La musique des ombres

Plus que quelques minutes avant que le lundi ne soit fané. Je travaille d’arrache-pied sur une vidéo pour les Petites Cantines Antony. Et le temps fond comme neige au soleil alors que j’entends la chorégraphie des dameuses en bas des pistes.

Pour la photo du lundi, je partage ce cliché en noir et blanc – oui, j’aime beaucoup la douceur du noir et blanc. L’ombre portée sur les volets est la partition d’une musique que n’entendent que les rêveurs.

Les muses de la grisaille

Sur la route du ski, l’herbe est nue. Aucune trace d’un quelconque animal ayant traversé le manteau blanc de l’hiver. Les nuages ont éteint les reflets ambrés de la forêt, les verts bronze des troncs qui nous accompagnaient sous le soleil. Le ciel est bas. Dans l’air froid, enfin, quelques flocons. D’abord légers, presque indicibles, il s’épaississent peu à peu, sont plus nombreux.

Depuis la fenêtre arrière de la voiture, taraudée par le mal des transports, je suis des yeux les têtes dénudées des arbres qui peu à peu blanchissent. La montagne se fait Parnasse où les muses s’amusent à créer de la poésie dans les fondus de grisaille.

Il faudra finalement s’arrêter pour chausser les chaînes et retrouver un monde plus prosaïque fait de valises à décharger, de forfaits à acheter et de skis à louer.

Écrire

Écrire tous les jours.

Écrire les petites choses, les impressions, les sentiments, les états d’âmes et quelques opinions.

Écrire sur soi, sans autre intérêt que ce que l’on voit.

Écrire sans envergure mais avec liberté.

Écrire alors que les muscles tirent.

Écrire même si les paupières sont lourdes.

Écrire comme un entrainement.

Écrire pour s’aérer l’esprit.

Écrire pour relâcher la pression.

Écrire quand le ciel est bleu et quand il pleut.

Écrire pour oublier.

Écrire pour y penser.

Écrire pour s’amuser.

52 Tasses de Thé depuis le début de l’année.

Une par jour.

Écrire pour continuer.

Lignes de vie

Un arbre. Un lampadaire. Et la nuit noire de l’hiver. Les branchages ressortent en négatif, lignes blanches qui tendent leurs flèches vers l’ombre du néant. Des vies qui se croisent et s’écartent, chacune tendant vers son propre but, donnant naissance à son propre chemin, ses propres idées. Pourtant, les racines restent communes et le tronc soutient l’ensemble. Le désordre n’est qu’illusion. De ce fouillis végétal naît une beauté qui m’interpelle.

Pensées vagabondes

C’est une belle meulière aux volets turquoises, entourée d’un jardin à l’anglaise. Végétation foisonnante, même au cœur de l’hiver, quand la nature dort sous la grisaille. En ce matin glacial, alors que je pousse le portail pour entrer mon vélo, un rayon de soleil, ténu, fugace mais intense, attire mon regard.

Savoir regarder, c’est réussir à s’émerveiller des choses simples qui nous entourent.

Choses simples, cet entrelacs de branches et de feuilles ? De mon point de vue, oui. Car je n’ai qu’à ouvrir les yeux pour en profiter. Comme la majorité des humains, la nature me semble simple, parce qu’elle est là. Ne dit-on pas, pour quelque chose de facile, que c’est naturel ? Elle est naturellement douée, il est naturellement drôle. C’est inné, c’est facile, c’est naturel.

On sait pourtant aujourd’hui que la nature est bien plus complexe que le simple regard émerveillé que nous posons sur elle. Nous, les humains, la domptons toujours plus, nous l’exploitons à notre service. Moi la première, qui vit dans un confort douillet, baigné de technologie. Celle que j’utilise notamment pour photographier et partager mes mots. Complexe, elle nécessite des processeurs puissants, des matériaux rares et chers que des femmes et des hommes sont allés extraire, sur lesquels d’autres humains ont longuement réfléchi pour réussir à créer cette technique avancée. Cette complexité me parle parce que je la connais. Je me reconnais dans ces humains qui la fabriquent et dans ceux qui l’utilisent.

Sous la simplicité de la nature se cache également une force complexe et sophistiquée. Quand je regarde ce jardin, j’oublie que sous la terre s’étend un réseau de racines, à l’image des relations entre les êtres vivants, les arbres, les plantes et les autres animaux, dont l’humain commence à peine à prendre la mesure.

Je regarde cet arbuste devant la belle meulière, la grille turquoise, le rayon de soleil. Et mon esprit vagabonde sur tous les possibles de la vie. Regarder, s’émerveiller, penser… une porte ouverte vers la création.

Quand je repars un peu plus tard, le soleil n’illumine plus le feuillage. La magie du moment est passée. Il me reste cette photo. Et ces impressions volatiles que je partage avec vous.

Feuillage précieux

Parade de poireaux

J’aime l’élégance du poireau, ses longues feuilles alanguies, ses racines ébouriffées, ses blancs doux, ses verts tendres.

J’aime l’élégance du poireau, ses longues feuilles alanguies, ses racines ébouriffées, ses blancs doux, ses verts tendres.

Je les photographie souvent quand je prépare un repas.

Poésie éphémère de la cuisine.

Photographie en vert et blanc.

Une nouvelle par mois

Dernier jour de janvier. Les mois d’hiver me pèsent avec leur froid gris et humide. J’ai réussi à écrire une Tasse de Thé par jour. Un petit moment chaleureux qui me permet de mettre la lumière sur ce qui m’égaye. Ça n’empêche pas l’ombre. Sans elle la lumière n’existerait pas. Le vieillissement de ma maman, la fatigue d’Eglantine et tous ces petits maux qui font broyer du noir. La vie, comme la peinture, vibre dans les contrastes, dans les oppositions aussi bien que dans les complémentaires.

La Tasse de Thé infuse sereinement dans des couleurs chatoyantes. Pour terminer ce premier mois d’écriture régulière, je publie aujourd’hui une nouvelle que j’ai écrite il y a presque un an, La fabrique à sourires.

Si je continue ce blog avec autant de régularité, je finirai chaque mois avec une de mes nouvelles.

Bonne lecture !

Nouvelle du mois – La fabrique à sourires

Enfant, Emeline rêvait d’être architecte. Quand nous avions dix ans, elle dessinait des plans dans des cahiers de brouillon. Puis, à l’époque où nous nous intéressions plus aux garçons qu’aux bonbons, elle récupérait nos Légo abandonnés et les vieux Kapla pour édifier des cités chimériques dans le garage de son père. Je l’avais perdue de vue après le lycée mais, quand je découvrais des immeubles démentiels au cœur des pages épurées et glacées des magazines déco, j’étais surprise de ne pas lire son nom.

Je la retrouvais finalement en bas de chez moi, un jour où j’étais allée me plaindre du vacarme matinal sur le chantier mitoyen de mon immeuble. Aguerri aux querelles de voisinage, le premier ouvrier que je rencontrais me conduisit calmement auprès du chef de chantier. Il était penché sur une série de plans. Un détail m’interpela. Sous le casque jaune obligatoire dépassait une chevelure aux boucles en bataille grossièrement domptée par un élastique fatigué. Ses traits s’étaient épaissis mais je reconnus mon ancienne amie dès qu’elle tourna son visage vers moi.

Emeline avait laissé ses rêves d’enfant dans le garage de son père. Les études d’architecte sont longues et coûtent cher. Elle était tombée dans le béton, m’expliqua-t-elle dans un grand éclat de rire au café du coin. Elle avait toujours les mêmes yeux malicieux et cette voix haut perchée qui cadrait mal avec sa poitrine opulente et des bras de déménageuse.

Emeline revint dans ma vie comme si nous ne nous étions jamais quittées. Elle était concrète, arrimée à la ville par son béton armé, solide et sûre. Elle grignotait les hommes comme on goûte les fruits de saison, avec gourmandise, profitant de l’instant présent. A la fin de la saison, elle passait à autre chose. La vie est simple quand tu fais ce que tu aimes, me disait-elle. Moi, je n’avais personne dans mon coeur, ni même dans mon lit. J’enchaînais les heures supplémentaires. Je rentrais tard, je sortais peu. Emeline écoutait mes états d’âme avec complaisance puis me tapait dans le dos en m’invitant à boire une bière.

Sa force me fascinait. Son énergie était contagieuse. Je comprenais que les hommes aient tellement envie d’être à ses côtés. Plus aucun d’entre eux ne s’offusquait d’ailleurs de travailler sous les ordres d’une femme. Ils respectaient sa volonté farouche et cet amour du BTP qu’elle clamait dans le grondement des pelleteuses et des marteaux-piqueurs.

Alors que le nouvel immeuble de ma rue n’était pas encore terminé, Emeline s’éclipsa quelques jours. T’en fais pas poulette, m’avait-elle rassurée, j’ai un truc à faire pour un pote. Je reviens vite. Je la regardais partir dans une camionnette chargée de planches, de poutrelles et de parpaings. Vus depuis mon balcon, ils me rappelaient les Légo et les Kapla de notre jeunesse.

En définitive, Emeline s’absenta plus d’un mois. Elle s’était arrangée pour le chantier. Elle m’avait envoyé un texto pour me prévenir qu’elle reviendrait finalement plus tard. Avec une belle surprise, avait-elle ajouté avant de terminer par un émoji clin d’œil. Puis elle avait éteint son téléphone. Elle me manqua. Les bruits du chantier recommencèrent à me taper sur les nerfs. Un jour, je vis passer sa camionnette dans une rue voisine. Je me mis à courir pour la rattraper. Mais le feu à l’intersection était vert, je n’avais aucune chance. Je restais plantée là, comme une merde de chien oubliée sur un trottoir.

Un dimanche matin, je reçu enfin un texto d’Emeline. Elle m’envoyait la photo d’une grosse cabane en bois. Et voilà ! disait la légende. Comme je ne comprenais pas, elle résolut de venir me chercher. Ce n’est pas le genre de chose qu’on peut partager au téléphone, m’avait-elle expliqué. Sa camionnette dégageait une odeur animale un peu âcre derrière des notes de bois et d’herbe. Malgré ses ongles noirs et ses chaussures crasseuses, Emeline était resplendissante. Elle voulait me présenter quelqu’un.

Emeline tournait à gauche, prenait à droite et empruntait des ronds-points avec une dextérité tranquille au milieu des pavillons et des barres d’immeuble. Parfois, un groupe de jeunes en joggings sombres et baskets blanches dodelinait à un abris-bus, le volume de leur enceinte poussé au maximum. Ici, un homme encapuchonné promenait un pit-bull muselé. Là, une femme transportait de lourds sacs plastiques, invectivant son petit garçon qui traînait à l’arrière, sous les regards impassibles d’un groupe d’hommes fumant à la terrasse d’un bar-tabac.

Après une rangée de hautes tours aux noms de femmes, Emeline s’engagea dans l’enceinte d’une petite usine surmontée de deux grandes cheminées. Devant les façades blanches du bâtiment aveugle se dressait la cabane de la photo. Une demi-douzaine de moutons paissait tranquillement dans l’herbe.

Tiiiiiiiiiiiii bidi bidi bidi bidi bidiiiiii ! lança Emeline quand elle fut descendue de la camionnette.

Une petite brebis désinvolte leva immédiatement la tête et se dirigea vers Emeline d’un pas décidé. Les autres la suivirent tranquillement. Emeline s’était agenouillée, les bras ouverts. Les brebis vinrent se blottir contre elle, lancèrent quelques coups de tête affectueux et se remirent à brouter paisiblement tandis qu’Emeline continuait de caresser la première brebis.

Elle s’appelait Castafiore. Elle avait beau être la plus petite, c’était la cheffe.

Emeline était venu construire un abri pour le troupeau avec trois amis. Le maire avait accepté d’accueillir les bêtes et leur berger, Paul, sur le terrain de la chaufferie au gaz de la cité des Eglantiers. Paul avait profité de la présence des constructeurs pour s’octroyer quelques jours de repos. Il avait laissé les brebis sous leur surveillance. L’herbe du terrain suffirait à les nourrir le temps de son absence.

Castafiore s’était rapidement approchée des travaux de la bergerie. Elle tournait autour d’Emeline, la regardait avec une tendresse touchante puis se mit à bêler régulièrement pour l’interpeler. Emeline comprit que Castafiore demandait à sortir de l’enceinte de la chaufferie. Elle entama une véritable conversation avec elle. Elle lui expliqua qu’elle n’avait pas le droit de la faire sortir. Ça pouvait être dangereux. Dehors, il y avait les voitures, les chiens et certainement encore de nombreux dangers. Emeline craignait aussi de perdre le troupeau. Tu vois, Castafiore, si tu te fais la belle avec tes copines, moi je serais bien emmerdée, expliquait Emeline.

Après le premier week-end, les amis d’Emeline durent retourner à leurs emplois respectifs. Restée seule, Emeline continua ses conversations avec la brebis. Les yeux de Castafiore l’apaisaient. Aies confiance en moi, semblaient-ils dire. Le soleil brillait, la journée s’annonçait belle, Emeline n’avait plus grand-chose à faire pour terminer la cabane, elle décida d’emmener Castafiore et ses copines faire un tour.

A sa plus grande surprise, les brebis la suivirent sagement. Elle se sentit en harmonie avec elles. Quelques habitants reconnurent le troupeau mais la plupart étaient surpris de voir des moutons au cœur de leur cité. Les enfants approchèrent, joueurs et blagueurs, heureux de cette attraction nouvelle. Ils indiquèrent à Émeline un endroit paisible derrière la médiathèque. Emeline ne resta pas longtemps. Elle ne savait quoi répondre à ceux qui voulaient tout savoir sur les moutons. Et elle avait bien trop peur de perdre une bête.

Paul revint le lendemain. Emeline lui avoua qu’elle avait sorti les brebis, préférant affronter une colère justifiée. Paul l’écouta et se mit à sourire. Elles t’ont bien eu, tu sais, confia-t-il. Maintenant, tu ne pourras plus t’en détacher. Il avait raison. Bien que la cabane fût terminée, Emeline revint tous les jours à la bergerie. Elle apprit à guider les brebis, à les canaliser le long des trottoirs et à les faire traverser en sécurité. Paul lui indiqua les meilleurs pâturages et lui apprit le nom des plantes qui étaient bonnes pour les moutons.  Emeline lui fit découvrir le carré de prairie de la médiathèque.

Désormais, Emeline était persuadée qu’elle devait abandonner le béton pour les moutons. Encore quelques mois de formation avec Paul et elle envisageait d’avoir son propre troupeau. Tu vois, cette plante dans le talus là-bas ? C’est de l’armoise, un vermifuge naturel pour les moutons, m’expliqua-t-elle. La ville était construite sur d’anciennes terres agricoles. La végétation y était excellente pour les brebis.

Emeline avait rencontré quelques personnes intéressées par un projet de coopérative urbaine. Ils commenceraient avec quelques bêtes puis verraient bien comment ça prendrait. Est-ce que je voulais en être ? Assise dans la verdure à côté d’Emeline, je me sentais sereine. Le thermos de café était posé par terre. J’avais retiré mes chaussures pour sentir l’herbe sous mes pieds. Je ne voyais même plus les tours qui encerclaient le terrain. Je m’imaginais bergère.

Puis je repensais à mon appartement confortable, à mon travail indispensable et à la réalité qui vous rattrape. J’eus peur. J’invoquais des raisons superficielles qui ne trompèrent pas Emeline. Elle objecta que je pouvais ne venir que les week-ends, que ce que l’on donne est généralement bien inférieur à ce que l’on reçoit. Je louvoyais. Emeline ne chercha plus à me convaincre. Elle m’invita simplement à venir de temps en temps pour voir les brebis puis elle me resservit du café dans un sourire sincère.

Je vins une fois. Puis je pris seulement des nouvelles. J’eus une promotion et j’oubliais d’appeler Emeline pendant plusieurs semaines. J’envoyais un texto. Je reçus la photo d’une nouvelle bergerie. Emeline avait maintenant la sienne, installée dans l’enceinte d’une gendarmerie pour qu’on ne lui vole pas ses moutons. Les gens ont faim, tu sais, expliqua-t-elle sobrement. Elle était heureuse. Et toi ? me demanda-t-elle. Je m’empressais de lui montrer que tout allait bien pour moi aussi. Je prenais du galon dans ma boîte. J’avais trouvé un appartement beaucoup mieux situé avec un parquet en chêne et d’adorables moulures. Il faudra que tu viennes voir, lui dis-je. Et puis le temps s’étira de plus en plus sans que nous ne nous donnions de nouvelles.

Quelques années plus tard, j’étais assise à la terrasse d’un petit café coloré sur les bords du canal en bas de mon quartier. Le client précédent avait oublié son journal. Je le feuilletais. A la dernière page, la photo d’Emeline s’étalait en grand sous le titre « La fabrique à sourires ».

On y parlait des cités et de ces jeunes urbains qui choisissent d’y faire revivre la nature. Le journaliste racontait les sourires des gens quand apparaissait le troupeau d’Emeline à l’angle d’une rue. Emeline citait Amadou, Nasser ou encore Vasilius. Venus d’ailleurs, du sud ou de l’est, des plaines ou des montagnes, ils avaient grandi avec des moutons. Ils avaient aidé Emeline à mieux comprendre ses bêtes. Personne ne klaxonnait quand il fallait attendre derrière son volant que les brebis aient traversé un rond-point. Quand les bêtes paissaient, on s’arrêtait bavarder. Les voisins se découvraient. Les rires fusaient au détour des conversations. Les moutons rendaient les gens heureux. Au milieu de son troupeau, entourée de visages de toutes les couleurs qui souriaient largement, Emeline resplendissait. Derrière elle, des tours de béton rappelaient ses rêves d’enfant. Elle avait réussi, elle était devenue une architecte de la vie.

Mon téléphone vibra. Visio dans dix minutes avec le CoDir. Je laissais le journal sur la table, la chaleur du soleil dans les bourgeons des arbres et les murmures du canal derrière moi. Je rejoignis mon appartement, ses jolies moulures et son wifi.

Nouvelle écrite en mars 2022

Émerveillement du compost

J’ai découvert cette semaine une citation de Christian Bobin qui illustre bien ma Tasse de Thé quotidienne.

Le bout du monde et le fond du jardin contiennent la même quantité de merveilles.

A l’heure de préparer le dîner, je me retrouve face à mon tas de compost qui s’élève de jour en jour. J’ai trop froid pour avoir envie de traverser le jardin pour jeter tout cela dans le grand composteur derrière l’arbre de Judée.

Les épluchures s’accumulent. Les racines de poireaux. Les feuilles de thé infusées. Les fleurs fanées d’un dîner passé.

Mon grand bol en terre cuite noire de Marginea, rapporté de Roumanie lors de notre retour en France, suffit d’ordinaire à contenir quelques jours de déchets compostables. Ces temps-ci, il déborde sur un plateau ramené de Turquie. Rien d’autre qu’un plat rond, avec un bord assez haut, pour préparer normalement de délicieux Su Böregi. Je ne sais pas cuisiner les Su Böregi mais j’adore ce plat.

Ainsi, comme le bout du monde est trop loin, comme le fond de mon jardin a sévèrement refroidi, je trouve aujourd’hui des merveilles au cœur de l’accumulation de mon compost.

L’entrelacement des verts et des blancs, rehaussé de touches noires, les pompons blancs de la gypsophile m’évoquent un jardin enchanté et joyeux, un printemps au cœur de l’hiver, une échappée lumineuse dans la morosité de janvier.

Comme le dit Belinda Cannone dans son livre S’émerveiller qui traîne sur ma table de nuit depuis quatre ans :

L’émerveillement résulte du regard désirant posé sur le monde.

Cette Tasse de Thé est l’expression de mon regard désirant sur le monde. Et sur mon compost.

Forêt rouge

Nous sommes allées chez Rougier & Plé, acheter la toile carrée qu’Hortense avait en tête. Elle était décidée à peindre un tableau pour sa copine Marie. Marie est une petite blonde aux grands yeux bleus, un sourire resplendissant, championne d’escalade, très douée en classe, toujours gentille, douce et bienveillante. Hortense cherche parfois mais, non, décidément, elle ne trouve aucun défaut à Marie.

J’ai dû ranger mon atelier, faire de la place, libérer le chevalet, ressortir les pinceaux, les tubes de peinture et une palette pas trop utilisée. Je garde toutes mes vieilles palettes en bois, j’adore l’accumulation de la peinture. Les mélanges impétueux me plongent dans des rêveries sans fin.

Hortense a enfilé ma vieille chemise de peinture. Elle était toute fière de poser sa toile sur le chevalet. Elle avait fait choisir le modèle à Marie. Une photographie sur Pinterest. Une forêt au soleil couchant. Tout en noir et rouge. Couleurs hyper saturées. Contrastes poussés au maximum. Maman, je commence par quoi ?

Nous avons partagé quelques soirées dans l’atelier. Hortense choisissait la musique que diffusait la petite enceinte. Je me mettais en face d’elle pour travailler sur mon ordinateur. Je n’avançais pas bien vite car elle me parlait beaucoup. Des moments d’une grande complicité que j’ai énormément appréciés.

Régulièrement, je lui donnais des conseils ou lui proposais quelque chose. A elle de choisir ensuite ce qu’elle en faisait. Elle a décidé de travailler comme moi, avec seulement les trois couleurs primaires et du blanc. Elle a tâtonné pour obtenir les teintes qu’elle voulait. Et, si son tableau respecte les tons noirs et rouges de la photo, elle a su prendre quelques libertés pour y insérer d’autres touches de couleur qui lui donnent plus de force.

Maintenant que le tableau est terminé, nous sommes bien tristes qu’il quitte la maison.

Hortense a hâte de découvrir la réaction de son amie quand elle lui donnera son oeuvre, demain, au collège.

Son carnet de commande est déjà bien plein tellement nous sommes tous sous le charme de sa peinture. Le prochain tableau sera pour Juliette, la super meilleure copine de tous les temps, avec qui elle partage les mêmes passions, les mêmes musiques, les mêmes blagues, les fous rires, le badminton le mercredi et le dessin le samedi matin.

Forêt rouge
Acrylique sur toile
30x30cm