ressemble plutôt à un dimanche tranquille.

Vendredi soir, nous avons testé la nocturne gratuite du Louvre, formule lancée ce mois-ci. Désormais, chaque premier vendredi du mois, le Louvre propose une nocturne gratuite de 18h à 21h45.

Eglantine était trop fatiguée. J’y suis allée avec Hortense et sa copine Juliette. Elles sont restées longtemps devant le Sacre de Napoléon de David. Deux ados en sweat à capuche et aux épaules fatiguées. Plus que la peinture, je soupçonne qu’elles ont apprécié la banquette rembourrée. Il semble que nous ayons marché environ cinq kilomètres ce soir-là…

Quitte à faire une pause, autant qu’elle soit monumentale et historique.

Éclats de verdure

J’aime le printemps ; ses ciels gris sombres qui précèdent les orages et succèdent aux bleus éclatants ; la lumière qui s’accroche dans les premières feuilles des arbres ; les touches cotonneuses de vert tendre, de rose pastel et de blanc velouté suspendues aux branches tortueuses des grands arbres et des humbles buissons.

J’aime l’odeur de la terre après la pluie, la chaleur qui réchauffe les visages, la nuit qui tombe plus tard, les oiseaux qui chantent aux premières lueurs du jour.

En attendant Eglantine cette semaine, je me suis promenée dans le bois derrière son école. J’ai ressorti ma boîte d’aquarelles. Des années sans pratiquer, un long moment sans dessiner, j’ai besoin de temps pour être satisfaite de ce que je produis. Mais la couleur me manque, peinture ou aquarelle, pastels ou crayons de couleurs, j’ai envie besoin, de remettre de la matière sur le papier ou sur la toile. Je suis confiante, ça reviendra doucement.

En attendant, il me reste les photos. Je vous partage ce soir deux clichés pris au bois de Verrière alors que le printemps s’annonce doucement.

Les croches des carpes koï

Devant ce joli pavillon propret, des carpes koï, jaunes, oranges et rouges nagent en rond dans un petit bassin. Les enfants aiment s’arrêter pour les regarder. Les couleurs chaudes qui ondulent sous la surface de l’eau subjuguent les regards, attisent la contemplation et apaisent les esprits.

Il n’est d’ailleurs pas rare qu’un adulte s’arrête aussi un instant pour admirer ces animaux pacifiques qui semblent se contenter d’une eau propre et d’un peu de soleil.

En hiver, quand les températures descendent, on perçoit à peine quelques reflets au fond du bassin. Les carpes, immobiles, hibernent le temps que les beaux jours reviennent.

En rentrant à la maison cet après-midi, j’ai aperçu cette famille de petites croches juchées sur la portée de la balustrade. Leurs voix délicates sautillaient dans le vent frais. La partition s’es achevée sur quelques soupirs quand leur maman leur a enjoint de repartir.

La nouvelle du mois – Tourné vers l’avenir

Firmin aperçoit l’ancienne cabane de cantonnier sous le grand chêne. Elle est envahie par les ronces. Il caresse machinalement le bracelet en ficelle d’ortie qu’il porte à son poignet gauche, tout contre le cuir sombre de sa Patek Philippe World Time. A la radio, Jacques Vendroux se désespère des poteaux carrés qui ont sonné le glas de Saint-Etienne en finale de la Coupe d’Europe la veille au soir. Firmin actionne le clignotant de sa DS à injection électronique, finition Pallas, peinture bordeaux. Quand il revient dans la ville de son enfance, Firmin libère son chauffeur. Certaines affaires se traitent en tête-à-tête. Cette culture du secret est le fondement de sa prospérité. Dans son Auvergne natale, Firmin cultive une réussite discrète, visible sans être ostentatoire, suffisante pour ne pas être importuné, silencieuse pour ne pas susciter de questions.

Cette départementale, il la connaît par cœur. Chaque virage, chaque borne kilométrique, chaque panneau indicateur. Il a souvent aidé son père à pelleter les boues, curer les fossés, faucher les accotements, combler les nids de poule et déblayer la neige au cœur de l’hiver. Très tôt, Firmin a remplacé son père à la maison cantonnière lorsque celui-ci était malade ou quand, ayant trop bu, il cuvait son vin dans une de ces cabanes de pierre où il rangeait ses outils.

L’été 1952, le jour de la Rencontre, Firmin était justement occupé à nettoyer les parapets d’un pont quand il avait entendu une voiture klaxonner frénétiquement en amont. Il avait immédiatement caché sa tournée, sa pelle en fer et son râteau dans un fourré et avait marché en direction de l’appel à l’aide. Le capot d’un coupé Ford Vedette était relevé. Derrière son volant, un homme tentait vainement de démarrer. Il avait accueilli Firmin comme son sauveur. L’homme était ingénieur chez Rhône-Poulenc. Il était en vacances dans la région. Une fois sa voiture au garage, il avait offert à boire à Firmin. Ils avaient discuté longtemps. L’homme avait beaucoup parlé. Firmin l’avait écouté attentivement. Il avait eu une idée, une fulgurance géniale qui, il en était persuadé, traçait son destin.

Firmin enchaine les virages à l’ombre de la forêt printanière. La lumière transperce encore largement les frondaisons de jeunes feuilles et joue sur le tableau de bord. Il aime la conduite douce et fluide de sa DS sur l’asphalte refait à neuf. Le maire met les bouchées doubles pour soutenir le développement économique de sa ville. Après la guerre, pourtant, les notables locaux, grands industriels des rubans, foulards de soie et autres écharpes de laine, avaient craint ne pas se relever de la crise qui avait durablement frappé le textile dans la région. Aujourd’hui, les extrudeuses ont remplacé les métiers à tisser, le sac plastique s’est substitué à la passementerie. Et les camions se succèdent sur la départementale pour livrer la production locale par-delà les frontières.

Rapidement, Firmin atteint la toute nouvelle zone industrielle. L’usine emploie aujourd’hui plus de six-cents personnes. On ne cesse d’embaucher. Il a fallu agrandir, sortir de la ville, convaincre le père Ribachou de vendre ses belles terres agricoles pour construire un bâtiment aveugle où les petites billes blanches de polyéthylène sont fondues et soufflées en tubes aériens, aplatis et découpés en pochons individuels. Le monde entier demande du plastique. Léger, souple, résistant, il est indéniablement le miracle de l’industrie du XXe siècle. Firmin l’a compris dès qu’il a entendu l’ingénieur parler de cette nouvelle matière prodigieuse. Il n’avait que vingt-deux ans, pas un sou en poche, juste son certif et une volonté sans faille de s’en sortir. Surtout, il voulait que Myriam le regarde, le remarque. 

Qu’elle ravale enfin cet air indulgent avec lequel elle avait accueilli la déclaration de Firmin deux ans plus tôt. Myriam était arrivée à l’arrière de la traction de son père, Simon Geller. Sa mère faisait tomber la cendre de sa cigarette par la fenêtre ouverte. Firmin avait été subjugué par les deux grands yeux noirs qui se détachaient sur ce beau visage à la peau pâle presque translucide. Myriam était venue consulter la Rosalie. La vieille femme à moitié aveugle était connue pour soigner les cas désespérés. Myriam souffrait d’une étrange mélancolie qui la clouait au lit. Son père l’avait amenée à Lyon et à Paris. Mais aucun des grands professeurs rencontrés n’avait réussi à la soigner.

En désespoir de cause, Simon Geller s’était résolu à écouter les conseils de son vieux partenaire commercial, Jean Servolin. Celui-là même qui l’avait fait venir d’Alsace, lui et sa famille, dès les premières heures de la guerre. Jean avait toute confiance en la Rosalie et Simon avait toute confiance en Jean. En descendant de la voiture devant la ferme de la Rosalie, Myriam avait délicatement épousseté sa robe rose pastel. Son charme simple avait fait frissonner Firmin. Il s’était caché derrière un châtaignier pour observer cette famille venue du Puy. Lui n’était jamais sorti du canton. Myriam était revenue souvent, même après sa guérison.

Firmin gare sa DS rutilante sur le grand parking nu de l’usine Servolin. Plus aucun arbre. Seulement les voitures des cols blancs et les bus qui attendent de ramener les ouvriers de l’équipe de nuit. Abel l’observe par la fenêtre de son bureau au premier étage.  A bientôt cinquante ans, l’homme ressemble terriblement à son père au même âge. Abel Servolin a déjà perdu beaucoup de cheveux, le poids des années boudine son costume, il couche avec sa secrétaire, arrose le maire et le député pour faciliter ses affaires, méprise ces pauvres paysans qui, les bottes dans la boue et le lisier, n’ont pas encore pris le chemin de la modernité. Pourtant, quand Abel se promène en ville, il émerveille les femmes avec son sourire charmeur et captive les hommes avec les chiffres de sa réussite et une bonne poignée de main.

Après la Rencontre, quand Firmin avait compris l’intérêt des confidences de l’ingénieur, c’est Abel qu’il était allé voir. Simple fils de cantonnier, Firmin ne pouvait réussir seul son projet. La famille Servolin était une vieille famille du textile. Et si la crise avait considérablement réduit leur train de vie – Abel avait dû se résoudre à être tailleur de pantalons – la famille possédait assez d’entregent pour permettre à Firmin de réaliser ses plans. Alléchés par l’idée de Firmin, les Servolin, père et fils, avaient contacté Simon Geller pour un soutien financier. Firmin jubilait à l’idée que le père de Myriam lui soit redevable.

Les Servolin-Geller avaient évidemment tenté d’écarter le jeune cantonnier. Ils apprirent à leurs dépens que, depuis le bord des routes et des chemins, les cantonniers voient et entendent de nombreux secrets. Fondus dans le paysage, ils se font facilement oublier. Firmin n’eut aucune honte à les faire chanter. Ainsi, c’est lui qui se rendit en Italie pour acquérir et ramener au pays sa toute première extrudeuse Bandera, la machine qui allait lui permettre de fabriquer du film plastique.

Abel s’était toujours méfié de Firmin. Adolescent, ce gamin taiseux et solitaire courait les bois toute la journée. Malgré son gabarit d’allumette, il n’avait jamais craint Abel. Il se battait comme un diable, et Abel avait régulièrement dû accepter l’aide d’un ou deux acolytes pour avoir le dessus. Abel avait longtemps imposé son autorité avec ses poings et ce morveux était un caillou dans sa chaussure. Il avait bien ri avec ses copains quand il avait appris le four de Firmin auprès de Myriam. On lui avait raconté comment le jeune homme dégingandé à la peau trop mate et au nez trop droit avait offert un bijou à la belle brune aux yeux de biche et à la peau laiteuse. 

D’abord, Abel s’était demandé où Firmin s’était procuré le bijou. Puis il avait compris qu’il s’agissait d’une perle sculptée dans du noyer, accrochée sur un bracelet de ficelle d’ortie. Firmin avait passé des heures à concevoir ce cadeau. Qu’avait-il dans la tête ? Myriam était le genre de fille à qui on offrait des colliers en or et des diamants. En tout cas, c’est comme ça que lui, Abel, avait obtenu de déflorer la belle. Ça n‘avait pas été compliqué. D’autant que, comme toutes les filles, Myriam était raide de lui. Si elle n’avait pas été juive, il l’aurait certainement épousée. Mais il avait préféré se marier à l’église avec Charlotte Barbier.

Firmin connaissait bien Abel. Il connaissait bien les hommes en général. Il avait ce don de comprendre les méandres des esprits les plus tortueux. Abel se trompait. Myriam ne s’était pas donnée à lui pour quelques cadeaux scintillants. Elle avait profondément aimé Abel. Elle avait imaginé un avenir avec lui, piétinant au passage l’amour frugal et sincère du cantonnier. Firmin n’avait pas supporté cette pitié mielleuse dont elle avait enrobé sa voix pour refuser son cadeau, comme si elle s’adressait à un enfant. Mais il était encore plus furieux contre Abel qui n’avait pas su saisir la chance merveilleuse d’avoir Myriam à ses côtés.

Firmin descend de la DS, enfile son manteau en cachemire, passe la main dans sa crinière poivre et sel et salue Abel d’un mouvement du menton. Il traverse le parking d’un pas athlétique et pénètre dans le hall administratif du bâtiment. Gisèle l’accompagne de son plus beau sourire jusqu’au bureau de monsieur Servolin. « Vous avez l’air en pleine forme, monsieur Gabert ! » lui glisse-t-elle avant de frapper à la porte de son patron. Dans l’usine, tout le monde connaît cet homme qui vient une fois par an s’entretenir avec le PDG. Un enfant du pays, à ce qu’il paraît. Le père de Firmin était mort peu de temps après la mise en marche de l’extrudeuse italienne. Percuté par une voiture dans le virage des Chazelis. Un nouvel agent de travaux des Ponts et Chaussées avait été nommé. Tout le monde avait oublié l’ancien cantonnier. Firmin irait fleurir sa tombe avant de repartir à Paris.

Firmin examine les livres de compte, donne ses instructions pour l’année à venir, demande à Abel ce qu’il pense des nouveaux fax Xerox à impression laser. Rien. Abel n’en voit pas l’intérêt pour leur entreprise. C’est beaucoup trop cher. Firmin abandonne l’idée du fax, c’est trop tôt pour la France. Trop tôt pour Abel. Il y reviendra plus tard, quand Walker, son directeur USA, aura regardé ce que ça vaut. Abel s’impatiente. Les visites de Firmin lui rappellent douloureusement qu’il n’est pas le seul maître à bord. Il n’a toujours pas compris comment cette gueule de métèque a réussi à prendre le dessus sur la puissance industrielle et commerciale des Servolin-Geller. 

Certes, Abel avait aidé Firmin à se débarrasser de Simon Geller dès que possible, trop heureux de ne plus partager le gâteau avec lui. Mais Firmin avait ensuite pris le contrôle de l’entreprise. De prime abord, ça ne se voit pas. Les montages juridiques sont subtils. Pour tout le monde, c’est lui, Abel, le patron incontesté, celui qui tranche les conflits, qui coupe les rubans d’inauguration avec le maire, qui fait et défait les carrières. Firmin, lui, a quitté la région depuis longtemps. Abel croit savoir qu’il a accumulé une fortune colossale mais il n’en a aucune preuve. Firmin ne lui fait jamais aucune confidence. Il est resté ce taiseux, travailleur et solitaire qui récurait les fossés alors qu’Abel travaillait son revers sur les cours de tennis.

Soudain, Firmin fixe le cadre accroché derrière Abel. En vidant le vieux garage où ils avaient installé la Bandera, Abel avait retrouvé un exemplaire des tout premiers sacs qu’ils avaient produits. Il l’avait fait mettre sous verre, encadrer et accrocher derrière son immense bureau en acajou. Il était fier de ce qu’il avait accompli depuis ces premiers tâtonnements. Il sourit en expliquant l’histoire de ce sac à Firmin. « Tu te rends compte ? Quand même… quelle aventure ! » souffle-t-il. Firmin se rend compte. Il se lève, décroche le cadre, démet la vitre, prend le sac, le plie en quatre et le glisse dans la poche de sa veste. Ce sac, c’est son trophée. Il ne laissera jamais Abel oublier ce qu’il lui doit.

Il abandonne le cadre démonté sur le bureau d’un Abel abasourdi, range des documents dans sa mallette et enfile son manteau. Abel lui serre mollement la main. Décidément, la vie aurait été bien différente si c’était lui qui avait rencontré l’ingénieur.

« Tu n’aurais pas compris quoi faire » lui lance Firmin avant de passer la porte.

La DS quitte le parking dans l’animation de la relève des équipes. La route descend vers la ville qui se déploie entre les collines verdoyantes parsemées d’arbres en fleur. Le clocher néogothique pointe au milieu de la masse compacte des tuiles rouges. Firmin a toujours aimé regarder la petite cité depuis les hauteurs environnantes. La voiture pénètre dans la ville et passe devant la mairie. Le bâtiment affiche fièrement sa devise. Surgit ad futura. Tourné vers le futur. Le monument aux morts se dresse juste devant.  

Firmin regarde sa montre. Il est 23h30 à Hong-Kong. Dans quelques jours, il y rencontrera le gouverneur. Sir Murray MacLehose est un homme incontournable pour qui veut se développer en Asie. La DS se gare le long du cimetière. Les graviers crissent sous le cuir des chaussures de Firmin. Devant la tombe de ses parents, il sort le sac plastique de sa poche et le froisse entre ses doigts. Il a toujours aimé ce léger bruissement. Demain, il déposera le pochon dans son coffre à Paris, à côté de la pelote de ficelle d’ortie qu’il avait tissée pour le bracelet de Myriam. Ce coffre est le mausolée de ses rêves de jeunesse et de ses belles réussites. L’avenir ne s’enferme pas derrière une porte blindée.

Sur la route vers Paris, Il était une fois chante J’ai encore rêvé d’elle. Firmin éteint l’autoradio.

Coco, trognes et poésie

Quelle trogne cette noix de coco !

Elle est ma star de la photo du lundi.

Qui sait encore ce qu’est une trogne ? Ce n’est pas simplement un visage remarquable, c’est avant tout une façon de tailler les arbres. Le tronc, régulièrement étêté à hauteur d’homme, fait des petits rejets à chaque coupe. Au fil des années, le tronc s’épaissit alors que les branches sont d’une extrême finesse. Ça donnes des arbres trapus, épais, rendus difformes par l’âge, tordus, fendus avec une tignasse de branches échevelée sur la tête. On découvre souvent dans les boursoufflures de leur écorce, des visages grotesques, irréguliers, un peu monstrueux.

Ce matin justement, Eglantine découvrait un visage vieillissant dans une trogne devant son lycée.

Voir des visages humains dans notre environnement est un phénomène qui s’appelle pareidolie. C’est le principe qui est utilisé par les psy lors des tests de Rorschach. Ceux où il faut donner un sens à des tâches d’encre. Notre cerveau a besoin, pour gagner du temps, de se référer à des formes déjà connues, à des représentations mentales préexistantes.  

Ainsi les trognes à visage humain ou cette noix coco qui semble parfaitement surprise de se retrouver là.

Le maître incontesté de la paréidolie est sans nul doute le peinte italien Arcimboldo. Il donnait naissance à des visages humains en cumulant des fruits, des légumes et autres cadeaux de la nature.

Giuseppe Arcimboldo, Vertumne (portrait de Rodolphe II), 1590, huile sur bois, 70,5 x 57,5 cm, Stockholm, Skoklosters Slott

On peut retrouver des visages humains dans les fleurs des orchidées mais aussi à l’échelle de la planète. Comme ce projet qui consiste à déceler des visages humains à la surface de la terre à partir de Google Earth.

Si le phénomène a une explication scientifique, liée à la survie de l’humanité – identifier rapidement une présence dans son environnement proche – l’art de découvrir un miroir de l’humanité dans le monde qui nous entoure appelle, selon moi, une certaine poésie.

C’est elle qui m’interpelle quand je photographie ma noix de coco.

Fragments de printemps

Besoin d’air. De grandes bouffées aspirées à plein poumons. A l’heure où le jour est encore pâle, les températures encore basse, les joggers encores rares, je cours vers le parc de Sceaux.

Traverser les travaux du tramway et entrer dans le parc par l’entrée de la Grenouillère. Les jonquilles ont envahis tous les sous-bois. Camaïeux de jaunes et de verts où restent suspendues les dernières gouttes de pluie.

Les bourgeons éclosent en premiers bouquets de feuilles. Encore petites et timides face aux milliers de petites fleurs éphémères des arbustes à travers le parc.

Les nuages étouffent encore la douce couleur jaune orangée du soleil matinal. Parfois, un rayon illumine les troncs nus où se promènent lentement escargots et limaces. Dans les grandes plaines ponctuées de chênes, quelques chiens courent, pris d’une folie de liberté, loin des laisses et du béton de la ville.

Les corneilles au regard noir ont mis les poubelles à sac et planent au-dessus des frondaisons. Les percussions d’un pic vert retentissent à proximité. Des petites mésanges volettent entre les branches nues. De petits passereaux sautillent dans les allées, se réfugiant en hauteur à mon approche.

Dans le bosquet nord, les larges troncs noueux des cerisiers de Japon attrapent les premiers éclats du soleil. Leurs bourgeons sont encore fermés, austères.

Le parc se remplit. On marche, on court, seul, à deux ou en groupe. Vêtements colorés. Téléphones fixés au bras pour évaluer ses performances. J’ai aussi un brassard pour accrocher mon téléphone. Mais je ne suis pas dans la performance. Je m’arrête sans cesse, cherchant ces petits détails qui m’émerveillent.

Fragments de printemps, quand la lumière et les couleurs reprennent le pouvoir.

Fallacieuse corolle

Fallacieuse corolle. Un oignon joue la comédie.

Desséché, la peau qui craque, rabougri, ayant perdu les rondeurs de sa chair à l’odeur piquante, il s’étiole silencieusement dans un coin de la cuisine quand je le découvre.

Cercles anguleux. Jeu des traits sur la planche à découper où se croisent les entailles des lames, les veines du bambou et les lignes de fuite des couches extérieures de l’oignon qui se jettent en son centre.

Le soleil inonde la pièce, enveloppant délicatement l’oignon, illuminant son coeur blanc, soie sauvage potagère. Beauté éphémère d’un bulbe mutilé, racorni, abandonné.

Je m’émerveille de cet oignon fleur qui encourage à saisir le charme du rebut. Je profite de la photo du lundi pour vous partager cet enchantement fugace.

Pourquoi la Tasse de Thé

Mais maman, pourquoi tu écris ton blog ?

Question d’Hortense hier soir alors que je prenais le temps de publier la nouvelle du mois de février et de changer – encore une fois – la mise en page de la Tasse de Thé.

Parce que ça me fait du bien.

Réponse acceptable bien qu’insatisfaisante. Cette question, je me la pose aussi parfois. Grâce à Hortense, à une insomnie et à Pessoa, j’ai entrepris de développer mon explication.

Écrire, c’est chercher les mots pour exprimer mes sentiments, retranscrire mes sensations, traduire la couleur de mes impressions. Une investigation qui exige de l’observation, de l’attention et de la réflexion. Bref, une mise en perspective de la somme de ces petits évènements qui constituent une existence.

Je remarque qu’effectivement, depuis que j’ai recommencé à alimenter ce blog, je pousse mes pensées plus profondément, curieuse et vigilante à ce que je perçois, à ce que je comprends, à ce que j’ai envie de partager. Loin du bouillonnement quotidien, la Tasse de Thé infuse le temps qui passe, exhalant ensuite des parfums cléments et généreux.

Partager ces réflexions, ces découvertes et ces enthousiasmes avec les lecteur·rice·s – peu nombreux·ses mais tellement fidèles – de la Tasse de Thé offre une dimension plus large que la simple tenue d’un cahier personnel, transformant un drôle de défi personnel – écrire tous les jours une Tasse de Thé – en une relation bienfaisante.

Je pense à la maman d’Olivier qui commence sa journée avec ma Tasse de Thé, à Églantine qui aime découvrir ce que je raconte de nous, et d’elle en particulier, à notre ami et voisin le Père Noël, qui a régulièrement demandé sa Tasse de Thé toutes ces années où elle est restée en jachère, et à ces quelques autres, connus ou inconnus, qui laissent parfois une trace.

Leur regard bienveillant porte mon écriture. L’écriture me structure. Échafaudage à l’armature fragile qui requiert un entretien quotidien mais qui me fait tant de bien. Pour répondre à la question d’Hortense.

Le bonus, ce sont les surprises qu’apportent le flot de mes pensées. Aujourd’hui, j’avais imaginé vous parler du Portugal, de Pessoa et de Mariza. Mais vous verrez demain, où après-demain – bientôt en tout cas – que ce n’est pas si loin du sujet d’aujourd’hui.