Aller déjeuner aux Petites Cantines Paris. Les rues balayées par les rafales de vent. Les tourbillons dorés des feuilles automnales. Traverser le 13e arrondissement en voiture (pas question de prendre les vélos en pleine tempête), longer une forêt de tours hautaines à l’architecture austère. Se garer sous des platanes dégarnis au bord du métro aérien et avoir le regard aimanté par la douceur des personnages peints sur des murs aveugles. Vision fantastique. La ville prend soudain une autre dimension.
Envie, une prochaine fois, de déambuler en deux roues dans les rues de cet arrondissement réputé pour ses fresques.
Oui, j’ai vu le film de Roman Polanski, J’accuse. Le film pour lequel il a reçu plusieurs Césars en 2020, provoquant le départ d’Adèle Haenel. On se lève et on se casse.
Un homme grand, fin, tête d’éternel adolescent, feuilles de texte sous les yeux, interroge le public en préambule de Faut-il séparer l’homme de l’artiste ?.
Le théâtre La Piscine programmait cette semaine deux représentations de ce débat mis en scène, pièce de théâtre argumentative, conférence réflective où l’on suit les questionnements et les tâtonnements du metteur en scène Étienne Gaudillère face à la journaliste Giulia Foïs. Voix grave, ronde, chaude, qui égrenne les chiffres sordides des violences faites aux femmes. 1 viol toutes les 7 minutes. Seulement 10% des femmes agressées portent plainte. A peine 1% des violeurs sont finalement condamnés.
Le refus de croire les victimes. Le refus de voir les coupables.
L’impuissance des faibles. L’impunité des puissants.
Le lynchage médiatique dont se plaignent ces hommes influents qui occupent les plateaux télés et les colonnes des journaux alors que leurs victimes se terrent.
Le viol est un crime. Comme le meurtre. Un homme accusé de douze meurtres aurait-il reçu un César ? Certainement pas. Même si l’instruction est encore en cours.
Comme beaucoup, je me rangeais derrière la non-condamnation. Tant qu’un homme, ou une femme, n’est pas condamnée, il-elle est innocente. Disons plutôt il dans le cadre des violences sexuelles. Car Giulia Foïs continue de dérouler les chiffres. Dans 99% des cas, l’agresseur est un homme, la victime est une femme. Un tel déséquilibre implique un réel dysfonctionnement sociétal.
Lecture de tribunes. Transcriptions de conversations. Entretiens à bâtons rompus. Vidéos. Bandes son. Saynètes. Chansons. Accompagnés de deux autres comédien.nes, Astrid Roos et Jean-Philippe Salério, Giulia Foïs et Étienne Gaudillère nous emmènent dans une tornade d’observations attentives et argumentées du monde de la culture en particulier et de la société en général. Ça bouscule, ça dérange, ça embarrasse.
Ça dessine des lignes, ça pose des bases, ça éclaircit.
Je n’avais pas prévu d’aller voir ce spectacle. Les voyages chez ma mère me laissent vide d’énergie et d’envie. Mais mon amie Gaëlle me l’a conseillé. Elle y est allée avec une classe de son lycée. Les garçons, notamment, étaient abasourdis par les chiffres. Peut-être parce que, pour les filles, les chiffres n’ont pas besoin d’être verbalisés. Elles savent que ça peut arriver. N’est-ce pas la raison pour laquelle, samedi dernier, je n’ai pas laissé Hortense rentrer seule de l’anniversaire d’une amie à 23h alors qu’elle fait ce trajet sans soucis en journée ?
Mettre des mots (et choisir les bons), donner les chiffres, parler, témoigner, écouter, soutenir, dénoncer. Une nécessité quand, après le spectacle, dans la discussion avec les artistes, une adolescente exprime son incompréhension. « Je n’ai pas bien compris ce que vous vouliez dire par séparer l’œuvre de l’artiste ? Parce que si l’œuvre ne pose pas de problème, alors… » et elle se perd dans un océan de mal-être, d’incertitude, de flou.
A sa décharge, le spectacle fait beaucoup de références à des faits qui ont eu lieu à l’âge où ces adolescents ne s’intéressaient pas à ces polémiques. Le contenu est dense, le rythme soutenu. Ça met KO dans les cordes. Pour qui n’a pas le contexte, il y a de quoi lâcher prise.
Qui a imaginé un spectacle avec deux hommes en costume trois-pièces sombres, chaussures vernies noires et un seau en métal sur la tête ? Qui a eu l’idée des assiettes chinoises en vaisselle cassable, à l’aveugle (à cause du seau sur la tête) ? Quel hurluberlu a pensé que ce serait amusant de regarder deux hommes portant d’énormes gants de boxe rouges, poser des verres à vin et de lourdes briques sur un plateau suspendu dans un jeu d’équilibre un peu fourbe ? Et ce lapin en peluche rose, qui tient un énorme bouton rouge, sorte de détonateur relié à un épais câble noir ? Quand il le presse, les éléments du spectacle se mettent en place.
Absurde et poétique, dérangeant et enthousiasmant, le spectacle Der Lauf est un vrai régal jubilatoire, un défouloir joyeux, même si le passage avec la carabine visant un long moment des ballons, errant sur le lapin et le public, m’a trop rappelé les tueries qui ponctuent régulièrement l’actualité. Ce devait être un peu le but puisque dans la version familiale du dimanche après-midi, toute cette partie a été escamotée afin de ne pas perturber le jeune public.
Quel dommage que le trailer sur YouTube ne mette pas plus en avant l’aspect réjouissant de ce spectacle ! La musique angoissante, les personnages aux gestes mécaniques, j’avais très peur de ne pas accrocher avec la proposition de ce trio sérieusement déjanté.
Ravie d’avoir tenté l’expérience vendredi soir, j’y suis retournée avec Hortense aujourd’hui.
Le petit plus ? Les lunettes à diffraction qui transforment le halo des lumières en une multitude cœurs. Parce que la vie est belle.
Der lauf ça veut dire Le cours, ou La marche, pour Le cours des choses (Der lauf der dingen). Comme le cours de la vie et toutes ces petites choses qui l’émaillent, cet aveuglement qui nous enferme dans les propres seaux de nos habitudes. Der lauf, finalement, c’est une invitation à ouvrir les yeux, à regarder le monde et à s’y joindre.
Quant au Lapin rose, il me rappelle terriblement la pub Kiss Cool et son deuxième effet. Ça vous dit quelque chose ?
Après Phèdre ! et Gisèle…, nous avons découvert Carmen. au très beau théâtre Jean Vilar de Suresnes dans le cadre du Festival d’Automne.
La scène, toujours si dépouillée. Un grand rectangle blanc, une interprète, Rosemary Standley (la chanteuse de Moriarty), deux chaises vides pour tout décor et cinq musiciennes comme orchestre. Flûte traversière et piccolo, violon, accordéon et castagnettes, harpe (capable de changer une corde en plein spectacle sans rater une mesure !) et saxophone.
Calixte avait invité Eglantine. Les places étaient réservées depuis des mois.
Mais la fatigue s’est déjà accumulée. Inenvisageable de prendre les transports en commun pour aller jusqu’à Suresnes. Alors, quitte à prendre la voiture et à attendre deux heures sur place, autant voir le spectacle également. J’ai acheté à la dernière minute un des trois derniers billets disponibles et me suis moi aussi glissée dans un fauteuil rouge pour petites jambes (les rangées sont vraiment étroites).
Humour, décalage moderne-contemporain, remise en perspective des points de vue en fonction de l’évolution de la société (Carmen, c’est quand même l’histoire d’un féminicide), ode à la liberté, découverte des textes et de l’histoire derrière des airs mondialement connus. Tout le spectacle est un régal. Rosemary Standley nous transporte dans l’univers de Bizet, fait vivre l’esprit libre de Carmen, interroge la place des femmes. François Gremaud a écrit pour cette chanteuse. Une collaboration extrêmement bien réussie.
J’espère que ça jouera un jour dans notre théâtre. Je serais tellement heureuse de le revoir !
En attendant, nous avons les livrets des trois spectacles. Ils sont distribués au public vers la fin de la représentation. Les spectateurs participent ainsi à la mise en scène. Cette fois-ci, nous avons tous chanté…
J’ai profité du calme de la fin août pour m’inscrire sur le site de Babelio. Délectation de musarder de critique en critique et de découvrir des listes d’ouvrages, à la recherche d’idées de lecture.
Je me suis inscrite pour recevoir le dernier ouvrage d’un auteur canadien autochtone, Tiohtiá:ke de Michel Jean. Le titre est le nom Mowak de Montréal. On y suit un jeune Innu, Elie, qui débarque à Montréal après dix ans de prison. Il a assassiné son père. La peine de sa communauté est sans appel, il en est désormais banni.
Il découvre la ville, le bruit incessant, l’insécurité de la rue, l’errance des jours.
Mais il rencontre une communauté hétéroclite d’autochtones qui vivent en marge de la société blanche dominante. Il y trouve une certaine solidarité. Petit à petit, il se construit une sorte de famille de cœur et se bâtit une nouvelle vie.
Il y est question de transmission, ou plutôt de rupture de transmission avec l’envoi des enfants autochtones dans des pensionnats dont le but était avant tout de les couper de leur culture traditionnelle. L’alcool, la drogue et la violence ravagent les hommes et les femmes désœuvré.es des « territoires ».
A travers l’histoire d’Élie, Michel Jean aborde un monde inconnu pour la plupart des Québécois et encore plus pour une Française comme moi. Lors de la rencontre organisée par Babelio à Paris, une lectrice expliquait avoir vécu vingt-cinq ans à Montréal sans jamais avoir remarqué ces Autochtones dont Michel Jean raconte la vie dans les parcs et les rues de la ville. L’auteur a levé les bras dans un geste d’impuissance. Tout était dit.
Intéressant de l’écouter raconter sa vision de la société canadienne. Lui-même est d’origine innu. Déplacement du point de vue. Prise de conscience.
Une plongée dans un monde inconnu, dur et violent où le retour en arrière n’est pas possible. Lors de la rencontre, Michel Jean explique que les communautés autochtones du Canada ont vécu la fin du monde. Leur monde a été totalement détruit. « Nous sommes des sociétés post-apocalyptiques ». Comment vit-on après ça ?
L’écrivain, également journaliste, amène beaucoup de lumière dans son tableau. Et une très belle humanité. Peut-être parce qu’il y’a mis un peu de lui (notamment dans le personnage de Lizbeth). Aussi parce qu’il a passé des heures à observer ces gens dont sont inspirés ses personnages. Et qu’il leur porte une réelle affection et un profond respect.
La langue qu’il emploie pour raconter leur histoire est la leur. Simple. Sans fioriture. Pratique. Un peu déconcertant au départ, on se laisse finalement embarquer.
Michel Jean, Tiohtiá:ke, Seuil, Voix autochtones, 2023, 224 p.
Quel est le poids le culpabilité ? Comment faire payer au coupable ? Comment se souvenir sans sombrer ? Comment accepter ?
La houille noire devient lumineuse sous la plume de Sorj chalendon dans Le jour d’avant. Dans le regard que Michel porte sur son grand frère, Jojo. Mineur éblouissant, héros du charbon, idéal sur piédestal qui disparaîtra alors que la mine explosera au petit matin du 26 décembre 1974.
Puis c’est le père, paysan attaché à sa terre, celle des betteraves et du blé, pas celle que l’on creuse pour faire marcher l’industrie, qui se suicidera, un an après. Alors Michel deviendra parisien, loin de son pays, transformant son histoire en mausolée.
Ce livre n’est pas seulement un vibrant hommage aux mineurs en particuliers et aux ouvriers en général. Comme toujours avec Sorj Chalendon, l’humanité ne se peint pas en noir et blanc. Elle est plus sinueuse, surprenante, décevante, enthousiasmante, déconcertante, éclatante, touchante.
Alors qui est la victime ? Qui le coupable ?
Ce livre est avant tout une affaire de pardon, pour trouver la paix, avec soi-même et avec l’histoire, la petite et la grande, l’industrielle, la nationale. Une histoire d’amour aussi, entre deux frères. Amour en creux, en vide, après la mort du grand.
« C’est comme ça la vie » ajouterait Jojo.
Un roman bouleversant, une écriture ciselé, mordante comme une paire de menottes et un récit sous tension, dans la finesse des non-dits.
Sorj Chalendon, Le jour d’avant, éd. Grasset, 336 p., août 2017
Devant Notre-Dame, les groupes se succèdent. Le guides hissent leurs parapluies colorés pour se distinguer et expliquent l’histoire, l’architecture et l’envergure culturelle du bâtiment dans toutes les langues. Face à la cathédrale, on a installé des gradins. Chacun peut s’assoir – en plein soleil caniculaire – et admirer la grande brûlée.
Eglantine et moi arrivons à l’heure où la matinée n’est pas encore trop chaude. Aucun arceau pour accrocher des vélos. Nous trouvons finalement un arbre autour duquel garer Janice et Pimprenelle. Nous rejoignons la grande salle sous le parvis. L’entrée est juste en face de la préfecture de Police. La température y est relativement fraîche. Nous déposons sacs, batteries et casques de vélo dans le vestiaire. Puis nous nous équipons d’un casque virtuel et d’un gros ordinateur porté sur le dos.
Enfin, la visite virtuelle Éternelle Notre-Dame peut commencer.
45 minutes à travers le temps et l’espace.
Nous commençons de nuit. La pluie tombe dans les ruelles étroites du Paris du Moyen-Âge. Notre-Dame est encore en construction. Elle ne se découvre qu’à la fin d’une petite rue, entre des maisons un peu de guingois, imposant sa sévère majesté sur le chaos de la cité.
Les sculptures de la porte, l’alignement des colonnes, le jeu de la lumière qui inonde les grandes allées, le labeur des artisans. Tailleurs de pierre, menuisiers, charpentiers, vitraillistes… Notre guide hologramme nous présente leur travail. Il nous fait passer à travers les murs puis nous entraînent au niveau des voûtes et de la fameuse forêt, cette charpente de chêne partie en fumée dans l’incendie d’avril 2019.
Les décors sont grandioses et tellement réaliste que j’ai un vertige monstrueux quand nous montons sur une plateforme sans rambarde qui s’élève à plusieurs mètres de haut. Ma raison a beau savoir que je ne quitte pas une pièce aveugle et souterraine, mon cerveau perçoit le vide. J’ai les jambes qui flageolent et m’agrippe à la main d’Eglantine. Seule ma dignité me retient de me plaquer au sol. J’entends des petits cris de peur, je ne suis pas la seule à mal appréhender le vide sous mes pieds alors que nous marchons sur les poutres de bois au-dessus de la nef.
La présentation des trois rosaces est magnifique. Dans une pénombre mystérieuse, la lumière anime les vitraux et baigne le sol de tâches roses et bleues. Éblouissant.
Nous côtoyons les cloches, admirons les gargouilles, découvrons l’ampleur des dégâts du feu depuis le haut des tours. Paris s’étend à nos pieds.
Enfin des hommes et des femmes portant des gilets et des casques de sécurité s’affairent à tout reconstruire. Encensement du travail des compagnons et de cette foule de professionnels qui s’affaire autour de la blessée. Un peu de mal à croire, tout de même, que le chantier sera terminé en 2024. Mais une vibrante envie d’y croire.
Quand nous retirons nos casques de réalité virtuelle, nous jetons un œil à la salle où naviguent encore les autres visiteurs. La magie n’opère plus. Au contraire, chacun semble esseulé et ridiculement incapable d’entrer en relation les autres. Je préfère que la réalité virtuelle continue de rester une expérience anecdotique et que les humains continuent de se voir et de découvrir le monde avec leurs yeux.
Avant de partir, il ne faut pas rater l’exposition traditionnelle qui présente tous les métiers des artisans qui redonnent vie à Notre-Dame, le travail titanesque engagé sur le chantier, des chiffres tout en superlatifs et une magnifique maquette de l’édifice.
Le seul vrai bémol de cette expérience n’est pas anodin, c’est le prix. Plus de 30 euros pour les plein tarifs. Lors de la visite virtuelle, les personnages s’adressent à nous en tant que donateurs. Cette expérience de réalité virtuelle soutient vraisemblablement l’effort financier de reconstruction. Dommage tout de même que ce soit aussi cher.
Quand nous ressortons, la chaleur nous saisit. Les grappes de touristes sont toujours là, réfugiées sous les rangées d’arbres. Seuls quelques courageux qui ne craignent pas la chaleur profitent des gradins.
Nous jetons un dernier regard à Notre-Dame, elle nous semble désormais plus intime.
Quel drôle de titre, me suis-je dit quand j’ai découvert ce livre parmi ceux que Chantoune avait sorti de sa valise. Quelles jolies couleurs aussi. Une femme allongée, les yeux fermés – est-elle morte ou endormie ? – des cheveux corail, le frottement d’une aile, le flottement des feuilles. Le camaïeu de bleus et de noirs très doux rappelant l’univers de la nuit ou celui des profondeurs océaniques est barré d’un large bandeau rouge « ZIZI CABANE / LE ROMAN ÉLU PAR LES LIBRAIRES ».
Je ne divulgache rien du roman de Bérengère Cournut en vous expliquant le titre puisque le mystère est élucidé dans les premières pages. Dans ce livre, les noms de baptême ne sont pas les plus utilisés. Seule Odile, la mère, garde le nom qui lui a été donné à la naissance. Le père a choisi de s’appeler Ferment – prénom qui dénote cette volonté de vie qui se retrouvera tout au long du roman.
Les deux premiers enfants d’Odile et Ferment sont des garçons. Les parents délaissent rapidement les prénoms officiels pour ceux choisis en fonction de leur relation avec l’enfant. Ainsi, l’aîné passe de Martin à Béguin car ses parents sont fous de lui. Et le deuxième s’appellera Chiffon tellement il a besoin de ces bouts de tissu pour se sentir bien. Pour Zizi Cabane, j’ai tellement ri à l’imagination de l’autrice que j’en rapporte directement ses mots.
Mon père et ma mère m’ont ramenée à la maison en m’appelant « bébé », puis ils ont attendu que ça vienne. En vérité, ça n’a pas tardé : au premier bain dans le lavabo de faïence, à hauteur d’yeux de Chiffon, mon frère a demandé : « Pourquoi il est cassé, le zizi de ma sœur ? » Mama est entrée en fureur. « Mais enfin, il n’est pas cassé ! Qu’est-ce que tu t’imagines, espèce d’enfant aveugle ? » Mon frère a dit : « Si, regarde, il est cassé… Il n’y a rien à tirer. » Mon père a ri, Odile a pris le temps d’expliquer : « Alors, les garçons. Vous avez, c’est vrai, un zizi qui peut viser, se dresser et s’affaisser dans un frisson… Pour vous flatter, appelons-le zizi totem. Mais les filles, voyez-vous, ont un zizi, elles aussi. Un zizi plus mystérieux… caché là, dans un pli, et que vous comprendrez un jour autrement qu’avec vos yeux. D’accord ? » Béguin ricanait un pu, mais chiffon a dit d’un ton blasé : « Un zizi cabane, quoi… » Personne n’aurait trouvé mieux : ni plus vrai, ni plus joyeux. C’est ainsi que je suis devenue la première, la seule, la vraie : Zizi Cabane.
Le ton du roman est donné : inventif, frais, imaginatif, onirique, fabuleux. Loin des sentiers battus. Lorsque la mère disparaît sans laisser de traces chacun.e comble son absence à sa manière. Le temps s’écoule, les sources jaillissent, la terre se découvre, s’écoute. La nature est un personnage à part entière. Cette histoire coule avec la légèreté d’un ruisseau de montagne. Ce qui tombait à pic étant donné que je l’ai lue avec le bruit de l’eau qui s’écoulait dans les rues du village.
Que transmet-on à nos enfants ? Telle est la grande question de ce livre pour moi. Comment se construisent-ils ? Comment apprendre à les laisser partir. Comment laisser leur imagination s’épanouir pour construire leur vie. Les étreindre sans les contraindre, être présent tout en laissant la place. Telle l’eau qui murmure à travers les pages du livre.
Ce livre est l’histoire d’un envol, celui de Zizi Cabane. Ce livre est une fable, un conte qui offre au lecteur une indéniable force vitale.
J’ai eu parfois les larmes aux yeux. De joie et d’émotion. De beauté et d’apaisement. J’ai été bousculée par le style, interrogée par la narration – mais où l’autrice voulait-elle en venir ? – comme quelqu’un qui essaye désespérément de contenir un cours d’eau. Mais lire ce livre, c’est s’embarquer sur une coque de noix sans rame ni moteur et se laisser aller au fil de l’eau en faisant confiance à la poésie.
Je reviens, pour boucler ce billet, sur la magnifique couverture du livre. Il s’agit en réalité d’une fresque d’Astrid Jourdain que l’on peut découvrir en dépliant complètement la couverture du livre.
Bérengère Cournut, Zizi Cabane, éd. Le Tripode, 256 p., août 2022
La photo est un peu floue. Le problème du téléphone avec peu de lumière. J’ai dû bouger en appuyant pour prendre la photo. Cependant, je garde ce cliché pour la photo du lundi.
Pour la chorégraphie de l’ombre qui s’anime tel un danseur mystérieux derrière le félin en pleine chasse, statufié au moment où il attrape sa proie.
De l’immobilité naît un certain mouvement qui me plaît. Une allégorie de mon moral actuel ?
Photo prise au Muséum National d’Histoire Naturelle à Paris. Exposition Félins.
Le papier dans l’art contemporain. L’affiche de l’exposition est placardée aux quatre coins de la ville depuis des mois. Le beau bleu d’une œuvre de Ferri Garcès, intitulée Cobalt, où des corolles de papier évoquent un fond marin onirique. L’exposition fermait ses portes aujourd’hui. J’y suis allée hier avec Hortense alors qu’Eglantine y est allée cet après-midi.
Le thème me séduisait, l’affiche était alléchante, Henri (notre Père-Noël, voisin et ami) m’en avait dit le plus grand bien et mon amie Françoise avait également attiré mon attention sur l’évènement. La Maison des Arts d’Antony se trouve à quelques minutes à pied de la maison, dans un joli parc arboré. Il aurait vraiment été dommage de passer à côté.
Les quatre artistes présentées sont des femmes. Chacune utilise des techniques très différentes, des papiers très variés et des univers artistiques bien distincts. Cependant, il se dégage de l’ensemble une douceur onirique qui s’appuie sur une maîtrise parfaite du matériau et une originalité du traitement qui subjugue.
Les papiers sculptés d’Anne-Charlotte Saliba
Dans sa présentation, l’artiste parle d’errance maîtrisée au sujet de son travail. Le papier lisse d’un blanc immaculé est suffisamment lourd pour être sculpté dans l’épaisseur. Poinçonnage, perforation, incision, embossage apportent volume, reliefs et lignes douces entre ombre et lumière.
Le papier de Ferri Garcès est enroulé, plié et multiplié de telle sorte que ses œuvres dégagent un sentiment d’infini vibrant, sensible et organique. Forêt amazonienne ? Fond marin ? Coquillages ? champs de fleurs ? L’œuvre se regarde de face ou de côté. Le chant était aussi beau que la face principale. Le regard se perd en une médiation aérienne, se pose sur un détail, ouvre les pensées sur des mondes imaginaires qui semble soudain bien proches et réels.
Les œuvres de Nathalie Boutté ont trois dimensions : le sujet représenté, le papier utilisé et le texte imprimé sur le papier. Un premier regard embrasse le sujet représenté en des milliers de lamelles de papier collées sur une à côté des autres, se chevauchant à chaque rangée. La technique rappelle le plumage d’un oiseau un peu ébouriffé. Les lamelles sont d’épaisseur et de dispositions inégales, apportant un effet de volume supplémentaire.
Chaque œuvre offre différents niveaux de lecture. La première impression visuelle est renforcée par le texte imprimé sur les lamelles. Comme cette carte d’Europe qui reprend dans la langue de chaque pays la première phrase de la déclaration des Droits de l’Homme.
Mathilde Nivet façonne le papier en trois dimension. Elle le plit, le tord, le tisse, le découpe, le superpose pour obtenir des œuvres en trois dimensions telles des sculptures colorées. Depuis l’escalier qui mène au premier étage qu’elle partage avec Nathalie Boutté, on aperçoit ses fleurs colorés, jardin anglais suspendu, ou ses oiseaux bleus qui promènent leurs ombres sur le plafond blanc.
Certaines œuvres rappellent la vannerie.
La plus éblouissante est à mon avis cette chute de feuilles jaunes rehaussées par des branches bleues agrémentées de boutons flamboyants – dont j’ai malheureusement oublié de noter le titre.
Même Hortense, venue à l’origine parce que je ne lui avais pas laissé le choix, a été éblouie par les créations présentées lors de cette magnifique exposition. Merci à la Maison des Arts d’Antony de nous avoir offert cette douce parenthèse de papier.