Confirmation d’Hortense. Je n’avais pas envie d’offrir les traditionnelles dragées. Je voulais quelque chose de plus personnel, qui puisse se garder, qu’on ait plaisir à ressortir mais dont on puisse aussi se séparer sans état d’âme. Quoi de mieux que le papier ? Notamment les pages de cette collection de 10/18, collection Domaine Étranger, datant de l’époque où je recevais leurs sorties en service presse.
Je les déshabille, fais tomber la couverture cartonnée. Puis j’opère à la règle métallique et au cutter pour les diviser en pavés plus petits. Je réduis les pages. J’amincis les épaisseurs. Enfin je rabats les pages que j’ai pris soin de laisser reliées par la colle au dos. Au fur et à mesure des pliages, le livre prend une forme nouvelle. Cylindre ou diamant suivant que le pli est parallèle à la tranche ou en pointe.
Quand j’ai travaillé toutes les pages, je colle la première et la dernière entre elles. Puis je glisse un ruban dans le cylindre central. Je noue une boucle à l’extrémité supérieure. J’attache deux perles à l’extrémité inférieure. Puis je fixe le ruban avec de la colle chaude en pistolet.
Je dépose des touches d’aquarelle sur un papier épais. Je colle sur l’autre face la date de l’événement. Je découpe les étiquettes à l’emporte-pièce et je les fixe au ruban avec un petit anneau de métal.
Voilà des petits souvenirs à suspendre dans son sapin ou dans la maison. Moins gourmand que les dragées mais plus original.
La grande salle de spectacle du collège d’Hortense bruisse des murmures de sa classe de quatrième. Assis aux deux premiers rangs, les élèves se sont habillés pour l’occasion. Jolies robes pour les filles. Chemises blanches, veste ou veston pour les garçons. Ils découvrent ce soir le livre sur lequel ils ont travaillé toute l’année avec leur professeure de français et de latin.
Dans cette classe Si l’antiquité m’était contée, les élèves écrivent des nouvelles par groupe de deux, trois au quatre. Les contraintes sont simples : l’histoire doit se placer dans la villa de Titus, près du Colisée romain. Chaque nouvelle respecte impérativement le contexte historique du IIè siècle après J.C et les auteurs doivent introduire dans leurs textes des phrases en latin.
Défi relevé pour Hortense avec ses amies Marie et Lucie. Une histoire à six mains et trois cerveaux, sombre, réaliste et stylée autour de deux jeunes esclaves dans la domus de Titus pour construire avec les autres le recueil de nouvelles L’obscure grandeur de Rome.
Chaque élève vient chercher son livre sur scène. Petite photo souvenir avec l’ouvrage dans les mains, entouré.e de la prof de français et de celle d’arts plastique – pour les illustrations.
Ambiance détendue mais sérieuse. Dans la salle, les parents sont tous venus clôturer cette belle année d’écriture aux côtés de leurs enfants.
Pour nous aussi, pas question de manquer l’évènement.
Il nous reste maintenant à lire l’ouvrage, en commençant par la nouvelle d’Hortense, Condamnés.
Connaissez-vous la PAL, la pile de livres à lire ? Les Japonais l’appellent Tsundoku. Ce n’est pas juste un amoncellement de livres à lire. C’est devenu un syndrome. De quoi exactement ? Aucune idée.
Je suis atteinte de ce syndrome. Les livres sont comme des doudous que je sème aux quatre coins de la maison. Ils me rassurent, barrière contre le vide, rempart contre l’obscurité, escalier vers un autre savoir.
Mais je n’ai pas le temps de tous les lire. L’envie me taraude quand je rentre dans une librairie. Je découvre de nouveaux titres. J’ai envie de pousser de nouvelles portes et tournant de nouvelles pages. C’est extrêmement difficile de résister.
Heureusement, je progresse. Cette semaine, je suis ressortie d’une librairie sans avoir acheté un seul livre.
Et puis, avec ma librairie du bout de la rue qui a fermé le rideau, la tentation sera moins grande.
Enfin, j’ai découvert, un peu tard il est vrai, les plaisirs de la médiathèque. Je peux emprunter dis livres d’un coup, n’en lire que deux, en feuilleter un. Les ramener. En prendre d’autres. Puis retourner aux premiers un peu plus tard. Merveilleux !
Alors, est-ce parce que c’est le printemps, j’ai une envie de rangement. Faire descendre les piles de livres et de vieux papiers. Ranger, trier, donner, vendre.
Le salon est sens dessus dessous. C’est le grand chambardement. Mais d’ici quelques jours, ce devrait être bien plus agréable. Même si les PAL ne vont pas disparaître tant que ça, je le sens.
Alors que je me réveillais tous les matins en regardant la montagne enneigée, j’avais choisi de lire la semaine dernière, le quatrième tome de la série d’Olivier Truc, Les chiens de Pasvik. Commencée avec Le dernier Lapon, suivi du Détroit du loup puis de La montagne rouge. Des polars nordiques autour de l’élevage des rennes et du peuple Sami.
Des paysages pris dans un hiver glacial, des descriptions vivantes qui donnent le sentiment d’avoir réellement visité ce bout de terre à la croisée de la Norvège, la Finlande et la Russie.
Pasvik est à la fois la rivière qui sépare la Norvège de la Russie et le nom de la réserve naturelle à cheval sur ces deux pays. Au nord, c’est la mer de Barents.
Klemet est un Sami de la région de Kautokeino qui appartient à la police des rennes. Il a été muté à la frontière russe, à Kirkenes, depuis le dernier tome de la série. Il y retrouve son ancienne coéquipière, Nina, désormais à la police des frontières.
Les frontières, justement, sont le vrai personnage principal de ce roman. Elles ont été tracées sans aucun respect pour la culture Sami qui s’articule autour de l’élevage des rennes. Ces animaux n’ont que faire des frontières humaines. Les rennes norvégiens passent ainsi en Russie à la recherche de meilleurs pâturages. C’est l’incident diplomatique.
Comprendre et trouver ses racines, connaître et faire vivre son histoire familiale, trouver sa place… plus qu’une enquête policière, ce livre est une plongée dans un univers lointain, qui vit à un rythme très différent du nôtre. Un monde de chamans, où les ombres sont reliées à la terre, où les paysages sont autant de panneaux indicateurs, ou même le bruit du vent ou le craquement de la neige peuvent donner une direction.
Au volant de leurs motoneiges, éleveurs, policiers et mafieux se croisent au son des hurlement d’une meute de chiens sauvages. Le livre est fabuleusement documenté grâce au métier de journaliste et documentariste d’Olivier Truc dans cette région. Il réussit parfaitement à partager son attachement à ces lieux.
J’espère qu’il y aura une suite. J’aimerais faire un nouveau voyage au pays des Samis avec Klemet et Nina.
Nous sommes tous des péninsules. Des êtres reliés à la terre, à la communauté, mais un peu seuls dans leur mer intérieure. Je viens de terminer La péninsule aux 24 saisons de Mayumi Inaba. Une femme, à peine plus âgée que moi, quitte Tokyo pour vivre une année dans sa petite maison de vacances sur une péninsule où la nature déploie tous ses charmes.
Sa vie est rythmée par les changements de saison. Loin de se contenter des douze périodes classiques, elle cadence sa vie sur les vingt-quatre saisons de l’ancien calendrier japonais. On est dans l’infime, dans l’observation intime, dans le temps lent, à l’opposé de l’effervescence frénétique des grandes mégapoles.
J’ai eu un peu de mal à la lecture avec cette épaisse douceur. Je perdais mes repères, comme dans un brouillard ouaté où les sons sont atténués et les sensations tamisées. En plus, j’ai lu ce livre sur ma liseuse, donc le soir, avant de m’endormir. Je règle la luminosité de l’écran à son niveau le plus bas pour ne pas perturber le sommeil d’Olivier. Petit à petit, le sommeil me gagne et je m’endors à mon tour. Une lecture de toute fin de journée, un ultime voyage avant de transiter vers un nouveau jour. Si bien qu’il n’était pas rare, en lisant ce livre, que les mots se bousculent, que les images s’entrechoquent dans ma tête, augmentant cette sensation de flou qui me poursuit après la lecture de ce livre.
Je rejoins par contre cet intérêt pour le quotidien, cette observation des petits changements, ce goût de l’insignifiant.
Des vies simples et curieuses, cassées, réparées ou abandonnées qui se retrouvent sur cette péninsule où dansent les lucioles. Un livre à relire, peut-être. A l’ombre d’un grand cèdre, le nez chatouillé par les odeurs d’herbe fraîchement coupée, un rouge-gorge chantant dans les branches du prunier alors que le soleil se faufile à travers le feuillage de l’arbre de Judée.
Django, lui, appréciait mes lectures nocturnes. Il venait se caler près moi, appuyant parfois son museau contre mon livre électronique.
Lecture et chatteries nocturnes
Selon l’ancien calendrier japonais, nous terminons aujorud’hui la première période du printemps – du 4 au 18 février – le risshun, ou saison du premier jour de l’année lunaire. Demain commencera la deuxième saison, le usui, lorsque la neige laisse place à la pluie et que les glaces fondent.
Pour une poésie plus visuelle et contemplative, il faut visionner les vingt-quatre vidéos YouTube de The seasons of Yamato, avec la pianiste Mine Kawakami. Voici le lien vers la première saison, risshun, celle du premier jour de l’année lunaire.
Enfin, j’ai trouvé sur le site Aventure Japon, le résumé de ces vingt-quatre saisons.
J’ai acheté ce livre de poche à la librairie du musée d’Orsay après ma visite de l’exposition « Edvard Munch. Un poème de vie, d’amour et de mort » en novembre. C’est à cette occasion également que j’ai découvert Une maison de poupée, de Ibsen.
Sur la couverture, une femme nue jusqu’à la taille, main droite posée sur son ventre rond, un long collier tombe au creux de ses petits seins dont les tétons ont la même couleur que les perles – au moment où j’achète le livre, je ne sais pas encore que c’est de l’ambre. La main gauche retient un drap blanc autour de son bassin, juste sur le pubis. Peau ocre sur fond vert amande. La jeune femme a les joues roses, le regard doux et large, le nez légèrement rougi les cheveux tressés sur la tête. Le visage, de trois-quarts, fixe le lecteur légèrement par en-dessous, comme pour lui dire : alors, qu’en dis-tu ?
Et le titre ! Être ici est une splendeur. Cette phrase m’a saisie. Quelques mots d’une beauté étrange qui ont tout de suite résonné en moi. Ils sont de Rainer Maria Rilke.
J’étais persuadée d’avoir lu l’auteure, Marie Darrieussecq. Pourtant, quand je regarde sa bibliographie, je ne reconnais aucun titre que j’aurais lu. Finalement, j’ai dû tellement entendre parler d’elle et des polémiques qu’elle a suscitées, que je pensais connaître ses écrits
J’imaginais lire ce petit livre en quelques heures. Il m’a accompagné deux semaines. Glissé dans mon sac, quelques pages en attendant un rendez-vous, compagnon de mes attentes. Posé sur ma table de nuit, dernière lecture avant de fermer les yeux, gardien de mes rêves. Abandonné sur la table basse, lecture le temps d’une pause thé, ami des temps libres.
Car ce livre m’a conduite sur des chemins détournés. Marie Darrieussecq y raconte la vie de Paula Modersohn-Becker. P.B.M. ainsi qu’elle signait ses toiles. Pourtant, ce n’est pas réellement une biographie. L’auteure y partage ses impressions, ses sensations, ses supputations. Disons plutôt que c’est la promenade de Marie Darrieussecq au pays de cette peintre allemande visiblement peu connu en France. J’ai eu envie d’en savoir plus.
Sur Rainer Maria Rilke, tout d’abord. Autrichien, né à Prague, il vécut longtemps à Paris, proche de Rodin, grand voyageur. J’ai écouté des podcasts, notamment celui sur Radio France, Rainer Maria Rilke, la nécessité de la création. J’ai regardé des photos. J’ai cherché le portrait de lui peint par Paula. Il ne serait pas fini. Amitié, flirt ? Une relation intense, documentée par leurs nombreuses lettres à tous les deux.
Sur Paula Modersohn-Becker, surtout. Le livre s’ouvre sur sa maison de Worpswede, qu’elle habitait avec son mari Otto Modersohn, plus connu qu’elle de son vivant. Moins célèbre aujourd’hui. Marie Darrieussecq s’appuie sur les journaux intimes et les lettres échangées entre ami·es et famille autour des années 1900. Elle exprime également les peintures de Paula avec ses mots d’écrivaine française du XXIè siècle. Elle en fait presque une histoire personnelle.
Je suis allée voir les œuvres sur internet. Mais surtout, j’ai emprunté le catalogue de l’exposition au Musée d’Art Moderne de Paris en 2016. Ma médiathèque a un rayon de livres d’art très bien fourni.
J’ai refermé le livre depuis quelques jours et je continue de feuilleter le catalogue. Marie l’écrivaine et Paula la peintre accompagnent encore mes rêveries.
Moi, maman, si je devais ne prendre qu’un seul livre sur une île déserte, ce serait un dictionnaire, oui, mais alors, celui-ci.
Et Hortense désigne les énormes volumes du Dictionnaire historique de la langue française, d’Alain Rey. Je vous en avais déjà parlé, c’est grâce à lui que j’ai découvert les pannequets.
Un jour, j’avais raconté aux filles l’histoire d’Ingrid Betancourt, prisonnière pendant plus de six ans dans la jungle amazonienne et à qui les FARC avait accordé le droit d’avoir un livre. Un seul livre comme unique compagnie intime pendant six années douloureuses. Elle avait choisi un dictionnaire. A l’époque de sa libération, j’avais lu cette information dans un portrait d’elle. Quelques mots noyés dans le flot d’une interview fleuve. J’avais trouvé l’idée fabuleuse.
Hortense, elle aussi, avait dû être marquée par ce choix puisqu’elle s’en rappelait encore hier, bien longtemps après avoir écouté cette histoire.
J’ai découvert aujourd’hui qu’une nouvelle édition du dictionnaire d’Alain Rey vient de paraître. Pas n’importe laquelle, il s’agit de l’ultime. Alain Rey est mort en 2020, à l’âge de 92 ans. Il travaillait encore, annotant, recherchant, expliquant. Éternel pédagogue et amoureux de la langue française.
Le couverture de cette ultime édition est différente de celle que nous possédons. Fini la silhouette du profil du linguiste. Désormais, un arbre monumental déploie sa frondaison généreuse, plongeant ses racines dans les mille et unes histoires de la langue française mais continuant à créer de nouvelles branches. Un rappel que le français est un organisme vivant, en constante évolution, à l’ombre duquel il fait bon se reposer, contre lequel chacun peut prendre appui et dans lequel on peut imaginer des cabanes fantastiques pour accueillir nos histoires.
Je tombe régulièrement sur des articles qui expliquent que les parents d’aujourd’hui imaginent tous que leur enfant est HPI (haut potentiel intellectuel), qu’ils cherchent des explications plus baroques les unes que les autres pour montrer que leur enfant est différent, mérite plus d’attention. Bref, les parents sont des enquiquineurs qui surprotègent leur descendance.
Je tombe rarement sur des articles expliquant le parcours du combattant d’un enfant neuro-atypique et de sa famille. Quand Eglantine a commencé à souffrir de douleurs et de fatigue chroniques, nous ne connaissions rien au sujet. Aujourd’hui, j’avoue ne toujours pas vraiment comprendre ce qui la rend si différente.
Mais en ai-je vraiment besoin pour l’accompagner ? Petit à petit, nous trouvons ce qui lui fait du bien. Nous éclipsons au maximum ce qui la met en difficulté pour éviter cette fatigue qui peut la clouer au lit plusieurs mois.
Et je me rends compte que j’ai renoncé à expliquer ce qu’elle a. D’abord parce que, comme je viens de l’écrire, je ne sais pas vraiment. Ensuite parce que c’est très difficile à entendre pour la plupart des gens. Même des gens très proches. Même des gens bienveillants.
Eglantine appartient surtout à une catégorie de personnes qui souffrent d’une différence invisible.
C’est d’ailleurs le titre d’une bande-dessinée que nous avons découverte à l’automne. La différence invisible, de Mademoiselle Caroline et Julie Dachez.
Une jeune femme de 27 ans découvre qu’elle a un trouble du spectre autistique (TSA) de type syndrome d’Asperger. Elle comprend mieux sa sensibilité au bruit, à la lumière et pourquoi les interactions sociales, les transports en commun et plein d’autres aspects apparement anodins de la vie quotidienne la fatiguent énormément.
Eglantine a toujours des boules quies et des lunettes de soleil dans son sac. Elle a aussi un casque anti-bruit.
Évidemment, elle n’est pas le double dessiné d’Eglantine. Beaucoup de points communs et de grandes différences. Car Marguerite, dans la BD, a pu suivre des études et décrocher un emploi dans une grande société alors qu’Eglantine suit une scolarité chaotique depuis quatre ans.
Mais j’y retrouve les gens qui pensent que ça peut se soigner, qui m’expliquent que, quand on veut on peut.
Je pense aussi à ceux qui, apprenant qu’elle était au fond de son lit depuis un, deux, trois, quatre mois ou plus me demandaient s’il ne faudrait pas l’obliger à sortir. L’action entraîne l’action. A force de larver ainsi, forcément, elle se complait dans la paresse et l’inaction.
J’ai en tête toutes ces personnes aussi qui « ne la trouvent pas si mal ». Parce que, quand elle va bien, Eglantine semble en pleine forme. Elle s’enthousiasme comme tout le monde. Elle a une conversation intéressante, de l’humour et une curiosité infinie.
Heureusement, nous avons trouvé dans son école une équipe de professeurs compréhensifs, qui savent adapter leur enseignement aux contraintes d’Eglantine pour l’aider à développer son esprit, enrichir ses connaissances et l’accompagner pour rentrer au mieux dans le moule d’un système éducatif prévu exclusivement pour des neuro typiques.
Des professeurs qui sentent quand elle est épuisée, qui proposent des solutions pour l’aider, qui nous guident dans les méandres des PAI et des aménagements d’épreuves pour le bac.
Tout va tellement mieux quand cette différence invisible est reconnue et acceptée. La BD passe d’ailleurs petit à petit d’un noir et blanc austère ponctué d’un rouge agressif, à des cases colorées et joyeuses.
On prend cette liste et on cherche les mêmes critères pour les études d’Eglantine.
Cette différence invisible, c’est toute la magie d’Eglantine depuis qu’elle est née.
J’aimerais ce soir réussir à associer un auteur norvégien du XIXè séché et une autrice, actrice et metteuse en scène du XXIè siècle (même si, comme moi, elle est née au XXè). Le rapport ? Un hasard du calendrier et la place des femmes dans la société.
J’ai terminé, hier, la lecture d’Une maison de poupée de Henrik Ibsen. J’avais découvert ce monument culturel norvégien lors de ma visite de l’exposition Munch au Musée d’Orsay en novembre. J’avais acheté le livre à la boutique du musée, avais entamé les premières pages, puis l’avais oublié dans un coin.
Je l’ai repris cette semaine. D’abord scandalisée par la vision de la femme dans les premières scènes, j’ai ensuite découvert toute la complexité de Nora, ses choix, ses sacrifices et ses désillusions derrière une joie de vivre commandée. Telle une poupée guillerette, elle chante et danse pour son mari Torvald, qui ne lui prête pas plus de cervelle qu’à une alouette ou un écureuil. Petits surnoms dont il accable amoureusement cette femme qui répond à tous ses désirs et à toutes les convenances. En façade en tout cas.
Puis, trahie et incomprise, rejetée et méprisée, elle finit par rejeter cet homme qui ne l’aime pas pour ce qu’elle est mais pour ce qu’elle représente, poupée entre ses mains après avoir été celle de son père. Je ne connaissais rien d’Ibsen. Je ne m’attendait pas à la fin de la pièce. Car, loin de se jeter dans les bras de son mari après que la tempête se soit éloignée, elle décide de le quitter sans sommation. Elle veut se forger ses propres opinions et agir pour elle-même.
J’ai été joyeuse, voilà tout. Et tu as toujours été si gentil pour moi. Notre foyer n’a jamais été rien d’autre qu’une salle de récréation. Ici, j’ai été ton épouse-poupée, tout comme à la maison j’étais l’enfant-poupée de papa. Et mes enfants, à leur tour, ont été mes poupées.
A peine avais-je fermé ce livre que je décidais d’aller voir Féministe pour homme, le spectacle de Noémie de Lattre qui jouait ce soir au théâtre d’Antony. Je n’avais pas été très motivée au départ par le côté féministe de cabaret (satin, paillettes et plumes rose pastel), mais tout le monde au théâtre m’en disant le plus grand bien, nous y sommes allés ce soir.
Noémie de Lattre dans Féministe pour homme Photo de François Fonty prise sur le site de L’Azimut
Noémie de Lattre a de l’énergie, de l’humour, de la souplesse et une belle paire de seins. Elle a aussi un sacré régime de parole et débite anecdotes et chiffres du sexisme ordinaire à un rythme effréné. Elle vise juste et sait alterner légèreté et profondeur pour faire passer son message engagé. Elle cadence son spectacle de jingles dansés, pseudo Beyoncé blanche et parisienne. Elle assume ses formes, son âge et son histoire, tout en invitant sur scène toute la diversité des femmes.
Si Ibsen émancipe son héroïne avec violence (elle quitte mari et enfant sans rien garder de sa vie avec eux), Noémie de Lattre lutte, elle, pour l’égalité des hommes et des femmes, contre le patriarcat mais sans stigmatisation des hommes. Elle aborde la linguistique et la grammaire, la charge mentale, la place de la femme dans l’espace public, la vision de la mère dans la société, l’objectification de la femme tout comme le plaisir sexuel et les caractéristiques du clitoris.
Quand tu veux insulter une femme, tu la traites de pute. Quand tu veux insulter un homme, tu le traites de fils de pute. C’est la double peine !
Mais comment s’appelle le client d’une pute ? Noémie de Lattre propose de lui inventer un mot, qui pourrait devenir une insulte, lui aussi.
Ou encore, le sexisme c’est de dire « une femme, c’est bien, un homme, c’est mieux ».
D’Ibsen à Noémie de Lattre, le féminisme n’est pas un sujet nouveau, ni récent. Et il n’a pas fini de faire parler de lui. Tant mieux si c’est avec autant de plaisir que ces deux auteur.ices.
Un petit livre sur les étagères d’une librairie. Un auteur connu que, pourtant, je ne découvre réellement que maintenant. Georges Perec. Sans accent sur le e, parce que son nom n’est pas breton mais polonais. Le e, cette lettre si présente dans son patronyme qu’il a pourtant décidé d’éluder pour écrire tout une histoire, La disparition. C’est par ce texte, surtout, que je le connaissais mais dont, avouons-le, je n’ai toujours lu que des extraits. Il est comme ça des auteurs qu’il nous semble avoir toujours côtoyés mais que nous n’avons pourtant pas lus.
Certains parce l’œuvre semble trop inaccessible ou tellement volumineuse qu’elle pèse avant même de l’avoir commencée, tel Marcel Proust. D’autres, comme Perec, parce qu’ils sont là, tellement présents, incontournables, fondus dans le quotidien, tellement accessibles, qu’il nous semble déjà les connaître parfaitement.
Il a fallu un livre sur l’écriture de nouvelles pour que je m’installe Place Saint Sulpice sous la plume de Perec. Tentative d’épuisement d’un lieu parisien est un tout petit livre dans lequel il ne se passe rien. Perec y décrit les gens, les bus et autres véhicules qui passent sous ses yeux. Il les compte, les décrit, les attrape tels des papillons dans ses filets d’écrivain. Par petites touches, savant impressionniste, il fait fourmiller la vie sur le papier. La place s’anime à travers les pages. Le quotidien devient l’histoire.
J’étais époustouflée par la prouesse. Et confortée dans la certitude que ce sont les détails d’un lieu ou d’un personnage qui lui apportent de la profondeur. Que la trace laissée par le thé sous la tasse lui donne plus de réalité.
Au détour d’une librairie, je tombe sur une autre livre de Perec, Les choses. Je me laisse emporter dans les rêveries d’un grand appartement parisien, cossu et décoré avec goût. Les descriptions sont méticuleuses. J’utilise parfois le dictionnaire. Le vocabulaire est précis, juste, savamment distillé. Comme j’ai d’abord lu Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, je fais tout de suite le rapprochement cette accumulation de détails qui génère toute la puissance Des choses. Ce livre a pourtant était publié en 1965 alors que Tentative l’a été vingt ans plus tard.
Ces premières pages ne sont que l’image des désirs de Jérôme et Sylvie. Tout au long du livre, les deux personnages – qui n’ont rien d’héroïque – sont avant tout racontés à travers les objets qui les entourent, ceux dont ils rêvent, ceux dont ils ont encombré leur petit appartement parisien, ceux qu’ils emportent en Tunisie ou plus tard à Bordeaux. Comme une tentative d’épuisement des choses elles-mêmes.
J’espère réussir à écrire un jour quelque chose d’aussi fort avec si peu d’artifices.
Je vais continuer à découvrir Georges Perec. Il me reste ses deux livres les plus connus, La vie mode d’emploi et La disparition.
Sur internet, on trouve beaucoup de photos de Perec avec son chat.