Que la vie soit un bal permanent

Demander son avis sur un spectacle à un directeur technique de théâtre, c’est demander à un ouvrier agricole sur les bords de Loire au XIXe siècle s’il le saumon est bon. Le saumon, il en mangeait à tous les repas. Difficile de se laisser encore surprendre.

Le festival Solstice s’est encore poursuivi toute ce week-end. Les techniciens ont monté les structures chaque jour sous une chaleur caniculaire. Peaux rougies, desséchées, soif intense, épuisement. L’esprit d’équipe tient l’énergie de la troupe mais les démarches se font lourdes, les jambes raides, les pieds trainants, les épaules tombantes.

Et puis ce soir.

Dans la lumière rasante de la fin d’une journée d’été, la Bande à Tyrex sort les cuivres la batterie et l’accordéon. Chanteurs, musiciens, acrobates, comédiens, ils sont onze à prendre d’assaut la scène montée pour eux. De la joie, de l’absurde, de l’équilibre, de la chute, de la connivence, jamais d’indifférence. Le public adhère, suit le mouvement, applaudit, chante, fait la Ola.

La bande à Tyrex au festival solstice 2023

Les artiste font tournoyer leurs vélos, les tirent tels des  boulets, pédalent le nez au vent telle Paulette sur les chemins environnants, se rentrent dedans, se cherchent, s’évitent puis se retrouvent.

La musique accompagne, entraîne, orchestre cette joyeuse bande de clowns en roue libre. Poésie déjantée, amoureuse, bienveillante, littéralement éblouissante (un casque boule à facette réverbère les rayons chatoyants du soleil couchant).

Enfin, la piste est envahie, les musiciens appellent les spectateurs et le bal commence, heureux, simple, réjouissant.

On écluse les bières, esquisse des pas de danse. On se tape dans le dos. On se félicite de la saison, du festival, de la journée. Les sourires sont sincères sous les regards assommés de chaleur.

Il faudrait que la vie soit un bal permanent.

Extérieur / intérieur, ce n’est pas la même fête

Dans notre ville, comme ailleurs, la saison des spectacles de rue bat son plein. Musique, cirque, théâtre, le spectacle vivant se déploie dans les parcs, sur les places et dans les allées. Les sonos résonnent contre les falaises minérales des immeubles. Les voisins pestent contre le bruit. Les enfants se faufilent. Les badauds s’arrêtent. L’art s’installe devant les yeux de tous.

On s’assoit sur des gradins en bois ou des sièges pliables, certains restent debout, pour mieux voir ou pour mieux partir, qui sait. D’autres s’assoient par terre. Un verre à la main. Une gourde d’eau dans le sac. Un goûter pour les enfants. Le chien tenu en laisse à ses pieds. L’ambiance est détendue. La bousculade joyeuse. Le spectacle terminé, le public prend son temps pour se disperser alors que les techniciens s’affairent pour démonter les structures ou préparer le matériel pour les suivants. Demain, plus aucune trace des câbles et des architectures provisoires.

Le spectacle de rue, c’est l’assurance d’interpeller le public, l’occasion de toucher celui qui n’a pas l’habitude de venir au théâtre. Pour beaucoup, le théâtre reste un lieu sérieux, intimidant, fermé. Un lieu pour les gros portefeuilles, les cheveux blancs et les têtes pensantes. Avec Solstice, tous les ans au mois de juin, le théâtre se révèle dynamique, engagé, drôle, décalé mais surtout, accessible.

Spectacle dans une cour d’école, Solstice 2023

Quand, en raison des orages, les régisseurs décident de rapatrier des spectacles en intérieur, la décision est difficile. La fréquentation baisse fatalement. L’ambiance n’est plus la même. La fête est mise en conserve. A l’apéro concert qui termine chaque journée de Solstice, ce ne sont plus qu’une cinquantaine de personnes qui dansent sur la scène dimanche soir. Ils étaient plusieurs centaines à profiter de l’atmosphère gaie et détendue d’un concert en plein air samedi.

Le repli avait été décidé le matin même. Face aux orages, l’incertitude demeure toujours, le choix est épineux. Risquer de devoir tout annuler en restant dehors. Ou s’exposer à perdre son public en jouant en intérieur alors que le soleil brille.

La météo fait partie des aléas du spectacle de rue. La fête de la musique en est le meilleur exemple.

Une belle journée chaude et ensoleillée verra tous les musiciens dehors, un public curieux, décontracté, avide de découvertes. Sitôt la pluie tombée, chacun rentrera chez soi. Certains se réfugieront dans des cafés où quelques concerts se tiendront contre vents et marées. Mais, le mauvais temps gâchera la fête, immanquablement.

La ville d’Antony a décidé depuis plusieurs jours de rapatrier la fête de la musique en intérieur. On imagine que ça laissait plus de temps pour informer le public. Le site internet est à jour. Les visuels ont été modifiés. Le lieux sont annoncés, bien identifiés.

Finalement, le temps est splendide pour cette première journée d’été. Les musiciens vont tout de même aller s’enfermer dans les différentes salles de spectacle de la ville. Ils mettront de la joie et de la fête dans entre des murs. On ne viendra plus les voir par hasard, guidé par une mélodie ou des applaudissements.

Le spectacle aura lieu, oui, mais au détriment d’une ambiance festive et ouverte, d’un esprit de rencontre et de découverte. Sur le site le site du ministère de la Culture, on lit que le concept de base de cet évènement était « la musique sera partout, le concert nulle part ».

A Antony, le concert sera dans les salles. Où est l’esprit de la fête ?

Reste encore les petits groupes d’amateurs qui joueront sur les trottoirs, aux coins de rues, devant les maisons et les cafés.

Marie-Ève, comme un soleil bombé sur un mur

Marie-Ève a des yeux bleus pétillants, les sourcils fins en accent circonflexe, un large sourire avec de belles dents blanches parfaitement alignées, des lèvres pulpeuses et le front haut des peintures du moyen-âge. Elle est rayonnante et les années semblent ne pas avoir de prise sur elle. Elle est partie vivre à Marseille il y a quelques années. Au rez-de-chaussée d’une vieille demeure, avec un jardin où des arbres poussent tout en hauteur, où les arts graphiques, la chine et de belles astuces architecturales créent une douce atmosphère aux couleurs bienveillantes.

Elle est une des rares camarades de lycée avec qui je suis restée en contact. Nos liens sont ténus, intermittents, lointains mais solides et sincères. Suffisamment pour passer plusieurs heures ensemble à discuter. Et l’impression, quand même, au moment de nous quitter, que nous aurions encore beaucoup de choses à nous dire.

Avec le charme incontestable, aussi, des rendez-vous de dernière minute. Découvrir sur les réseaux sociaux qu’elle est de passage à Paris, caler des retrouvailles au cœur de la capitale. Restau italien derrière l’église Saint-Eustache. Le temps est beau, la terrasse accueille nos discussions ensoleillées.

Marie-Eve est une artiste. Il me reste quelques part roulé dans un carton un portrait au crayon qu’elle avait fait de moi au lycée. Il a suivi tous mes déménagements. Du petit studio dans le Marais au quinzième étage d’une grande tour au sud de Montparnasse, du Portugal à la Roumanie, en passant par la Turquie.

On retrouve toute sa délicatesse, sa sensibilité et sa sagacité dans son travail. Je vous encourage à aller le découvrir sur son site Un p’tit coquelicot.

Nous avons continué nos retrouvailles parisiennes par l’expo CAPITALE(S), 60 ans d’art urbain à Paris. Entrée gratuite mais attention, réservation obligatoire ! Pour les as de la dernière minute comme nous, il faut compter sur la chance. La nôtre a été de rencontrer une maman avec sa fille, juste devant nous dans la queue, qui avait deux places en plus. Quelque chose à voir avec le karma quand on en pense à cette fois où c’est moi qui ai donné une entrée à une dame qui n’avait pas réservé pour la nocturne gratuite du Louvre.

Des souvenirs du passé face à l’histoire des premiers grafs. Nous avions quinze ans au début des années 90. Nous habitions alors dans une banlieue où brûlent quelques voitures à chaque nouvelle année. Des bombes de peinture dans les jeans baggy et les blousons Bomber. Des tags vite faits sur les murs décrépis.

Sentiment étrange de voir la vie urbaine s’exposer sous les voutes de l’Hôtel de Ville. Pourtant ça fonctionne vraiment très bien. On découvre les dessins préparatoires, la réflexion artistique, les recherches individuelles et l’émulation collective d’une histoire visuelle en construction permanente, vivant au rythme de l’urbanisation, mettant en lumière et en couleur les zones grises d’une ville pieuvre.

La grafbox, pour capturer en temps réel le processus de création et la gestuelle de l’artiste.

Néophyte dans le domaine, je suis impressionnée par la façon dont Marie-Ève accueille l’exposition en connaisseuse chevronnée des différents artistes. Loin d’être blasée, elle s’enthousiasme elle aussi pour les œuvres présentées et le processus créatif mis en avant.

Allez voir cette expo et vous ne regarderez plus jamais les graffitis de la même façon.

Sur la place de l’Hôtel de ville, les velib croisent les groupes de touriste, un homme crée d’énormes bulles de savon sous le regard subjugué des enfants, des couples s’enlacent. J’enfourche Pimprenelle pour regagner le sud de la capitale, le cœur vivifié par cette belle journée. Marie-ève est comme un immense soleil graffé sur le mur du temps.

Manet / Degas, le grand déséquilibre

« Rapprocher Manet et Degas, c’est chercher à comprendre l’un à partir de l’autre ». Tels sont les premiers mots de la brochure guidant la visiteuse dans l’exposition Manet / Degas au musée d’Orsay.

Pourtant, je n’ai pas trouvé que le rapprochement fasse des étincelles. Eglantine a aussi estimé que le plus intéressant dans cette exposition étaient les textes qui racontaient, documentaient et expliquaient la relation entre ces deux monstres sacrés de la peinture française du XIXe siècle.

Nés à deux ans d’intervalle, tous les deux issus de la haute bourgeoisie, d’abord destinés à des carrières de juristes, Manet et Degas ont énormément de points communs. Mais là où Manet rayonne dans la société de l’époque, charismatique, séducteur, professoral, exposant au Salon, Degas apparaît discret, concentré, besogneux, célibataire endurci, presque solitaire. Il peint un portrait de Manet avec son épouse ? Celui-ci, insatisfait de la représentation de sa femme, coupe la toile pour la faire disparaître. Si Degas prend régulièrement Manet pour modèle, la réciproque ne viendra jamais. Un peu comme ces amis que vous invitez à dîner et qui ne rendent jamais l’invitation. Le déséquilibre est flagrant.

En ressortant de cette exposition, j’ai eu besoin de revoir les danseuses de Degas, pour retrouver les couleurs et l’audace de ce peintre que je n’ai pas trouvé valorisé dans l’exposition. Peut-être, justement, à l’image de leur relation dissymétrique. Degas admirait sincèrement Manet. Au point de collectionner ses toiles et ses dessins. Et que dire de l’énergie mise à réunir les différents fragments d’une toile de Manet, L’exécution de Maximilien. Cette toile monumentale était trop subversive à l’époque pour être exposée et avait été découpée en morceaux après la mort de Manet.

L’exécution de Maximilien, 1867-1868, Edouard Manet

Alors que Manet a tranché la toile offerte par Degas, ce dernier a, lui, mis tout en œuvre pour reconstituer celle de son ami. L’œuvre actuelle, une grande toile vierge sur laquelle sont collées les différentes parties retrouvées par Degas, dégage une émotion particulière. Ce grand format recomposé reflète l’amitié chaotique, fragmentée, déchirée, de ces deux talents.

Pas de méprise toutefois sur l’extraordinaire chance de voir toutes ces œuvres de Manet et Degas réunies dans cette belle exposition. Mais le déséquilibre de leur relation transparaît trop fortement pour que je m’émerveille pleinement de la rencontre de leurs œuvres.

Des styles de portraits très différents

Dans les portraits, Manet peint son ami Zola, avec en arrière-plan une gravure de son Olympia, mise en abîme de son propre succès et de ses relations. De Degas, j’ai été particulièrement émue par le portrait de L’amateur d’estampes. Un anonyme, un peu vouté, dans un environnement dédié à sa passion. A l’image d’un Degas se tenant loin des mondanités, concentré sur son art.

L’amateur d’estampes, Edgar Degas, 1866
Portrait de M. Emile Zola, Edouard Manet, 1868

Manet éblouissant, Degas émouvant

Au long de l’exposition, mon regard fût systématiquement d’avantage attiré par les peintures de Manet.  Plus flamboyantes, plus contrastées, elles avaient sur moi un effet magnétique, époustouflant. Pourtant, avec un peu de recul, quand je regarde les œuvres que j’ai photographiées, je me sens plus touchées par celles de Degas.

Si je prends l’exemple des modistes, la femme du tableau Chez la modiste de Manet est éblouissante, belle, vive. Elle attire le regard, attise le désir, réveille les sens. Alors que celle de Chez la modiste de Degas, est douce, tendre, presque perdue au milieu des chapeaux. Elle dégage une émotion presque vulnérable. Moins tape-à-l’œil que Manet, mais tellement plus sensible.

Chez la modiste, Edouard Manet, 1888
Chez la modiste, Edgar Degas, 1870-1886

Degas, l’art de saisir l’instant

Pour finir, si je devais comparer leurs peintures avec de la photographie contemporaine, je verrais Manet avec un gros appareil photo professionnel, visible, assumé alors que Degas utiliserait plutôt un téléphone portable pour saisir des images sur le vif. Derrière le cadrage de L’absinthe, on peut imaginer – en total anachronisme évidemment ! – un homme sortant son portable pour saisir la femme tristement alcoolisée à la table voisine. Alors que, avec le même modèle, Manet se positionne frontalement, utilise des couleurs vives et montre une femme non pas triste, mais alanguie, ouverte à la séduction.

Dans un café, dit aussi. L’absinthe, Edgar Degas, 1875-1876
La Prune, Edouard Manet, vers 1877

On retrouve cette façon de saisir ses contemporain.es avec la Blanchisseuse et Femmes devant un café, le soir. Comme si Degas ne cherchait pas le beau mais le vrai de l’instant et de l’émotion.

La blanchisseuse, Edgar Degas, 1873
Femmes devant un café, le soir, Edgar Degas, 1877

Moins impressionnant au premier regard, plus persistant dans la durée du sentiment. Malheureusement, la force de Manet écrase trop la délicatesse de Degas dans cette exposition. Peut-être aurais-je préféré une exposition Degas / Manet. Car les deux stars de l’exposition restent l’Olympia et Le Balcon d’Édouard Manet, concentrant les regards et l’intérêt des visiteurs.euses.

La Datcha, un petit tour et puis s’en va

La Datcha est un livre d’Agnès Martin-Lugand édité en mars 2021 chez Michel Lafon, puis sorti en poche aux éditions Pocket en novembre 2022. Je me souviens avoir entendu l’autrice dans une émission de radio. Je ne me rappelle ni la date, ni l’émission. Seulement que j’aimais l’idée d’un lieu hors des sentiers battus qui saurait guérir ceux qui y viendraient. Un endroit joyeux, presque magique, au cœur de la Provence. Des vieilles pierres chargées de soleil et d’amour, de passages secrets et de trésors simples, ceux du cœur.

J’ai finalement acheté le roman sur ma Kobo. La liseuse me permet de lire le soir, quand toutes les lumières sont éteintes, qu’Olivier dort déjà et que seul mon gros chat donne encore des signes de vie en me martelant de coups de têtes affectueux.

Le style de l’autrice m’a pesé tout le long de la lecture. Je n’aime pas que l’on me prenne autant par la main pour dire quoi penser, quoi regarder. Je préfère qu’on me fasse deviner. Que les mots amènent à l’évidence, tout en gardant cette part de doute qui laisse l’imagination du lecteur vagabonder dans le récit.

Pourtant, j’étais happée par le lieu. Et bien que l’histoire soit cousue de fil blanc sur fond de bons sentiments, un certain mystère a su être préservé jusque dans les dernières pages.

L’histoire commence par l’arrivée à La Datcha d’Hermine, jeune fille de 21 ans que les coups répétés de la vie a rendue méfiante et insaisissable. La Datcha, c’est l’univers de Jo et Macha, couple amoureux jusqu’au bout des rides. D’ailleurs, Agnès Martin-Lugand fait rapidement un bond de vingt ans dans la vie d’Hermine. L’histoire débute vraiment quand elle a 41 ans, deux enfants et un ex-mari. Ensuite, les flashs-backs sont récurrents, nourrissant l’intrigue principale.

Un livre parfait pour trouver le sommeil. Et la play-list du livre, proposée à la fin de l’ouvrage, disponible sur Spotify, Deezer et Youtube est très sympa. A défaut de graver le livre dans ma mémoire, elle replonge dans l’univers d’un hôtel où j’aimerais bien passer une semaine de vacances.

On a testé la nocturne gratuite du Louvre

Je vous en parlais hier, nouvelle formule au Louvre dès ce mois d’avoir, la nocturne gratuite du premier vendredi du mois. On a testé avec Hortense et sa copine Juliette. Eglantine était trop fatiguée, elle est restée à la maison.

Le strudel chez Stube

Pourquoi Juliette a-t-elle associé le Louvre à la dégustation d’un strudel ? Trop compliqué à expliquer. Je ne suis pas certaine d’en avoir bien saisi la raison. Le fait est qu’Hortense et elle se sont mises en tête de goûter du strudel ce soir là.

Espèce de strudel, c’est d’ailleurs leur insulte favorite. Elles ont leurs codes et leurs tics de langage d’adolescentes complices.

J’ai relevé le défi strudel et dégotté un petit restau-pâtisserie à quelques minutes à pied du Louve, le Stube. Ambiance pain noir et brioche traditionnelle de Pâques en forme d’agneau.

Les filles sont ravies. Elles dégustent leur premier strudel après un dîner composé de saucisses et de patates. De bonnes limonades pas trop sucrées, pomme, rhubarbe ou citron-gingembre, c’est parfait.

Réservation conseillée

Penser à réserver en ligne à l’avance. Sinon, c’est deux heures de queue pour entrer. Les créneaux sont répartis toutes les demie-heures. Nous, c’est 19h30. Le soleil rasant de fin de journée baigne les vieilles pierres et se reflète dans les innombrables vitres de la pyramide.

Devant nous, une dame découvre la fille d’attente pour les personnes sans billets. Dépitée, elle s’apprête à rebrousser chemin. Nous avons la place d’Eglantine, je lui propose de se joindre à nous.

Nous nous quittons sous la pyramide. Elle veut rendre visite aux peintres français du XIVè siècle. Nous nous dirigeons vers l’Egypte antique. Nous la croiserons à nouveau un peu plus tard, devant des tableaux de Leonard de Vinci.

Est-ce grâce à ce système de réservation ou parce que la formule n’est pas encore très connue ? La foule est au rendez-vous sans être compacte. L’ambiance est détendue.

Direction l’Egypte antique

Nous entrons par l’aile Sully. Hortense aime beaucoup les antiquités égyptiennes. Les couleurs, les dessins, les formes, les matières l’inspirent beaucoup plus que les marbres romains.

Les filles visitent à leur rythme. Très rapide. Trop pour moi. Je les perds rapidement parce que je traîne. Je suis sous le charme des dieux thérianthropes, des sarcophages qui s’emboîtent les uns dans les autres tels des poupées russes, de la richesses des représentations, sculptures ou dessins.

La démesure du Louvre

Je ne vois plus Hortense et Juliette. Je leur téléphone pour les retrouver. Hortense veut faire comme d’habitude quand nous allons au musée. Chacune à son rythme. On se retrouve à la sortie. Mais elle a oublié que le Louvre n’est pas n’importe quel musée. Il est immense. C’est trop compliqué de se retrouver si nous partons dans des directions opposées.

C’est seulement quand nous rejoignons l’aile Denon pour voir la Joconde qu’elle se rendent compte du nombre d’occasions de se perdre.

Découverte de la harpe égyptienne

Loin des incontournables du musée, je découvre avec émerveillement les harpes égyptiennes. Belles formes en trapèze, j’aimerais entendre cette musique qui ravit les dieux et les hommes de l’Egypte antique.

Je ne suis pas la seule à vouloir entendre cette période lointaine. Voici d’ailleurs une vidéo qui montre comment on a pu reconstituer une harpe égyptienne et en dévoiler toutes ses prouesses musicales.

Quelques œuvres majeures

Nous aurions pu nous contenter des antiquités égyptiennes. Mais Juliette visitait le Louvre pour la première fois. Difficile de faire l’impasse sur la Joconde. En chemin, nous croisons la Venus de Milo, à l’air un peu snob malgré l’absence de ses bras et la Victoire de Samothrace et son incroyable drapé.

Des dizaines de personnes se pressent pour faire un selfie avec la Joconde. Juliette se faufile pour apercevoir le si célèbre tableau.

Chacune ses goûts

Nous continuons ensuite avec la peinture française. C’est autre chose aussi de voir les œuvres en vrai, en grand. Même si elles sont parfois plus sombres que les impressions dans les livres de cours. Ainsi le Radeau de la Méduse de Géricault et la Liberté guidant le peuple de Delacroix.

Amusant de constater que nous ne sommes pas du tout attirées par les même peintures. Je me délecte de La grande odalisque d’Ingres alors que Hortense et son amie s’extasient devant la Vue intérieure de la Cathédrale de Milan de l’école de Sebron.

Les colonnes de Buren

Nous quittons le Louvre à l’heure un peu avant la fermeture des portes. Hortense emmène son amie jouer au milieu des colonnes de Buren. L’heure tardive a chassé les badauds. Nous sommes presque seules. Les filles grimpent de colonne en colonne. La nuit est douce. Un drapeau français flotte sur le bâtiment du Conseil d’Etat.

Un sifflet retentit. « Mesdames, messieurs, nous fermons. Veuillez vous diriger vers la sortie ! » Des lampes de poche fouillent la nuit à la recherche d’éventuels récalcitrants.

Nous contournons la Comédie Française et retournons paisiblement dans notre banlieue endormie.

Hortense et son amie ont passé une excellente soirée. Elles ont surtout aimé le strudel et les colonnes de Buren. Même si le Louvre, quand même, c’était bien.

La carte postale

Le livre d’Anne Berest apparaissait régulièrement dans mes recommandations de lecture. Je restai pourtant à distance de La carte postale, ouvrage multi-primé, longuement commenté dans les media. J’ai souvent du mal à me détacher des histoires difficiles.

Je n’y ai pas échappé. L’émotion au fond de la gorge. Les larmes aux yeux devant la bêtise, la méchanceté, la cruauté qui ont amené des millions d’êtres humains à mourir dans des camps, dans des fours, sur le bord des routes.

Mais il reste cette carte postale reçue par les descendants de Myriam. Ou plutôt les descendantes. Car l’histoire se raconte à travers les femmes. De Moscou à Paris, elles parcourent le monde. Images de juives errantes. Ce sont elles aussi qui transmettent la judéité à leurs enfants.

Histoire de racines, de savoir d’où l’on vient. Boucles temporelles, mémoires gruyères. Chercher les archives, dénicher les derniers témoins, relier les indices pour comprendre l’histoire de sa famille et l’Histoire du monde.

Car on oublie l’horreur avec la vie qui reprend son cours, avec les vies nouvelles qui sédimentarisent les anciennes, avec les avis de décès.

Je n’ai réalisé qu’au cours de ma lecture que le livre était une histoire vraie. Quand Anne Berest parle de sa sœur Claire et de son livre sur Frida Kahlo, Rien n’est noir. Je l’avais lu il y a quelques années. De l’autrice, je n’avais retenu que le nom. En commençant La carte postale, j’ai pensé qu’il s’agissait de la même écrivaine.

Elles sont deux sœurs, Claire et Anne. Deux érudites. Une mère chercheuse. Une famille qui compte dans ses aïeux le peintre et poète Picabia. Retour à la peinture. Encore. A croire que je choisis mes lectures sur ce critère.

Cette fois-ci, la peinture et ses acteurs ne sont qu’un arrière-plan d’une aventure humaine forte et belle parce que les liens se resserrent, les cœurs s’écoutent et la paix vient dans les esprits.

Le genre de livre que l’on dévore mais qu’on est triste de terminer. Souhait d’y rester plus longtemps, qu’Anne Berest ajoute encore des mots, des sentiments et du soleil dans la grisaille des âmes tristes.

Bullet train : action déjantée en vitesse rapide

Samedi soir tous les quatre. Victoire de la France face à l’Angleterre au rugby. Olivier est sur un nuage d’enthousiasme. Puis, pour notre notre soirée plateau télé, j’ai choisi le film de David Leitch sorti en 2022, Bullet train.

De l’action, de l’humour, de l’hémoglobine, de l’humour – oui, je l’ai déjà dit, mais les répliques sont vraiment excellentes – dans un esprit manga, décalé, qui file à la vitesse d’un train hyper rapide qui relie Tokyo à Kyoto.

Bob blanc et lunettes noires, look pépère pour un Brad Pitt en recherche de quiétude.

Brad Pitt, génial – et toujours aussi canon – assassin malchanceux qui refuse les armes à feu, se lamente de la poisse qui lui colle aux basket et cherche du sens à sa vie grâce à des séances avec un psy. Dans ce train rempli d’assassins internationaux, les destins se croisent, les desseins se confrontent et les réparties sont savoureuses.

De bagarres improbables au milieu des wagons en rebondissements inespérés, ce film nous a arraché de francs éclats de rire. Un pur bonheur !

A regarder en VO pour plus de plaisir !

Les chiens de Pasvik

Alors que je me réveillais tous les matins en regardant la montagne enneigée, j’avais choisi de lire la semaine dernière, le quatrième tome de la série d’Olivier Truc, Les chiens de Pasvik. Commencée avec Le dernier Lapon, suivi du Détroit du loup puis de La montagne rouge. Des polars nordiques autour de l’élevage des rennes et du peuple Sami.

Des paysages pris dans un hiver glacial, des descriptions vivantes qui donnent le sentiment d’avoir réellement visité ce bout de terre à la croisée de la Norvège, la Finlande et la Russie.

Pasvik est à la fois la rivière qui sépare la Norvège de la Russie et le nom de la réserve naturelle à cheval sur ces deux pays. Au nord, c’est la mer de Barents.

Klemet est un Sami de la région de Kautokeino qui appartient à la police des rennes. Il a été muté à la frontière russe, à Kirkenes, depuis le dernier tome de la série. Il y retrouve son ancienne coéquipière, Nina, désormais à la police des frontières.

Les frontières, justement, sont le vrai personnage principal de ce roman. Elles ont été tracées sans aucun respect pour la culture Sami qui s’articule autour de l’élevage des rennes. Ces animaux n’ont que faire des frontières humaines. Les rennes norvégiens passent ainsi en Russie à la recherche de meilleurs pâturages. C’est l’incident diplomatique.

Comprendre et trouver ses racines, connaître et faire vivre son histoire familiale, trouver sa place… plus qu’une enquête policière, ce livre est une plongée dans un univers lointain, qui vit à un rythme très différent du nôtre. Un monde de chamans, où les ombres sont reliées à la terre, où les paysages sont autant de panneaux indicateurs, ou même le bruit du vent ou le craquement de la neige peuvent donner une direction.

Au volant de leurs motoneiges, éleveurs, policiers et mafieux se croisent au son des hurlement d’une meute de chiens sauvages. Le livre est fabuleusement documenté grâce au métier de journaliste et documentariste d’Olivier Truc dans cette région. Il réussit parfaitement à partager son attachement à ces lieux.

J’espère qu’il y aura une suite. J’aimerais faire un nouveau voyage au pays des Samis avec Klemet et Nina.

Sophie, Palissy et moi

Mon amie Sophie et moi avons ceci en commun que nous ne venons pas de familles où la culture se partageait en héritage. Ainsi, à presque cinquante ans, nous sommes encore en train de former nos goûts et d’enrichir nos connaissances. Sophie a découvert le travail de la terre alors qu’elle vivait en Roumanie. Nous étions voisines. Le travail de la terre reste aujourd’hui sa soupape de décompression.

C’est elle qui m’a fait découvrir l’expo actuellement visible au Musée de la Manufacture de Sèvres, haut lieu de la céramique française, Formes Vivantes. Au dernier étage du bâtiment, nous voilà immédiatement embarquées dans un foisonnement de couleurs, de formes et de matières auquel je ne m’attendais pas.

Après une rapide introduction, l’exposition commence réellement avec les œuvres de Bernard Palissy. J’ai d’abord vu les moules de ses rustiques figulines. Les formes animales ainsi piégées dans la terre dure comme de la roche sédimentaire rappellent les fossiles préhistoriques. Ici, point d’amanites mais des couleuvres curvilignes, des grenouilles, une mouche et même un oiseau.

Je suis plus émue par l’aspect brut et archéologique des moules que par le plat que je découvre ensuite. Un serpent ondule au centre. Des poissons à l’aspect visqueux semblent manquer d’eau dans un bassin où baignent également une tortue et une écrevisse. Des lézards criant de réalisme se faufilent sur les berges au milieu de coquillages et de feuillages.

Dans un réflexe primaire, j’associe la forme de l’objet à sa finalité. Un plat, pour y mettre de la nourriture. Un certain dégoût me traverse. Et puis je commence à comprendre que ce plat n’est qu’un support pour un art dont je reconnaît peu à peu la prouesse technique. Les animaux grouillent dans cette flaque d’eau avec une authenticité vivace.

Contrairement à ces YouTubers, je n’en suis pas à comparer Palissy à de l’art nanar. Mais, au premier regard, j’étais très loin d’être sensible à son travail.

L’exposition est encore riche de nombreuses œuvres. Elle met en regard différentes époques. Si bien que ce n’est qu’aujourd’hui que j’ai pu en savoir un peu plus sur Bernard Palissy. Il est l’inventeur des rustiques figulines, ces petits animaux en terre cuite vernissée moulés sur le vif. Comme le remarquait la fille de mon amie Sophie, ils ne devaient pas trop se soucier de la souffrance animale à l’époque.

Palissy avait déjà bien à faire avec sa propre souffrance lui qui, en tant que protestant, échappa de peu à la Saint-Barthélémy et finit sa vie dans une geôle de la Bastille, mourant de faim, de froid et de mauvais traitements.

Scientifique autant qu’artiste, il est un grand technicien de cette terre qu’il modèle avec finesse pour obtenir le réalisme qui feront sa gloire. J’ajoute une dernière vidéo afin de bien voir le mystère qui persiste encore aujourd’hui autour de sa technique.

Après en avoir appris un peu plus sur lui, je pose sur son œuvre un regard différent, averti, admiratif. Bien plus riche que mon premier sentiment, kitch, face à son œuvre.

L’exposition montre comment son travail a inspiré des artistes contemporains, tels que Johan Creten dont les formes viscérales des Vagues pour Palissy sont directement inspirées par la technique du céramiste de la Renaissance.

Ou, dans une lignée plus évidente, les œuvres de la norvégienne Christine Viennet. Même si, en ce qui la concerne, il me semble que les techniques de cuisson et de colorisation diffèrent de celles de Palissy.

« Obtenues par moulage ou modelage, ses figures animalières ou végétales sont ensuite scellées au plat à l’aide de barbotine, une argile liquide permettant de « coller » les pièces entre elles. Une première cuisson fixe la composition générale, puis, après application des couleurs au pinceau, la pièce est plongée dans un bain de glaçure transparente plombifère, et enfin cuite à 1060°. »

Elle a revisité la vision très réaliste de Palissy, noyant son plat dans un camaïeux de verts évoquant plutôt une nature rêvée, enchanteresse ou cauchemardesque. A chacun de choisir. A l’instar de l’interprétation que chacun peut avoir de ses vase envahis de serpents dont les courbes se resserrent sur l’anse ou la corps gibbeux. Repoussoir diabolique, image tentatrice ou renaissance et nouvelle Vénus animal qui sait changer de peau pour continuer de vivre ?

Cette expo est un vrai plaisir des sens. Elle éveille la curiosité, contraste les sentiments, de l’émerveillement au dégoût. Je vais continuer à partager cette découverte avec vous durant les prochains jours.