Cette semaine, la photo du lundi est l’œuvre d’Eglantine. Elle a profité d’une éclaircie pour faire un tour au parc de Sceaux avec son nouveau vélo, Janis. Oui, elle lui a donné un nom. Et comme je trouve l’idée hyper sympa, je l’ai copiée. Ma bicyclette, elle, s’appelle désormais Pimprenelle.
En recevant la photo de Janis sous les cerisiers en fleurs du parc de sceaux, je me rends compte que je suis passée à côté de la floraison de ces superbes spécimens japonais cette année. Accaparée par mes différentes activités, j’ai laissé le temps filer. Et, déjà, les pétales se répandent en neige rose sur les pelouses verdoyantes.
Eglantine, elle, a profité du temps mitigé – et donc peu engageant à la promenade – pour s’installer sous les cerisiers sans qu’ils ne soient pris d’assaut par les adeptes du hanami – coutume traditionnelle japonaise qui consiste à admirer les cerisiers en fleur au printemps. Elle a déplié une vieille couverture emportée pour l’occasion, sorti son crochet et son fil de coton et elle a tissé quelques rangées de son prochain ouvrage.
Voilà, après des années au fond de son lit, Eglantine peut enfin envisager de vivre des moments seule, des moments où elle n’a pas besoin de nous pour la soutenir, des moments qu’elle a choisi et qui lui appartiennent. Et ça fait chaud au cœur.
Voilà le problème de casser la routine. S’autoriser à ne pas écrire une fois. Parce que gros coups de fatigue. Parce que petit moral. Parce que je ne sais plus trop pourquoi je le fais. Et hop, ce sont plusieurs jours de blanc, la pause qui s’allonge.
Alors je rattrape le rythme pour la photo du lundi. Même si ce lundi férié ressemble plutôt à un dimanche tranquille.
Vendredi soir, nous avons testé la nocturne gratuite du Louvre, formule lancée ce mois-ci. Désormais, chaque premier vendredi du mois, le Louvre propose une nocturne gratuite de 18h à 21h45.
Eglantine était trop fatiguée. J’y suis allée avec Hortense et sa copine Juliette. Elles sont restées longtemps devant le Sacre de Napoléon de David. Deux ados en sweat à capuche et aux épaules fatiguées. Plus que la peinture, je soupçonne qu’elles ont apprécié la banquette rembourrée. Il semble que nous ayons marché environ cinq kilomètres ce soir-là…
Quitte à faire une pause, autant qu’elle soit monumentale et historique.
J’aime le printemps ; ses ciels gris sombres qui précèdent les orages et succèdent aux bleus éclatants ; la lumière qui s’accroche dans les premières feuilles des arbres ; les touches cotonneuses de vert tendre, de rose pastel et de blanc velouté suspendues aux branches tortueuses des grands arbres et des humbles buissons.
J’aime l’odeur de la terre après la pluie, la chaleur qui réchauffe les visages, la nuit qui tombe plus tard, les oiseaux qui chantent aux premières lueurs du jour.
En attendant Eglantine cette semaine, je me suis promenée dans le bois derrière son école. J’ai ressorti ma boîte d’aquarelles. Des années sans pratiquer, un long moment sans dessiner, j’ai besoin de temps pour être satisfaite de ce que je produis. Mais la couleur me manque, peinture ou aquarelle, pastels ou crayons de couleurs, j’ai envie besoin, de remettre de la matière sur le papier ou sur la toile. Je suis confiante, ça reviendra doucement.
En attendant, il me reste les photos. Je vous partage ce soir deux clichés pris au bois de Verrière alors que le printemps s’annonce doucement.
Devant ce joli pavillon propret, des carpes koï, jaunes, oranges et rouges nagent en rond dans un petit bassin. Les enfants aiment s’arrêter pour les regarder. Les couleurs chaudes qui ondulent sous la surface de l’eau subjuguent les regards, attisent la contemplation et apaisent les esprits.
Il n’est d’ailleurs pas rare qu’un adulte s’arrête aussi un instant pour admirer ces animaux pacifiques qui semblent se contenter d’une eau propre et d’un peu de soleil.
En hiver, quand les températures descendent, on perçoit à peine quelques reflets au fond du bassin. Les carpes, immobiles, hibernent le temps que les beaux jours reviennent.
En rentrant à la maison cet après-midi, j’ai aperçu cette famille de petites croches juchées sur la portée de la balustrade. Leurs voix délicates sautillaient dans le vent frais. La partition s’es achevée sur quelques soupirs quand leur maman leur a enjoint de repartir.
Firmin aperçoit l’ancienne cabane de cantonnier sous le grand chêne. Elle est envahie par les ronces. Il caresse machinalement le bracelet en ficelle d’ortie qu’il porte à son poignet gauche, tout contre le cuir sombre de sa Patek Philippe World Time. A la radio, Jacques Vendroux se désespère des poteaux carrés qui ont sonné le glas de Saint-Etienne en finale de la Coupe d’Europe la veille au soir. Firmin actionne le clignotant de sa DS à injection électronique, finition Pallas, peinture bordeaux. Quand il revient dans la ville de son enfance, Firmin libère son chauffeur. Certaines affaires se traitent en tête-à-tête. Cette culture du secret est le fondement de sa prospérité. Dans son Auvergne natale, Firmin cultive une réussite discrète, visible sans être ostentatoire, suffisante pour ne pas être importuné, silencieuse pour ne pas susciter de questions.
Cette départementale, il la connaît par cœur. Chaque virage, chaque borne kilométrique, chaque panneau indicateur. Il a souvent aidé son père à pelleter les boues, curer les fossés, faucher les accotements, combler les nids de poule et déblayer la neige au cœur de l’hiver. Très tôt, Firmin a remplacé son père à la maison cantonnière lorsque celui-ci était malade ou quand, ayant trop bu, il cuvait son vin dans une de ces cabanes de pierre où il rangeait ses outils.
L’été 1952, le jour de la Rencontre, Firmin était justement occupé à nettoyer les parapets d’un pont quand il avait entendu une voiture klaxonner frénétiquement en amont. Il avait immédiatement caché sa tournée, sa pelle en fer et son râteau dans un fourré et avait marché en direction de l’appel à l’aide. Le capot d’un coupé Ford Vedette était relevé. Derrière son volant, un homme tentait vainement de démarrer. Il avait accueilli Firmin comme son sauveur. L’homme était ingénieur chez Rhône-Poulenc. Il était en vacances dans la région. Une fois sa voiture au garage, il avait offert à boire à Firmin. Ils avaient discuté longtemps. L’homme avait beaucoup parlé. Firmin l’avait écouté attentivement. Il avait eu une idée, une fulgurance géniale qui, il en était persuadé, traçait son destin.
Firmin enchaine les virages à l’ombre de la forêt printanière. La lumière transperce encore largement les frondaisons de jeunes feuilles et joue sur le tableau de bord. Il aime la conduite douce et fluide de sa DS sur l’asphalte refait à neuf. Le maire met les bouchées doubles pour soutenir le développement économique de sa ville. Après la guerre, pourtant, les notables locaux, grands industriels des rubans, foulards de soie et autres écharpes de laine, avaient craint ne pas se relever de la crise qui avait durablement frappé le textile dans la région. Aujourd’hui, les extrudeuses ont remplacé les métiers à tisser, le sac plastique s’est substitué à la passementerie. Et les camions se succèdent sur la départementale pour livrer la production locale par-delà les frontières.
Rapidement, Firmin atteint la toute nouvelle zone industrielle. L’usine emploie aujourd’hui plus de six-cents personnes. On ne cesse d’embaucher. Il a fallu agrandir, sortir de la ville, convaincre le père Ribachou de vendre ses belles terres agricoles pour construire un bâtiment aveugle où les petites billes blanches de polyéthylène sont fondues et soufflées en tubes aériens, aplatis et découpés en pochons individuels. Le monde entier demande du plastique. Léger, souple, résistant, il est indéniablement le miracle de l’industrie du XXe siècle. Firmin l’a compris dès qu’il a entendu l’ingénieur parler de cette nouvelle matière prodigieuse. Il n’avait que vingt-deux ans, pas un sou en poche, juste son certif et une volonté sans faille de s’en sortir. Surtout, il voulait que Myriam le regarde, le remarque.
Qu’elle ravale enfin cet air indulgent avec lequel elle avait accueilli la déclaration de Firmin deux ans plus tôt. Myriam était arrivée à l’arrière de la traction de son père, Simon Geller. Sa mère faisait tomber la cendre de sa cigarette par la fenêtre ouverte. Firmin avait été subjugué par les deux grands yeux noirs qui se détachaient sur ce beau visage à la peau pâle presque translucide. Myriam était venue consulter la Rosalie. La vieille femme à moitié aveugle était connue pour soigner les cas désespérés. Myriam souffrait d’une étrange mélancolie qui la clouait au lit. Son père l’avait amenée à Lyon et à Paris. Mais aucun des grands professeurs rencontrés n’avait réussi à la soigner.
En désespoir de cause, Simon Geller s’était résolu à écouter les conseils de son vieux partenaire commercial, Jean Servolin. Celui-là même qui l’avait fait venir d’Alsace, lui et sa famille, dès les premières heures de la guerre. Jean avait toute confiance en la Rosalie et Simon avait toute confiance en Jean. En descendant de la voiture devant la ferme de la Rosalie, Myriam avait délicatement épousseté sa robe rose pastel. Son charme simple avait fait frissonner Firmin. Il s’était caché derrière un châtaignier pour observer cette famille venue du Puy. Lui n’était jamais sorti du canton. Myriam était revenue souvent, même après sa guérison.
Firmin gare sa DS rutilante sur le grand parking nu de l’usine Servolin. Plus aucun arbre. Seulement les voitures des cols blancs et les bus qui attendent de ramener les ouvriers de l’équipe de nuit. Abel l’observe par la fenêtre de son bureau au premier étage. A bientôt cinquante ans, l’homme ressemble terriblement à son père au même âge. Abel Servolin a déjà perdu beaucoup de cheveux, le poids des années boudine son costume, il couche avec sa secrétaire, arrose le maire et le député pour faciliter ses affaires, méprise ces pauvres paysans qui, les bottes dans la boue et le lisier, n’ont pas encore pris le chemin de la modernité. Pourtant, quand Abel se promène en ville, il émerveille les femmes avec son sourire charmeur et captive les hommes avec les chiffres de sa réussite et une bonne poignée de main.
Après la Rencontre, quand Firmin avait compris l’intérêt des confidences de l’ingénieur, c’est Abel qu’il était allé voir. Simple fils de cantonnier, Firmin ne pouvait réussir seul son projet. La famille Servolin était une vieille famille du textile. Et si la crise avait considérablement réduit leur train de vie – Abel avait dû se résoudre à être tailleur de pantalons – la famille possédait assez d’entregent pour permettre à Firmin de réaliser ses plans. Alléchés par l’idée de Firmin, les Servolin, père et fils, avaient contacté Simon Geller pour un soutien financier. Firmin jubilait à l’idée que le père de Myriam lui soit redevable.
Les Servolin-Geller avaient évidemment tenté d’écarter le jeune cantonnier. Ils apprirent à leurs dépens que, depuis le bord des routes et des chemins, les cantonniers voient et entendent de nombreux secrets. Fondus dans le paysage, ils se font facilement oublier. Firmin n’eut aucune honte à les faire chanter. Ainsi, c’est lui qui se rendit en Italie pour acquérir et ramener au pays sa toute première extrudeuse Bandera, la machine qui allait lui permettre de fabriquer du film plastique.
Abel s’était toujours méfié de Firmin. Adolescent, ce gamin taiseux et solitaire courait les bois toute la journée. Malgré son gabarit d’allumette, il n’avait jamais craint Abel. Il se battait comme un diable, et Abel avait régulièrement dû accepter l’aide d’un ou deux acolytes pour avoir le dessus. Abel avait longtemps imposé son autorité avec ses poings et ce morveux était un caillou dans sa chaussure. Il avait bien ri avec ses copains quand il avait appris le four de Firmin auprès de Myriam. On lui avait raconté comment le jeune homme dégingandé à la peau trop mate et au nez trop droit avait offert un bijou à la belle brune aux yeux de biche et à la peau laiteuse.
D’abord, Abel s’était demandé où Firmin s’était procuré le bijou. Puis il avait compris qu’il s’agissait d’une perle sculptée dans du noyer, accrochée sur un bracelet de ficelle d’ortie. Firmin avait passé des heures à concevoir ce cadeau. Qu’avait-il dans la tête ? Myriam était le genre de fille à qui on offrait des colliers en or et des diamants. En tout cas, c’est comme ça que lui, Abel, avait obtenu de déflorer la belle. Ça n‘avait pas été compliqué. D’autant que, comme toutes les filles, Myriam était raide de lui. Si elle n’avait pas été juive, il l’aurait certainement épousée. Mais il avait préféré se marier à l’église avec Charlotte Barbier.
Firmin connaissait bien Abel. Il connaissait bien les hommes en général. Il avait ce don de comprendre les méandres des esprits les plus tortueux. Abel se trompait. Myriam ne s’était pas donnée à lui pour quelques cadeaux scintillants. Elle avait profondément aimé Abel. Elle avait imaginé un avenir avec lui, piétinant au passage l’amour frugal et sincère du cantonnier. Firmin n’avait pas supporté cette pitié mielleuse dont elle avait enrobé sa voix pour refuser son cadeau, comme si elle s’adressait à un enfant. Mais il était encore plus furieux contre Abel qui n’avait pas su saisir la chance merveilleuse d’avoir Myriam à ses côtés.
Firmin descend de la DS, enfile son manteau en cachemire, passe la main dans sa crinière poivre et sel et salue Abel d’un mouvement du menton. Il traverse le parking d’un pas athlétique et pénètre dans le hall administratif du bâtiment. Gisèle l’accompagne de son plus beau sourire jusqu’au bureau de monsieur Servolin. « Vous avez l’air en pleine forme, monsieur Gabert ! » lui glisse-t-elle avant de frapper à la porte de son patron. Dans l’usine, tout le monde connaît cet homme qui vient une fois par an s’entretenir avec le PDG. Un enfant du pays, à ce qu’il paraît. Le père de Firmin était mort peu de temps après la mise en marche de l’extrudeuse italienne. Percuté par une voiture dans le virage des Chazelis. Un nouvel agent de travaux des Ponts et Chaussées avait été nommé. Tout le monde avait oublié l’ancien cantonnier. Firmin irait fleurir sa tombe avant de repartir à Paris.
Firmin examine les livres de compte, donne ses instructions pour l’année à venir, demande à Abel ce qu’il pense des nouveaux fax Xerox à impression laser. Rien. Abel n’en voit pas l’intérêt pour leur entreprise. C’est beaucoup trop cher. Firmin abandonne l’idée du fax, c’est trop tôt pour la France. Trop tôt pour Abel. Il y reviendra plus tard, quand Walker, son directeur USA, aura regardé ce que ça vaut. Abel s’impatiente. Les visites de Firmin lui rappellent douloureusement qu’il n’est pas le seul maître à bord. Il n’a toujours pas compris comment cette gueule de métèque a réussi à prendre le dessus sur la puissance industrielle et commerciale des Servolin-Geller.
Certes, Abel avait aidé Firmin à se débarrasser de Simon Geller dès que possible, trop heureux de ne plus partager le gâteau avec lui. Mais Firmin avait ensuite pris le contrôle de l’entreprise. De prime abord, ça ne se voit pas. Les montages juridiques sont subtils. Pour tout le monde, c’est lui, Abel, le patron incontesté, celui qui tranche les conflits, qui coupe les rubans d’inauguration avec le maire, qui fait et défait les carrières. Firmin, lui, a quitté la région depuis longtemps. Abel croit savoir qu’il a accumulé une fortune colossale mais il n’en a aucune preuve. Firmin ne lui fait jamais aucune confidence. Il est resté ce taiseux, travailleur et solitaire qui récurait les fossés alors qu’Abel travaillait son revers sur les cours de tennis.
Soudain, Firmin fixe le cadre accroché derrière Abel. En vidant le vieux garage où ils avaient installé la Bandera, Abel avait retrouvé un exemplaire des tout premiers sacs qu’ils avaient produits. Il l’avait fait mettre sous verre, encadrer et accrocher derrière son immense bureau en acajou. Il était fier de ce qu’il avait accompli depuis ces premiers tâtonnements. Il sourit en expliquant l’histoire de ce sac à Firmin. « Tu te rends compte ? Quand même… quelle aventure ! » souffle-t-il. Firmin se rend compte. Il se lève, décroche le cadre, démet la vitre, prend le sac, le plie en quatre et le glisse dans la poche de sa veste. Ce sac, c’est son trophée. Il ne laissera jamais Abel oublier ce qu’il lui doit.
Il abandonne le cadre démonté sur le bureau d’un Abel abasourdi, range des documents dans sa mallette et enfile son manteau. Abel lui serre mollement la main. Décidément, la vie aurait été bien différente si c’était lui qui avait rencontré l’ingénieur.
« Tu n’aurais pas compris quoi faire » lui lance Firmin avant de passer la porte.
La DS quitte le parking dans l’animation de la relève des équipes. La route descend vers la ville qui se déploie entre les collines verdoyantes parsemées d’arbres en fleur. Le clocher néogothique pointe au milieu de la masse compacte des tuiles rouges. Firmin a toujours aimé regarder la petite cité depuis les hauteurs environnantes. La voiture pénètre dans la ville et passe devant la mairie. Le bâtiment affiche fièrement sa devise. Surgit ad futura. Tourné vers le futur. Le monument aux morts se dresse juste devant.
Firmin regarde sa montre. Il est 23h30 à Hong-Kong. Dans quelques jours, il y rencontrera le gouverneur. Sir Murray MacLehose est un homme incontournable pour qui veut se développer en Asie. La DS se gare le long du cimetière. Les graviers crissent sous le cuir des chaussures de Firmin. Devant la tombe de ses parents, il sort le sac plastique de sa poche et le froisse entre ses doigts. Il a toujours aimé ce léger bruissement. Demain, il déposera le pochon dans son coffre à Paris, à côté de la pelote de ficelle d’ortie qu’il avait tissée pour le bracelet de Myriam. Ce coffre est le mausolée de ses rêves de jeunesse et de ses belles réussites. L’avenir ne s’enferme pas derrière une porte blindée.
Sur la route vers Paris, Il était une fois chante J’ai encore rêvé d’elle. Firmin éteint l’autoradio.
Qui sait encore ce qu’est une trogne ? Ce n’est pas simplement un visage remarquable, c’est avant tout une façon de tailler les arbres. Le tronc, régulièrement étêté à hauteur d’homme, fait des petits rejets à chaque coupe. Au fil des années, le tronc s’épaissit alors que les branches sont d’une extrême finesse. Ça donnes des arbres trapus, épais, rendus difformes par l’âge, tordus, fendus avec une tignasse de branches échevelée sur la tête. On découvre souvent dans les boursoufflures de leur écorce, des visages grotesques, irréguliers, un peu monstrueux.
Ce matin justement, Eglantine découvrait un visage vieillissant dans une trogne devant son lycée.
Voir des visages humains dans notre environnement est un phénomène qui s’appelle pareidolie. C’est le principe qui est utilisé par les psy lors des tests de Rorschach. Ceux où il faut donner un sens à des tâches d’encre. Notre cerveau a besoin, pour gagner du temps, de se référer à des formes déjà connues, à des représentations mentales préexistantes.
Ainsi les trognes à visage humain ou cette noix coco qui semble parfaitement surprise de se retrouver là.
Le maître incontesté de la paréidolie est sans nul doute le peinte italien Arcimboldo. Il donnait naissance à des visages humains en cumulant des fruits, des légumes et autres cadeaux de la nature.
Giuseppe Arcimboldo, Vertumne (portrait de Rodolphe II), 1590, huile sur bois, 70,5 x 57,5 cm, Stockholm, Skoklosters Slott
On peut retrouver des visages humains dans les fleurs des orchidées mais aussi à l’échelle de la planète. Comme ce projet qui consiste à déceler des visages humains à la surface de la terre à partir de Google Earth.
Si le phénomène a une explication scientifique, liée à la survie de l’humanité – identifier rapidement une présence dans son environnement proche – l’art de découvrir un miroir de l’humanité dans le monde qui nous entoure appelle, selon moi, une certaine poésie.
C’est elle qui m’interpelle quand je photographie ma noix de coco.
Besoin d’air. De grandes bouffées aspirées à plein poumons. A l’heure où le jour est encore pâle, les températures encore basse, les joggers encores rares, je cours vers le parc de Sceaux.
Traverser les travaux du tramway et entrer dans le parc par l’entrée de la Grenouillère. Les jonquilles ont envahis tous les sous-bois. Camaïeux de jaunes et de verts où restent suspendues les dernières gouttes de pluie.
Les bourgeons éclosent en premiers bouquets de feuilles. Encore petites et timides face aux milliers de petites fleurs éphémères des arbustes à travers le parc.
Les nuages étouffent encore la douce couleur jaune orangée du soleil matinal. Parfois, un rayon illumine les troncs nus où se promènent lentement escargots et limaces. Dans les grandes plaines ponctuées de chênes, quelques chiens courent, pris d’une folie de liberté, loin des laisses et du béton de la ville.
Les corneilles au regard noir ont mis les poubelles à sac et planent au-dessus des frondaisons. Les percussions d’un pic vert retentissent à proximité. Des petites mésanges volettent entre les branches nues. De petits passereaux sautillent dans les allées, se réfugiant en hauteur à mon approche.
Dans le bosquet nord, les larges troncs noueux des cerisiers de Japon attrapent les premiers éclats du soleil. Leurs bourgeons sont encore fermés, austères.
Le parc se remplit. On marche, on court, seul, à deux ou en groupe. Vêtements colorés. Téléphones fixés au bras pour évaluer ses performances. J’ai aussi un brassard pour accrocher mon téléphone. Mais je ne suis pas dans la performance. Je m’arrête sans cesse, cherchant ces petits détails qui m’émerveillent.
Fragments de printemps, quand la lumière et les couleurs reprennent le pouvoir.
Desséché, la peau qui craque, rabougri, ayant perdu les rondeurs de sa chair à l’odeur piquante, il s’étiole silencieusement dans un coin de la cuisine quand je le découvre.
Cercles anguleux. Jeu des traits sur la planche à découper où se croisent les entailles des lames, les veines du bambou et les lignes de fuite des couches extérieures de l’oignon qui se jettent en son centre.
Le soleil inonde la pièce, enveloppant délicatement l’oignon, illuminant son coeur blanc, soie sauvage potagère. Beauté éphémère d’un bulbe mutilé, racorni, abandonné.
Je m’émerveille de cet oignon fleur qui encourage à saisir le charme du rebut. Je profite de la photo du lundi pour vous partager cet enchantement fugace.
Question d’Hortense hier soir alors que je prenais le temps de publier la nouvelle du mois de février et de changer – encore une fois – la mise en page de la Tasse de Thé.
Parce que ça me fait du bien.
Réponse acceptable bien qu’insatisfaisante. Cette question, je me la pose aussi parfois. Grâce à Hortense, à une insomnie et à Pessoa, j’ai entrepris de développer mon explication.
Écrire, c’est chercher les mots pour exprimer mes sentiments, retranscrire mes sensations, traduire la couleur de mes impressions. Une investigation qui exige de l’observation, de l’attention et de la réflexion. Bref, une mise en perspective de la somme de ces petits évènements qui constituent une existence.
Je remarque qu’effectivement, depuis que j’ai recommencé à alimenter ce blog, je pousse mes pensées plus profondément, curieuse et vigilante à ce que je perçois, à ce que je comprends, à ce que j’ai envie de partager. Loin du bouillonnement quotidien, la Tasse de Thé infuse le temps qui passe, exhalant ensuite des parfums cléments et généreux.
Partager ces réflexions, ces découvertes et ces enthousiasmes avec les lecteur·rice·s – peu nombreux·ses mais tellement fidèles – de la Tasse de Thé offre une dimension plus large que la simple tenue d’un cahier personnel, transformant un drôle de défi personnel – écrire tous les jours une Tasse de Thé – en une relation bienfaisante.
Je pense à la maman d’Olivier qui commence sa journée avec ma Tasse de Thé, à Églantine qui aime découvrir ce que je raconte de nous, et d’elle en particulier, à notre ami et voisin le Père Noël, qui a régulièrement demandé sa Tasse de Thé toutes ces années où elle est restée en jachère, et à ces quelques autres, connus ou inconnus, qui laissent parfois une trace.
Leur regard bienveillant porte mon écriture. L’écriture me structure. Échafaudage à l’armature fragile qui requiert un entretien quotidien mais qui me fait tant de bien. Pour répondre à la question d’Hortense.
Le bonus, ce sont les surprises qu’apportent le flot de mes pensées. Aujourd’hui, j’avais imaginé vous parler du Portugal, de Pessoa et de Mariza. Mais vous verrez demain, où après-demain – bientôt en tout cas – que ce n’est pas si loin du sujet d’aujourd’hui.
Yacine pose son casque sur la table de mixage. Ses yeux piquent. Il éteint ses écrans et ouvre le store électrique de la baie vitrée. La lumière douce de la fin d’après-midi inonde le studio. Il ouvre la porte et inspire une grande bouffée d’air parfumé aux pins maritimes et aux genêts. Les journées de printemps s’étirent en soirées rougeoyantes. S’il part maintenant, il pourra regarder le soleil descendre lentement sur l’océan.
Il quitte sa petite maison basse du fond du bassin d’Arcachon au volant de l’antique Twingo bleue de sa grand-mère. Il rejoint rapidement la route forestière qui mène au Grand Crohot. L’autoradio crachote Feeling good de Nina Simone. A cette saison, il ne croise que les voitures des surfeurs venus tâter la vague après le boulot.
Ils les retrouve sur le parking, les combinaisons retroussées sur les reins, les pieds nus dans le sable et les aiguilles de pin, et les cheveux encore salés. La fraîcheur du vent du soir ne trouble pas leurs larges pectoraux alors qu’ils rangent leur matériel. Yacine se gare un peu à l’écart pour déployer son physique d’asperge anorexique loin de ces lions de mer. Il enfile sa vareuse jaune achetée à la coopérative maritime et monte le chemin de caillebotis de bois.
Arrivé en haut de la dune, il est saisi par le vent qui lui ébouriffe les cheveux. Il ouvre les bras et prend une grande inspiration, un large sourire sur le visage. Il retire ses converses bleu marine, les attache ensemble par les lacets, y glisse ses chaussettes, retrousse les bas de son jean et dévale la dune en courant. Il évite les bidons en plastique charriés par les dernières tempêtes, saute par-dessus les premières laisses d’algues, ne prête pas attention au mordant des coquillages et se précipite dans l’écume des vagues essoufflées qui viennent mourir sur le sable. Il reprend sa respiration alors qu’un rouleau plus fougueux éclabousse son pantalon.
Face à lui, le soleil rose orangé enflamme le ciel. L’océan prend cette couleur de zinc violet que Yacine aime particulièrement. Il remonte sur la plage et s’allonge dans le sable sec. Les bras et les jambes écartés, il fait l’ange en regardant les filets de nuages roses, jaunes et mauves au-dessus de lui.
Soudain, il sursaute. Une truffe froide est venue caresser son pied gauche. Il se redresse sur ses coudes et découvre, assis face à lui, un chien au pelage noir profond et aux yeux doux qui le fixe silencieusement.
« Bonjour toi » lui lance Yacine.
Alors le chien commence à émettre un gémissement à peine audible par-dessus le bruit des vagues qui déferlent continuellement, se cognant les unes aux autres. Yacine observe le chien avec curiosité. Il cherche quelqu’un sur la plage qui pourrait être son maître. Seule la silhouette lointaine d’un pêcheur solitaire se détache plus au nord. Le gémissement se transforme en une longue plainte puis en un hurlement désespéré.
Yacine s’approche du chien pour le rassurer. Celui-ci se met à tourner sur lui-même en remuant la queue et jappe frénétiquement en faisant des cercles de plus en plus grands autour de Yacine. Il semble lui demander de le suivre. Yacine quitte la lumière chaude du coucher de soleil et part à la recherche du propriétaire du chien.
L’animal traverse les dunes sans se préoccuper des panneaux qui demandent de ne pas marcher à cet endroit, pour préserver les herbes qui retiennent le sable. Yacine tente de ne pas écraser les fragiles touffes d’oyats. Le jeune homme et le chien pénètrent dans la forêt de pins. L’animal s’impatiente quand Yacine s’arrête remettre ses chaussures. Il n’a pas eu le temps de retirer tout le sable de ses pieds. Ça le démange mais il comprend une urgence dans l’attitude du chien.
Ils pénètrent dans l’enceinte d’un camping par la brèche d’un grillage et traversent un village de chalets et mobile homes désert. Le chien se dirige ensuite vers un camping-car capucine. Sous l’auvent orange délavé, une table et deux fauteuils pliants. La porte est entrouverte. Le chien n’arrête d’aboyer que lorsque Yacine pose la main sur la poignée. Il recommence à geindre au moment où Yacine découvre le corps d’une vieille dame sur le plancher.
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Quand les pompiers repartent du camping, sirène hurlante, Yacine reste seul avec le chien. Ils ont trouvé les papiers de la vieille dame dans la boîte à gants du camping-car. Elle s’appelle Josette. Le gérant du camping, alerté par l’arrivée des secours, a confirmé le nom de la propriétaire du chien. Elle était arrivée la semaine dernière avec sa chienne, Bruit-Rose.
« Pourquoi ce nom ? » avait interrogé Yacine, intrigué par ce terme d’acoustique qu’il utilisait, lui, régulièrement. Le gérant avait haussé les épaules. Qu’est-ce qu’il y connaissait, lui, de pourquoi les gens appellent leurs animaux comme ça. « Vous savez, on voit passer de ces énergumènes parfois… » avait-il soufflé.
« Vous gardez le chien ? » avait-il ensuite demandé. Mais Yacine avait tout de suite compris que l’interrogation n’était qu’une politesse mal dégrossie. Il gardait le chien. Le gérant avait fermé le camping-car à clé avant de repartir. « Appelez-moi quand elle ira mieux, je lui garde son camion en attendant. De toute façon, y a personne à cette saison. » et il était reparti dans sa maison à l’entrée du camping, laissant Yacine avec Bruit-Rose.
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Heureusement, la chienne ne fait aucune difficulté pour le suivre. Après tout, n’est-ce pas lui qu’elle a choisi sur cette plage immense pour venir en aide à sa maîtresse ? Elle s’assoie sur le siège passager, la truffe dépassant à peine du tableau de bord, le regard fixé sur la route. Sur le chemin du retour, Yacine s’arrête au Leclerc acheter des croquettes. Mais ce soir, Bruit-Rose n’a pas faim. Elle dresse sa tête à chaque nouveau bruit, inquiète, incapable de s’endormir.
Alors Yacine l’installe dans son studio et allume les enceintes. Il choisit minutieusement sa musique, règle l’intensité de chaque fréquence, abaissant la puissance sonore de trois décibels à chaque octave, et diffuse un morceau calibré sur le bruit rose. Il utilise souvent cette technique pour les fonds musicaux des documentaires, associant une atmosphère sonore paisible aux moments calmes. Comme lorsque la lionne s’occupe de ses petits après une journée de chasse. Bruit-Rose finit effectivement par s’endormir. Apaisé par le doux ronflement canin, Yacine continue de travailler sur sa dernière commande.
Le lendemain matin, il est réveillé par les jappements de la chienne et les vibrations de son téléphone portable. Josette s’est réveillée. Peut-il venir la voir ? Yacine regarde sa montre. Il est à peine huit heures. Il n’a pas l’habitude de se réveiller si tôt. Il se fait couler un café, prend une douche, enfile un jean et un tee-shirt propres et installe Bruit-Rose dans la Twingo.
Le bâtiment bas de l’hôpital dépasse à peine des pins environnants. L’odeur d’iode et de vase, caractéristique du bassin à marée basse, enveloppe la brume matinale. Quelques mouettes crient au-delà des pins. Bruit-Rose semble comprendre quand Yacine lui explique qu’elle ne peut pas venir avec lui. Elle se roule en boule sur le siège passager.
Dans la chambre 201, Josette est calée sur trois oreillers. Elle a redressé son lit et garde une certaine dignité malgré la perfusion. Le moniteur cardiaque égrène ses bips à un rythme très lent. Elle sourit tendrement. « C’est vous qui avez ma chienne ? »
Yacine lui raconte effectivement comment Bruit-Rose est venu le chercher. Les pompiers, le gérant du camping qui s’accommode du véhicule sur son terrain en attendant, et la chienne dans sa voiture. Puis il pose la question qui le taraude depuis la veille. « Pourquoi Bruit-Rose ? »
Alors Josette raconte. Sa vie de cantinière de prison. Les femmes derrière des barreaux, les hommes entassés, les peintures décrépies, les sols abîmés, les cris, les pleurs, le désespoir. L’humanité qui disparaît. Jusqu’à la cuisine, externalisée, mise en barquette, réchauffée sous cellophane, distribuée au plus vite. Josette explique les nuits sans sommeil, l’odeur de la prison qui la suit jusque chez elle, les cauchemars qui l’enferment dans la dépression.
Elle prend des médicaments. Elle termine sa carrière dans une cantine scolaire. Malgré les rires des enfants, les bruits de la prison la poursuivent. Un voisin lui fait alors découvrir les pouvoirs du son de l’océan. « C’est scientifique » lui explique-t-il. Une histoire d’ouïe logarithmique. Josette n’a pas tout retenu si ce n’est que le bruit rose, c’est celui des cascades, du bruissement des feuilles, des battements du cœur ou du bruit des vagues. Et qu’il a le pouvoir d’apaiser les âmes.
Josette chantonne « j’y pense puis j’oublie, c’est la vie, c’est la vie » et éclate d’un petit rire doux de carillon.Là, dans la chambre d’hôpital blafarde, son regard pétille quand elle reprend la suite de son histoire.
Car finalement, un jour, Josette trouve, posée au coin d’une rue, de grands yeux sombres sur une maigrelette boule de poils noirs, une petite chienne affamée. Josette diffuse des annonces. Peut-être a-t-elle déjà un maître ? Le soir, la chienne s’endort rapidement, le ventre plein, au creux des couvertures de Josette. Elle ronfle doucement, un son calme et monotone qui berce Josette.
Cette nuit-là, la cantinière dort comme un bébé. Alors elle baptise la chienne Bruit-Rose. Les semaines passent et personne ne la réclame. Quand sonne l’heure de la retraite, Josette investit ses maigres économies dans un camping-car. Elle veut vivre dehors, le long des côtes océanes qui lui font entendre la vie en rose.
La conversation est interrompue par l’infirmière qui entre dans la chambre. Elle s’inquiète de l’état de fatigue de Josette et demande à Yacine de partir. Il promet de revenir le lendemain. Il aime cette vieille dame sensible aux sons, lui qui passe sa vie à les mixer.
Yacine revient tous les jours. Il lui a installé une petite enceinte pour qu’elle puisse écouter la musique qu’il lui prépare. Il filme aussi Bruit-Rose qui court sur la plage, qui dort dans le studio, qui dépèce ses converses. Le petit rire de Josette éclate en regardant les vidéos.
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Ce matin, Bruit-Rose est morose. Elle a la queue basse quand elle monte dans la Twingo. À l’accueil de l’hôpital, l’infirmière interpelle Yacine.
« Josette est partie » annonce-t-elle tristement.
L’éternelle ellipse du départ pour ne pas nommer la mort. Les mêmes mots que lorsque sa grand-mère les avait quittés. Comme si le non-dit pouvait effacer la douleur.
Josette n’avait pas de famille. L’hôpital peut se charger de contacter les pompes funèbres, mais, peut-être, Yacine voudrait-il s’en occuper ? L’infirmière s’appelle Juliette. Elle propose de l’aider.
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Fin de l’été. Assis sur le sable chaud, Juliette et Yacine regardent le soleil incandescent disparaître derrière l’horizon. Des silhouettes sautent encore dans les vagues. Des groupes pique-niquent sur la plage. Des enfants crient en jouant avec un ballon. Bruit-Rose arrive vers eux en courant et secoue son poil détrempé à hauteur de leurs visages. Juliette et Yacine râlent en riant et courent se baigner avec leur chienne dans les ombres roses de l’océan.