« Fuyez, tout est découvert. » Gabrielle pose le télégramme sur son bureau. Elle lève les yeux vers la mer qui s’étale sous les grandes baies vitrées. Elle sourit et passe la main dans le poil soyeux de son chat persan. Enfin, il se passe quelque chose.
Gabrielle n’a jamais fui. Elle s’est cachée, parfois. Elle a subi aussi. Mais elle a toujours rendu coup pour coup. Marthe est morte depuis plus de dix ans. Que pourrait-elle craindre ? Récemment, elle a ouvertement affiché son saphisme devant la caméra de cette jeune journaliste qui avait su retrouver sa trace. Si les murmures mauvais se taisent à son passage, ils se répandent inexorablement. Les gens parlent. La cinéaste avait eu vent de cette vieille lesbienne excentrique vivant à l’année dans une extravagante villa de cette station balnéaire huppée, un peu surannée, nichée au cœur de la côte bretonne.
« Dans ma vie, j’ai été entièrement et absolument lesbienne. »
Gabrielle articulait chaque mot, chaque syllabe. Accoudée à la grande table en fer forgé blanc de la terrasse ouest, la journaliste la questionnait à peine. Elle fumait une cigarette avec la désinvolture d’une jeunesse décomplexée. Gabrielle menait la conversation, digne et résolue.
« En effet, je suis une vieille lesbienne. J’ai trois-quarts de siècle sur les épaules. Mon inclinaison pour les femmes se place à peu près à l’âge de quatorze ou quinze ans. »
La jeune blonde avait exhalé une bouffée de fumée.
A l’écran, la voix grave de Gabrielle, à peine éraillée, occupait toute l’image. Elle était vêtue d’une robe longue ajustée, d’un blanc crème très doux, aux reflets moirés. Son chignon noir était impeccable. Elle se tenait droite. Seule sa tête s’inclinait au rythme des mots qu’elle séparait avec rigueur. Elle aimait être précise et ne souffrait aucune ambiguïté sur ses propos.
Quand le reportage était passé sur Antenne 2, le voisinage avait bruissé de commentaires offusqués. Personne n’était surpris, mais l’exprimer ainsi, à la télévision, quelle impudeur, quelle dépravation. « Tout de même, ce n’est pas normal » grommelait-on en sourdine. Gabrielle estime que les vieilles dames n’ont pas à être respectables. Elle avait traversé le village la tête haute, toisant les habitants. Son bonjour poli, insistant, ordonnait aux gens de la regarder dans les yeux. On raconte même l’avoir vu rire derrière son éternel éventail.
Alors ce télégramme aujourd’hui, un mystère, vraiment ? Une blague, plutôt.
Gabrielle sort de ses réflexions quand on toque trois coups secs à la porte.
« Madame, Monsieur Prigent demande à vous voir. »
Garder toute sa domesticité est sa manière de résister à ce nouveau président, ce Mitterrand, qui veut la spolier, la ruiner, l’anéantir. Cette fortune, sa famille l’a gagnée grâce à des générations de travail acharné. Où était la France quand, miné par sa faillite, son premier mari s’était jeté par la fenêtre du dernier étage de son imprimerie en 1931 ? Aucun fonctionnaire n’était venu éponger ses dettes. Aucun service administratif n’avait simplifié ses démarches. Aucune compensation ne lui avait été versée.
Elle n’avait dû son salut qu’à son père. Il lui avait offert cette magnifique villa, l’Hortensia Bleu, et une rente annuelle pour tenir son rang en attendant de se remarier. Il n’avait pas besoin de préciser que les bluettes de sa fille devaient disparaître derrière la figure respectable d’un mari.
Son premier mariage avait été épouvantable. René la terrorisait. Son corps massif et velu, l’odeur âcre de sa peau, les assauts de son sexe triomphant, la brutalité, l’humiliation. Tout en lui la révulsait.
Gabrielle frissonne en descendant dans le petit salon jaune où l’attend Yves Prigent.
L’homme, debout près de la fenêtre, a le regard perdu sur l’horizon. Il s’agite dès qu’elle pousse la porte. Il transpire. Son énorme ventre met à rude épreuve les boutons de sa chemise. Ses larges joues tombantes et son triple menton tremblent de colère. Il bout derrière ses grosses lunettes noires. Yves Prigent est le maire de cette petite commune balnéaire où les bourgeois viennent chercher calme, luxe et discrétion. Après la guerre, alors que la reconstruction de la France exigeait sacrifices et courage et que les tickets de rationnement n’avaient pas encore disparu, il avait acheté la villa voisine de l’Hortensia Bleu. Marthe et Gabrielle en avaient pleuré de rage.
Yves Prigent pointe un doigt plein de hargne vers Gabrielle.
« Ça vous amuse, vieille gouine ?! »
Gabrielle est déstabilisée. Depuis la mort de Marthe, elle a renoncé à empoisonner la vie de son voisin. Pour se rasséréner, elle l’invite à s’assoir et lui offre une tasse de thé. La voix grave et impérieuse de Gabrielle a toujours impressionné l’ancien épicier. Malgré sa fortune désormais colossale, il se retrouve à obéir comme à l’époque où cette belle clientèle venait se faire servir dans la petite épicerie tellement charmante. « Tu verras, c’est très authentique » se glissaient les rupins à l’oreille. Puis ils repartaient en riant dans leurs voitures décapotables. La guerre approchait et eux festoyaient dans les maisons exubérantes le long de la grande plage. Le petit épicier était une attraction amusante dans leurs folles virées en bord de mer.
Face à la tranquille politesse de la vieille dame, le maire se calme un peu. Il se méfie d’elle mais n’a jamais pu prouver qu’elle et sa dame de compagnie étaient à l’origine des incessants tracas de sa maison. Une invasion de taupes. Une fuite dans sa piscine. Des bruits étranges la nuit dans le parc. Des animaux morts déposés devant les portes. Des marches sabotées. Un seau de poissons pourris placé sous la terrasse. La liste des méfaits était interminable. Cela avait duré des années. Il lui semblait que tout avait cessé après le décès de Mademoiselle Marthe.
De biscuits à thé – l’homme n’a jamais su maîtriser sa gloutonnerie – en questions anodines, Gabrielle comprend que l’ancien épicier frémit moins de colère que de peur. Une menace pèse sur lui. Quelqu’un a-t-il trouvé la preuve de ses activités au marché noir, si longtemps après la guerre ? Est-il possible que ses dénonciations monnayées auprès des Allemands soient finalement punies ? Pourtant, Yves Prigent avait été rapide et malin. Il avait rejoint les maquis bretons juste avant le débarquement.
Peu après la fin de la guerre, les compagnons d’Alfonse avaient rendu visite à Gabrielle. Ils lui avaient donné un petit paquet contenant les derniers effets de son mari. Ils avaient été formels. L’épicier avait dénoncé Alfonse. Un prisonnier allemand le leur avait avoué. Malheureusement, on ne retrouva jamais aucune trace dans les archives de l’occupant. Une partie avait brûlé. Yves Prigent appartenait à la troupe qui avait justement attaqué le siège de l’administration allemande dans la région. Gabrielle ne croyait pas aux coïncidences mais sa seule parole n’avait pas suffi. L’épicier n’avait pas été inquiété. Il était devenu son voisin.
Alors que le petit homme replet prend congé d’elle, Gabrielle se rappelle le télégramme. Aurait-il reçu le même ? Elle appelle un vieil ami qui vit un peu plus loin. Il est en train de tout mettre en ordre pour s’installer quelques temps en Suisse après avoir reçu le télégramme.
Quand la nuit tombe sur le grondement des vagues, Gabrielle s’installe en haut d’une des tourelles de sa villa. Elle tourne le télescope vers la demeure de son voisin, comme Marthe l’avait fait tous les soirs pendant des années. Sa douce compagne avait espéré percer un des secrets de l’homme responsable de la mort de son frère préféré. Marthe et Alfonse étaient inséparables, deux moutons noirs dans une famille traditionnelle de la haute aristocratie bretonne. Elle aimait les filles. Lui les garçons. Gabrielle était tombée amoureuse de Marthe et avait épousé Alfonse. Les apparences étaient sauves. L’Hortensia Bleu devint leur refuge.
La guerre éclata et Alfonse fût mobilisé. Il passa un an sans bouger dans une tranchée alsacienne, réussit à sauver sa peau lors de la défaite, fût transporté en Allemagne avec les autres prisonniers puis s’évada. Il était très affaibli quand il rejoignit finalement l’Hortensia Bleu. Le temps de reprendre quelques forces, il avait organisé son départ vers l’Angleterre pour intégrer les troupes de De Gaulle. Il fût arrêté la veille d’embarquer et fusillé le lendemain. L’épicier l’avait vendu. Marthe perdit son frère adoré. Gabrielle fût veuve pour la deuxième fois. Elle ne se remaria jamais.
Ce soir, dans sa chambre, le maire est agité. Il a défait les boutons de sa chemise et tourne en rond. Il réfléchit à voix haute, agitant ses mains tantôt menaçantes, tantôt implorantes. Il s’éponge le front puis retire un tableau du mur. Un coffre apparaît. A l’intérieur, des liasses de papiers que le petit homme passe en revue. Il s’apaise enfin, repose les documents, referme le coffre et passe dans la salle-de-bain.
Gabrielle ne respire plus. L’agitation d’Yves Prigent est un aveu. Les preuves de sa culpabilité, quelle qu’elle soit – son indécente réussite ne peut venir seulement du marché noir et de délations vieilles de quarante ans – sont dans ce coffre. Elle se lève brusquement, réveillant la chatte assoupie sur ses genoux. Elle traverse la maison en courant et farfouille dans le tiroir de son bureau. Elle trouve immédiatement la carte de la journaliste. Elle a chaud, ses pensées se bousculent. Vite. Trouver le contact d’un homme de main pour cambrioler la maison de ce salaud. Il est temps qu’il paye.
Passée l’excitation de la découverte, Gabrielle se sent faible. Une vieille douleur dans l’épaule se réveille. Sa vue se brouille. Elle se sent terriblement nerveuse. Elle se lève pour se servir un verre d’eau mais s’écroule immédiatement au sol.
Le lendemain, la bonne trouvera le corps et appellera la police. Elle parlera du télégramme. De la visite du maire, de son attitude agressive. La police fera une enquête mais conclura à une simple crise cardiaque.
Le 8 mai 1995, pour les cinquante ans de l’armistice, l’ancien maire posera solennellement au pied du monument aux morts, avec une poignée d’anciens combattants. Regard fier, menton en avant, canne tremblotante. Derrière lui, gravé dans la pierre grise, le nom d’Alfonse, bâillonné au fil doré. Aux braves, la patrie reconnaissante.
8h du matin. Un dimanche au parc de Sceaux. Fin d’été. Les feuilles mortes craquent sous les roues de mon vélo. Seul.es quelques coureur.euses animent les allées dans la fraîcheur des platanes. En arrivant aux loges des artistes de la compagnie XY, mon regard est happé par la brume vaporeuse qui habille la grande plaine où aura lieu le spectacle. Le soleil matinal diffuse un atmosphère moelleuse dans laquelle se noient les installations du théâtre.
Dans mon dos, soudain, un bruissement, un froissement. Deux écureuils se poursuivent bruyamment dans un grand Séquoia. Leurs fourrures rousses tournent autour du tronc puis disparaissent dans les hautes branches.
Saisir l’émerveillement.
Quelques minutes plus tard, la brume sera dissipée. Les techniciens termineront les installations. Les premiers spectateurs arriveront pour profiter du spectacle offert par les vingt-quatre acrobates, peaux bronzées, corps musclés, costumes noirs. Une Nuée acrobatique qui traversera la grande plaine en figures silencieuses avant d’attiser la scène sur les rythmes baroques de Rameau et Lully puis de s’approprier le gué traversant le canal dans d’amples éclaboussures. Cavalcades scandées de voltiges virtuoses, tableaux poétiques au son de l’eau qui gicle.
J’ai trouvé cette vidéo pour vous donner une idée. A imaginer au coeur d’un parc à la française et dans l’eau de son canal.
Les pinceaux prennent la poussière dans les pots en verre. Les feuilles de papier accueillent quelques toiles d’araignées. Sous l’escalier, des toiles se fossilisent alors que les tubes de peinture sédimentent dans un panier. Je n’ai rien peint depuis plus d’un an.
Toujours quelque chose d’autre à faire. Plus urgent. Plus utile. Plus opportun.
Toujours un prétexte pour ne pas toucher mes couleurs. Trop de désordre dans l’atelier (la pièce me sert de dépôt pour tout ce qui me dérange ailleurs). Trop d’idées noires qui bouchent le ciel de mes envies. Et, à quoi bon, de toute façon, dans une heure il faudra préparer le dîner.
Il n’y a pas pire frein que celui que l’on crée soi-même. Pas le moral ? Je me plonge dans un livre, un film ou une série. Je me réfugie dans les histoires des autres. L’effervescence de la rentrée me donne envie de me blottir dans une coquille insonorisée, ou m’enfuir dans les mondes parallèles de ceux qui savent raconter des histoires.
Une soirée à remplir les formulaires. Confirmer les noms, adresse et numéros de téléphones, réécrire les dates de vaccins. Une matinée à dépouiller tête et draps (aux scouts on partage tout), commander les cahiers d’exercices, couvrir les livres, acheter les derniers cahiers.
Et puis, une éclaircie. Un moment de presque vide, un flottement et ce besoin, intense, de créer, de quitter l’envie pour le concret. Je n’ai pas d’idée en tête. Je prends un carnet et un crayon. Mes crobars m’encouragent.
J’étale les couleurs primaires et un peu de blanc sur un palette. Une feuille de papier suffira pour cette reprise. Je retrouve les gestes. Le plaisir.
Reste maintenant à continuer. Ne pas s’arrêter. Sans autre enjeu que le calme de l’esprit. Comme lorsque j’écris la Tasse de Thé. S’autoriser à créer, à son échelle, dans un entresol encombré (mais qui a l’avantage de rester frais même en pleine canicule tardive). Juste pour le plaisir.
Pour la deuxième année consécutive, notre jardin, notre rue, notre quartier sont envahis de ces petites bêtes au désagrément inversement proportionnel à leur taille.
Ce tableau de chasse est celui d’Olivier un jour de juillet. Sept moustiques. En moins d’une heure si mes souvenirs sont bons.
Depuis, nous avons investi dans une raquette électrique. La meilleure à ce jeu-là, c’est Eglantine. Elle manie la raquette toute en délicatesse, dans de grands mouvements amples quand, soudain, un crépitement annonce la mort violente d’un moustique.
Nous avons découvert hier, une vidéo publiée sur YouTube par Le Parisien sur l’invasion de moustiques dans notre ville. Une pétition appelle la municipalité à l’action. J’ai du mal à voir ce que le maire peut faire contre les moustiques. J’ai envie de croire qu’une action providentielle puisse chasser ces bestioles détestables. Je rêve d’un miracle qui les ferait disparaître.
Mais je pense que je vais compter encore quelques temps sur nos chasseurs à mains nus ou à raquette et me contenter d’apprécier les baisses de températures pour voir diminuer la population des moustiques.
Les éléphantes aussi ont des seins. Jeremy n’en revenait pas. Sur la photo en noir et blanc, la pachyderme était assise dans une rivière, son cornac sur le dos. Entre ses pattes avant plantées dans l’eau comme des pilotis, deux petits seins fripés pendaient de son large thorax, mamelons pointés vers le sol.
Jeremy venait de découvrir le travail de Senthil Kumaran, un photographe indien, sur les éléphants apprivoisés. Cet homme les photographiait avec l’admiration que l’on voue aux stars de cinéma. Les clichés en noir et blanc dégageaient une force bienveillante et une douceur impressionnante qui appelaient le respect. Jeremy rêvait depuis l’adolescence de voir son travail ainsi reconnu, exposé dans des galeries, imprimé dans des magazines, relayé sur les réseaux sociaux. Au lieu de ça, Jeremy avait encore à trier et à éditer mille-quatre-cent-quatre-vingt-trois clichés du mariage Boutry.
Main droite sur la souris de son ordinateur, il saisit sa gourde ouverte de la main gauche et but quelques gorgées d’eau. Jeremy avait en permanence la bouche pâteuse des lendemains de cuite. Alors il buvait régulièrement, se brossait les dents au moins trois fois par jour, utilisait un gratte-langue et mâchonnait toute la journée des chewing-gums sans sucre et des pastilles à la menthe pour diminuer sa mauvaise haleine. « Plus vous mastiquez, plus vous salivez. » avait dit le docteur Clauss. Ensuite Jeremy n’avait pas tout retenu sinon que la salive empêche la prolifération des bactéries responsables de sa mauvaise haleine.-
—
Ca sent quoi un éléphant ? Jeremy n’en avait pas beaucoup croisé dans sa vie. Il se souvenait d’une visite au zoo quand il était encore au collège. L’éléphant s’était mis à pisser alors que sa classe arrivait devant l’enclos. Un flot incroyable d’urine qui s’écrasait au sol dans un fracas mémorable. Les blagues avaient fusé. Personne n’avait prêté attention à l’odeur de l’éléphant. Les filles s’étaient bouché le nez avec dégoût, mais c’était plus une posture qu’une nécessité. Vingt ans après, le souvenir de l’éléphant n’avait pas plus d’odeur que celui d’une peluche.
Jérémy avait lu récemment que les éléphants ont, eux, un odorat très développé. Beaucoup plus que celui des humains. Peut-être que l’éléphant du zoo se souvient encore, lui, des odeurs de cette classe de ricaneurs. A l’époque, Jérémy ne souffrait pas d’halitose, cette effroyable mauvaise haleine. Aujourd’hui, l’éléphant se détournerait certainement rapidement de lui, comme tout le monde. Peut-être le sentirait-il venir bien en avance, la trompe dressée, inquiète, tâtonnant l’air déjà vicié pour en jauger le danger ? Il se réfugierait alors à l’autre bout de l’enclos. Pour sûr, Jeremy ne pourrait jamais faire le même genre de photos que Senthil Kumaran.
Au moins, dans la photo de mariage, il n’était pas nécessaire d’être collé au sujet. Jeremy utilisait majoritairement un objectif 70-200 qui lui permettait de garder une certaine distance tout en réalisant des portraits flatteurs. Et des odeurs, dans les mariages, il y en avait heureusement beaucoup d’autres que la sienne. Dès que le soleil chauffait un peu, tout le monde transpirait dans son beau costume, les pieds infusaient dans les chaussures en cuir et l’alcool fermentait dans les estomacs au fur et à mesure que la soirée passait. Au moment de couper le gâteau, l’haleine de Jeremy passait inaperçue. Il avait déjà changé d’objectif depuis une heure ou deux, un petit 50 qui lui permettait de passer plus discrètement entre les invités ou un 24-105 pour prendre les tables entières puis resserrer sur les couples.
Parfois, une invitée trouvait le jeune photographe séduisant. Elle se voyait en Marilyn Monroe dans l’objectif de Milton Greene. Alors elle s’aventurait jusque chez lui. Quand les premiers rayons du soleil baignaient les draps froissés, il la regardait se réveiller. Elle ouvrait les yeux et lui souriait tendrement. Jeremy était un beau brun au regard ténébreux, muscles discrets mais efficaces, menton carré, épaules larges, agréable à regarder après une nuit de fête. Mais s’il s’approchait pour l’embrasser, la jeune femme détournait rapidement la tête. « Oh non, attends, je vais d’abord passer par la salle de bain. » Elle espérait qu’il irait ainsi, lui aussi, se brosser les dents, chassant les effluves sulfurées dans le dentifrice mentholé. D’autres, plus directes, s’offusquaient ouvertement de son odeur. Il leur offrait toujours un café avec des tartines grillées. Jeremy était galant. Puis la lourde porte blindée de son appartement se refermait sur les petites robes de fêtes remises à la hâte. Aucune n’était jamais revenue. Milton Greene, au réveil, avait la réalité d’une bouche d’égout.-
—
Le premier à avoir remarqué l’haleine de Jeremy était son ami Pascal. L’année de leurs vingt ans, ils étaient partis à Amsterdam avec leurs économies. Autant dire pas grand-chose. Ils avaient donc partagé le lit d’une petite chambre d’hôtel. « Qu’est-ce que tu pues le fromage, toi, le matin ! » avait lâché Pascal dès le deuxième jour. Jeremy avait mis sa main devant sa bouche, soufflé dans sa paume puis senti. « Tu préfères le parmesan ou le roquefort ? » avait-il répliqué pour plaisanter et cacher sa gêne. Les deux copains avaient mis ça sur le dos des joints et de l’alcool dans lesquels passait tout leur argent.
D’abord, Jeremy n’avait rien dit à sa mère. A l’époque, il vivait toujours avec elle. Pas de cannabis et pas d’alcool sous son toit. Le problème aurait dû se résoudre de lui-même. Pourtant, tous les matins, Jeremy soufflait dans sa main et, tous les matins, il était assailli par cette odeur. A croire qu’il dormait avec un fromage dans la bouche. Sa mère, elle, ne semblait pas importunée. Elle l’embrassait au petit-déjeuner sans plisser le nez. Mais sa mère ne sentait pas non plus quand la litière de Canaille, leur vieux chat, avait besoin d’être changée.
Petit à petit, Jeremy s’était rendu compte que l’odeur persistait dans la journée. A l’époque, il essayait de percer dans la photographie d’art, donc de nu. Les jeunes modèles qu’il recrutait se plaignaient toujours d’une drôle d’odeur dans le studio. Elles demandaient à ouvrir la fenêtre. L’air froid leur donnait une légère chair de poule plutôt photogénique qu’il se promit d’exploiter. Rapidement, les modèles refusèrent de venir dans le studio de Jeremy. L’odeur ou le froid, autant choisir entre la peste ou le choléra.
Jeremy délaissa la photo d’art et s’essayât au reportage. Les journaux locaux avaient déjà leurs photographes attitrés. Il lui fallait trouver son propre sujet pour percer. Il s’intéressa aux zones commerciales, notamment la nuit et les dimanches. Carcasses abandonnées et inutiles d’une société de consommation dans laquelle les humains asphyxiaient la planète. Il était subjugué par le vide, l’absence, le sentiment de solitude. Et au moins, il ne croisait personne. Mais Depardon traitait déjà de cette France périphérique. Le travail de Jeremy n’avait pas ce petit truc en plus qui aurait pu faire la différence. Quelques années plus tard, avec les gilets jaunes, certains clichés de Jeremy avaient été publiés pour illustrer des débats, des chroniques et autres avis d’experts sur une France qu’ils ne connaissaient pas. Mais, désormais, les photographes du monde entier s’intéressaient au sujet. Jeremy fût noyé dans la masse. Il abandonna complètement ce thème.-
—-
Soudain, le téléphone de Jeremy sonna pour lui rappeler un rendez-vous. « Cimetière maman ». Il effaça la notification et reprit quelques gorgées d’eau. Quand il travaillait sur ses photos, Jeremy ne voyait pas le temps passer. Alors il notait tout ce qu’il avait à faire dans son agenda. Appeler mamie. Sortir la poubelle jaune. Acheter du pain. Aller chercher le colis La Redoute (Jeremy avait renoncé à se rendre dans les magasins). Aller au cimetière pour sa maman. La seule personne qui n’était pas gênée par son odeur était morte aux premières heures du Covid.
Tout était allé très vite. Elle avait seulement eu le temps de demander à son fils de ne pas l’enterrer dans de la pierre. Elle ne supportait pas la pierre. Elle avait toujours détesté son prénom, Marie-Pierre. Elle aurait préféré Rosemarie, elle qui aimait tellement les églantines sauvages sur le bords des chemins de randonnée. La pierre avait quelque chose de dur et de définitif. Elle utilisait généralement ses initiales, MP, à la place de ce prénom trop minéral et austère. « Comme Message Privé » avait plaisanté Jeremy quand il avait commencé à utiliser les réseaux sociaux. « Comme Maman Préférée » avait-elle répliqué dans un sourire.
Jeremy avait fini par trouver un cimetière paysager sur une colline qui surplombait les barres d’immeubles à la sortie de la ville. On entrait au cimetière par l’allée de l’Alouette. On remontait la colline au milieu des arbres fruitiers. Au printemps, ils étaient tous en fleur. A cette saison, on pouvait déjà voir les petites pommes vertes ou les mirabelles grosses comme des olives. De larges bancs en bois offraient une halte paisible aux visiteurs. Au détour d’un virage, on apercevait les premières allées bordées de fleurs. Les plaques commémoratives étaient posées à même le sol, à plat dans l’herbe envahie de pâquerettes et de pissenlits. MP Duteuil reposait allée de la Campanule, entre Jeanine Helbert, née Chamak et Monsieur X, se disant Carlos. Autour de sa tombe, Jeremy avait planté cinq cinéraires maritimes qui donnaient de jolies petites fleurs jaunes au printemps. Le reste de l’année, leur beau feuillage argenté créait un cocon de douceur autour de l’humble plaque de marbre sur laquelle était gravé le nom de sa mère. Il y avait aussi déposé un caillou en forme de cœur qu’il avait ramassé sur une plage de la baie de Somme. Deux petits éléments minéraux perdus dans un océan de verdure.
—-
Jeremy regarda l’heure en bas de son écran. Il était encore tôt, il avait le temps de terminer de trier les meilleures photos du mariage avant de se rendre au cimetière. Il programma son téléphone pour qu’il sonne à nouveau dans une heure. Il regarda par la fenêtre, le ciel était couvert mais la pluie avait cessé. Il joignit ses mains et les étira au-dessus de sa tête, tirant sur sa nuque, ses épaules et son dos. Il irait au cimetière avec son vieux VTT, ça lui ferait du bien. Après ces heures passées assis devant son ordinateur, il avait besoin de se défouler.
Depuis la mort de sa mère, Jeremy était revenu s’installer dans le petit pavillon banal où il avait grandi. Certes, il était moins bien situé que son appartement en centre ville mais beaucoup plus spacieux pour tout le matériel de Jeremy. Depuis qu’il n’utilisait plus le studio que pour des bijoux ou des aliments que des clients voulaient vendre en ligne, il recevait rarement. « Il faut que tu fasses quelque chose » lui avait dit Pascal, quelques mois auparavant, un jour que Jeremy refusait encore une fois de boire un verre avec lui. Le soir même, Jeremy était tombé sur une petite annonce dans sa boîte-aux-lettres.
« Professeur Baimadou, voyant-medium-guerisseur-marabout. Spécialiste du retour de l’être aimé et des travaux occultes, problèmes d’amour, malchance, envoutement, magie noire/ blanche, familiale etc. »
—-
Jeremy s’était rendu au cabinet du professeur, au cinquième étage d’une tour rose saumon dont l’ascenseur était en panne. La cage d’escalier sentait les épices et la friture. Le marabout était un homme tout en superlatifs. Très grand, très noir, très gros, très chauve mais avec une barbe très blanche. Quand il furent assis sur des coussins colorés, lumière tamisée par les stores baissés, Jeremy exposa ses problèmes, son haleine et son célibat. L’un découlant de l’autre. Le guérisseur alluma un petit cône d’encens. Jeremy ne pût deviner si ce geste faisait partie du rituel ou si c’était pour atténuer sa propre odeur. Puis le professeur Baimadou plongea sa très grande main dans un sachet en tissu. Jeremy entendit le claquement sec des galets que l’ont fait retomber les uns sur les autres. Quand il ressortit sa main du sac, le voyant tenait trois petits galets colorés dans sa paume.
Le premier était une pierre brune et dorée. Ses éclats attiraient immédiatement le regard. L’œil de Tigre, dit le marabout. Jeremy reconnu la deuxième gemme à sa superbe couleur violette, une améthyste. Le dernier galet ressemblait à une grosse goutte de jus de citron. Il semblait plus fragile que les autres. Hum, murmura l’homme en saisissant la citrine entre ses doigts. Puis il posa sa main droite sur la tête de Jeremy, garda les pierres serrées dans sa main gauche, ferma les yeux et murmura des paroles dans une langue inconnue. Jeremy eut envie de rire mais il n’ouvrit pas la bouche de peur d’incommoder l’illustre médium. Enfin, l’homme ouvrit de grands yeux. Il semblait possédé. « Tu y arriveras » dit-il, le souffle court. « Du jaune, beaucoup de jaune » haleta-t-il. On aurait dit qu’il venait de courir un marathon. Puis, dans un dernier souffle, froissant tout son visage, il lâcha dans un souffle : « Cherche une odeur de pied ». Il ajouta encore quelques recommandations puis il laissa retomber sa lourde tête sur sa poitrine. Il semblait dormir. Jeremy attendit quelques minutes puis un jeune homme le fit sortir.
Et voilà, avait expliqué Jeremy à Pascal dans un grand éclat de rire. « Je n’ai rien compris, je sens toujours le fromage et mon seul espoir est de trouver une nana qui pue des pieds. Quel avenir ! ». Pascal avait ri avec son ami. Tout de même, quelle drôle d’idée d’aller voir un marabout. Il avait plutôt pensé à un médecin.
—-
A l’hôpital, les infirmières avaient essayé de changer les idées de MP (elles avaient vite adopté les initiales de cette femme enjouée). Leurs conversations étaient des chicanes sur la ligne droite qui la menait à sa mort. Derrière les combinaisons intégrales, ces femmes et ces hommes (il y en avait quelques uns) avaient tout fait pour lui donner un peu d’humanité. Elle leur avait parlé de Jeremy, de son halitose et de la solitude dans laquelle il s’était enfermé, rongé par la honte, persuadé d’être mauvais car puant, malsain puisque pourri de l’intérieur. Elle n’avait rien senti, elle. Mais elle n’était pas une référence, son odorat était vraiment minimaliste. Les rares fois où elle s’était parfumée, elle avait vidé la moitié du flacon avant de sentir quelque chose.
MP se souvenait de ce jour où son amie Sophie était venue prendre le thé à la maison. Jeremy avait déjà son appartement en centre-ville. Cet après-midi là, il était venu prendre un carton dans la cave. Dès qu’il s’était assis avec elles, Sophie avait commencé à se trémousser sur sa chaise, visiblement mal à l’aise. Rapidement, elle s’était excusée de devoir partir. Elle avait malheureusement oublié un rendez-vous. Elle se précipita à l’extérieur, inspira profondément et monta dans sa voiture. MP était stupéfaite. « Ne lui en veux pas » avait murmuré Jeremy, les yeux baissé sur ses pieds, alors que sa mère maugréait contre la grossièreté de son amie. « Maman, tu ne me sens donc pas ? » Il avait fallu qu’elle approche très près de la bouche de son fils pour enfin détecter ces effluves de fromage qu’il lui décrivait.
« J’ai quasiment mis mon nez dans sa bouche ! Vous imaginez le tableau ? » Elle riait en racontant la scène à Kader, ce jeune infirmier arrivé en renfort deux jours plus tôt. Puis elle se mit à pleurer. Qui s’occuperait de Jeremy quand elle ne serait plus là, chez qui irait-il déjeuner le dimanche ? Kader fût ému et parla du fils de MP dans la salle de repos. Agnès, une cadre de santé, connaissait bien le service du docteur Clauss, un gastroentérologue réputé. Elle dégota un rendez-vous pour Jeremy. Elle n’eut pas le temps d’en parler à MP. Elle avait déjà sombré dans un dernier coma. Alors Agnès écrivit tous les détails du rendez-vous sur un post-it jaune qu’elle donna à Jeremy. « S’il vous plaît, allez au rendez-vous. C’est ce qu’aurait voulu votre mère. »
—-
Le docteur Clauss ne mit pas longtemps à trouver la cause de l’halitose de Jeremy. Il mit en place un traitement médical, donna des consignes diététiques et enjoignit Jeremy à stopper toute consommation de café, d’alcool et de tabac. Depuis un an, Jeremy suivait scrupuleusement les directives du médecin. Pourtant, cette odeur de fromage ne semblait pas vouloir le quitter. Il la retrouvait tous les matins en soufflant au creux de sa main.
En dehors de ses rendez-vous professionnels, Jeremy ne voyait donc toujours personne. Il avait pourtant chéri cette période où son haleine était restée circoncise derrière les gestes barrières. Il était même entré dans une boutique Celio et le vendeur n’avait pas été importuné par sa présence. Mais les masques tombaient et Jeremy se retranchait à nouveau derrière ses objectifs et son ordinateur.
—-
L’alarme de téléphone sonna de nouveau. Cette fois, il éteignit son écran, passa la main dans ses cheveux et termina l’eau de sa gourde. Il mit moins d’un quart d’heure à arriver au cimetière. Il posa son vélo contre le banc au bout de l’allée de la Campanule, sous un poirier au pied duquel finissait de faner un églantier. Une jeune femme était agenouillée sur l’emplacement de Monsieur X, se disant Carlos. Elle portait une salopette jaune assortie aux fleurs de pavot de Californie qui rehaussaient la sépulture de Carlos. Quelques boucles brunes s’échappaient de son large chapeau de paille. Elle releva la tête quand Jeremy s’approcha. « Bonjour, vous êtes de la famille de MP ? »
Impossible de ne pas répondre. Jeremy était un jeune homme poli. Puant certes, mais bien élevé. Merci MP. Il acquiesça et se concentra sur la tombe de sa mère pour que son haleine n’atteigne pas la jeune fille pavot. Loin de plisser le nez, celle-ci poursuivi la conversation, lui parla de Carlos, comment il avait vécu des années dans leur rue, faisant la manche devant le Franprix, préférant les porches d’immeubles aux logements qu’avaient proposés plusieurs voisins. Tout le monde lui donnait un petit quelque chose. Un plat chaud, un nouveau manteau, quelques pièces. Il avait trouvé sa place dans le quartier. Quand il était mort, ils s’étaient cotisés pour lui offrir de vraies funérailles. Comme il avait toujours tenu à vivre dehors, ils avaient choisi ce cimetière où la nature dominait les toits de tuile en contrebas.
« Et puis, ça doit bien le faire marrer d’entendre les jeunes s’insulter sur le terrain de foot à côté. » ajouta-t-elle. « Il avait un savoir encyclopédique des insultes. Il en connaissait dans toutes les langues. » Son sourire se brouilla. Jeremy aurait aimé la réconforter mais il était trop concentré à garder sa bouche orientée à l’opposé de la jeune fille. Elle lui proposa d’aller boire un verre ensemble. Entre voisins, avait-elle ajouté avec un clin d’œil vers la plaque de MP. Jeremy perdit le contrôle, il se tourna vers elle, ouvrit la bouche, ne sut quoi dire, puis se reprit. « Avec moi ? » réussit-il à articuler. « Avec ta maman, ce serait plus compliqué » répondît-elle dans un grand éclat de rire.
Ils redescendirent l’allée principale ensemble. Margot (ils avaient enfin échangé leurs prénoms) était garée sous le grand tilleul devant le cimetière. Jeremy poussait son vélo. Par précaution, il l’avait mis entre eux mais, définitivement, elle ne semblait pas perturbée par son odeur. Arrivée au portail, elle se désespéra que le tilleul ait fleuri si tôt cette année et que les fleurs soient déjà toutes tombées. « Je peux rester des heures assise sous un tilleul en fleurs tellement j’aime cette odeur. » expliqua-t-elle. Ça lui rappelait les vacances de son enfance, la maison de ses grands-parents, la table de jardin décatie sous un vieux tilleul…
« – Donc tu n’as pas de problème d’odorat ? demanda Jeremy.
– Pas du tout ! Pourquoi ?
– Tu ne sens pas une drôle d’odeur depuis tout à l’heure ?
– Dans ce cimetière ? Il n’y a que des herbes sauvages et des arbres, comment pourrait-on sentir une drôle d’odeur. Ce ne sont pas ces jolis coquelicots qui vont me déranger. Tout est dans la couleur, rien dans l’odeur.
– Et si je m’approche de toi ?
– C’est ta technique de drague ? Original… Allez, on se retrouve à la Machinerie ? J’adore ce café. Tu vois où c’est ? »
Il voyait. Campé sur son vélo, Jeremy suivait des yeux la voiture de Margot qui descendait déjà vers la ville : un utilitaire blanc floqué au nom du commerce des parents de Margot : Fromagerie Béziat, depuis 1946.
Une odeur de pieds… pensa Jeremy. Le grand professeur-voyant-medium-guérisseur-marabout aurait-il pu confondre avec le fumet d’un camembert ou d’un maroilles ?
Il enfourcha son vélo et dévala la rue pour rejoindre la jolie fromagère en jaune pavot.
Suis-je vraiment rentrée de vacances alors que je choisis encore une fois, pour commencer cette semaine, une photo de la montagne ?
Dernier matin, je sors les poubelles. Par delà les toits, la montagne s’éveille dans la douceur des premiers rayons du soleil. Le matin discret, ensommeillé, celui des traces d’oreiller sur les joues et des dernières fraîcheurs de la nuit. La lumière douce qui caresse les crêtes juste avant que le soleil ne paraisse complètement, écrasant les ombres.
Quand je reviens d’avoir déposé les poubelles dans le grand collecteur, les ombres ont disparu. Le ciel d’un bleu éclatant ne laisse plus planer aucun mystère. Moi, je garde au cœur de mon téléphone le souvenir de cet au-revoir à la montagne, un de ces moments fragiles et suspendus que j’aime tant surprendre.
Les vacances sont presque terminées et je reprends le rythme du blog avec la photo du lundi. Celle-ci a été prise dans la lumière dorée du matin, au bord d’un chemin entre le col du Granon et celui de l’Oule. A l’heure où le soleil paraît au-dessus des crêtes et où ses rayons semblent transpercer la montagne.
Alors que le Covid a suspendu la vie de la maison pour quelques jours, je profite du départ matinal d’Eglantine à son stage de parapente pour une balade solitaire sur les hauteurs de la vallée. Seules quelques véhicules sont déjà garés au pied de la buvette. Ses volets sont encore fermées. Deux jeunes couples se préparent à l’arrière d’une voiture voisine. Je les laisse partir devant moi.
Quelques nuages soulignent les étendues de rocaille verdoyante, contrastant avec la dentelle des sommets bleuissant dans le lointain. Au bord du chemin, les herbes des montagnes pointent leurs fruits vers le ciel. La nature a abandonné les couleurs vives des kyrielles de fleurs printanières pour la finesse, la délicatesse et la discrétion estivale.
Les houppes blanches et soyeuses des linaigrettes ondulent légèrement dans le vent tandis que des drôles de fleurs capturent le soleil dans leurs grands filaments plumeteux. Je sais désormais qu’il s’agit du fruit de la Benoîte des montagnes, un akène poilu qui remplace à cette saison sa petite fleur jaune vif.
Dans le contre-jour du soleil, elles évoquent une féérie matinière, l’envol merveilleux d’êtres surnaturels, un moment suspendu au creux de la montagne.
Ces plumetis de lumière ne sont qu’un détail face à la majesté des sommets qui nous entourent mais ce sont eux, justement, qui m’émeuvent le plus.
La photo est un peu floue. Le problème du téléphone avec peu de lumière. J’ai dû bouger en appuyant pour prendre la photo. Cependant, je garde ce cliché pour la photo du lundi.
Pour la chorégraphie de l’ombre qui s’anime tel un danseur mystérieux derrière le félin en pleine chasse, statufié au moment où il attrape sa proie.
De l’immobilité naît un certain mouvement qui me plaît. Une allégorie de mon moral actuel ?
Photo prise au Muséum National d’Histoire Naturelle à Paris. Exposition Félins.
La Charente serpente entre les pierres blanches de ses vieilles cités, petits villages et abbayes romanes. Les saules pleurent leurs branches dans l’eau claire qui file doucement. Des poissons rasent la surface à la recherche de nourriture. Les libellules virevoltent le long des berges dans des éclats bleus ou verts. Un kayak aux couleurs vives est posé sur un banc de gravier au milieu du fleuve. On entend des éclats de rire derrière les arbres de la berge. Quatre adolescents s’amusent et se chicanent à grands renforts de jets d’eau fraîche.
Je m’accorde une dernière pause avant de rejoindre maman. Toujours se méfier de l’eau qui dort.
Ce sera ma photo du lundi cette semaine. Une bouffée d’oxygène, un oasis de quiétude avant d’affronter le grand tourbillon.
Au bord de la Méditerranée, j’aime le bleu de l’eau, le crincrin des cigales, les palmiers esseulés sur les quais, les bateaux colorés, le rose éclatant des bougainvilliers, les ruelles étroites, le rosé frais, l’accent chantant, les boulistes à l’ombre des pins. J’aime même le mistral qui vient caresser la peau et rafraîchir les rues – la mer aussi, qui plafonne laborieusement à 16°.
Cependant, ce qui m’émeut le plus lorsque je me ballade depuis plusieurs mois, ce sont les ombres des plantes qui jouent sur les murs. Entre flou artistique et contours parfaitement dessinés, avec les feuilles qui viennent rehausser les ombres sur les façades défraîchies, le mobilier, les pierres…
Une beauté fugace, évanescente, légère, discrète qui m’attire depuis longtemps et que, désormais, j’ai décidé de photographier.
En ce premier lundi de juillet, je vous partage une photo prise dans une ruelle de La Ciotat. Une grosse pointe ancrée dans un mur d’ocre fatigué, point fixe et solide dans une mer ondoyante d’ombres et des feuillages.
Et j’en partage une autre, prise lors du festival Solstice, sur une table de jardin.
Une douceur presque fantasmatique tant elle invite à se détacher du quotidien.