Le goût de la montagne

Qui ne connaît pas cette envie d’aller voir de l’autre côté ? En cette dernière semaine d’octobre, alors que le soleil réchauffe doucement la baie de Fethiye, Yeşim, Eglantine et moi prenons le bateau pour nous rendre au marché. Conduite par un vieux capitaine à la peau burinée, la navette quitte l’hôtel toutes les heures. En arrivant vers le port, nous croisons quelques-uns de ces bateaux pirates qui hantent les baies et les criques de la région, musique à fond, pour des excursions festives à la journée. Mais aussi de beaux voiliers appelant au voyage et les fameuses gület (goélette), synonymes de croisières luxueuses, loin des foules.

Sans musique, juste un avant-goût d’Halloween

Visiter le marché, c’est se plonger au cœur de la Turquie. Retrouver les sons, les odeurs et les saveurs que nous avons tant aimées lors de nos années dans ce pays. Mais se rendre au marché de Fethiye, c’est surtout partir à la découverte des montagnes environnantes, imaginer les chemins pierreux, deviner les arbustes aux baies parfumées dans la chaleur sèche de l’été. Dans les allées du marché de Fethiye se succèdent les petits étals des paysans des environs. Ils viennent vendre leur production.

Paysanne en costume traditionnel

Chez eux, pas de pyramides de courgettes au vert éclatant, d’aubergines luisantes, de chou-fleurs d’un blanc parfait. Les femmes portent leurs vêtements traditionnels. Des foulards vaporeux et colorés noués sur la tête, des pantalons larges, confortables, resserrés aux chevilles, aux motifs fleuris. Leurs mains sont larges, abîmées par le travail. Leurs visages sont marqués par le soleil et l’air de la montagne. Les hommes portent des pantalons en flanelle dans lesquels leur chemise est soigneusement rentrée. Surtout les vieux. Les plus jeunes préfèrent généralement la facilité d’un polo ou d’un tee-shirt.

Marchande de plantes séchées

Au milieu des fruits et légumes communs à tous les marchés de Turquie, nous en remarquons d’autres, plus petits, aussi discrets sur les étals que dans les montagnes d’où ils viennent. Grâce à Yeşim, nous nous obtenons des noms, des détails sur leur provenance, la façon dont ils se mangent. Nous goûtons tout. Les saveurs sont surprenantes, inhabituelles. Elles ont le goût des plantes sauvages, l’âpreté des arbustes de montagne, quand la douceur vient à la fin, subtile récompense.

Je note les noms turcs. Il sera toujours temps ensuite de trouver l’équivalent français.

La tâche s’avère finalement compliquée. Je commence par Google traduction, je tape les noms turcs et les possibilités en français dans mon moteur de recherche, j’explore les correspondances avec les photos que j’ai prises, je furète dans les vidéos YouTube en français et en turc…

Enfin, je peux vous raconter ce que nous avons goûté.

D’abord, le fruit inconnu. Sa couleur évoque une olive mais sa forme le rapproche d’un tout petit coing. En turc, il s’appelle mersin. Mais je n’ai pas réussi à trouver son nom français.

Mersin

Nous n’avons eu aucun mal à reconnaître le cynorhodon. Quand on a une fille qui s’appelle Eglantine, il y a longtemps que l’on connaît le nom du fruit de cet arbuste. Par contre, j’ai goûté pour la première fois le fruit de l’aubépine, la cenelle, alıç en turc (se prononce aleutch).

Alıç

Le goût du jujube, lui, évoque celui d’une petite pomme. En turc, il s’appelle hünnap.

Un peu partout, nous trouvions des étals de plantes séchées pour des infusions. Si nous en reconnaissions la plupart, une espèce en particulier nous intriguait. Des tiges très longues, rigides, sur lesquelles on semblait avoir enfilé comme des perles des petites corolles serrées de fleurs jaunes. Les petites pancartes en carton annonçaient ada çayı, la sauge. Mais je ne retrouvais pas dans cette plante les longues feuilles veloutées vert amande de la sauge classique. Une vendeuse expliqua à Yeşim qu’il s’agissait d’une espèce sauvage typique des montagnes voisines. Après quelques recherches, j’en ai conclu qu’il s’agit de la crapaudine de Crête ou Sideritis syriaca.

Ada çayı

Enfin, intriguées par de petites graines aux reflets bleutés, nous avons goûté le çitemik. Visuellement, il ressemble à du poivre mais son goût se rapproche plus de sésame. La graine n’est pas très agréable à croquer car elle est dure et laisse plein de petits éclats dans les dents. Il faut en prendre plusieurs à la fois pour que ça ait un réel intérêt gustatif. Je suis une des rares à avoir aimé. Mes recherches me font penser qu’il s’agit des baies de térébinthe séchées, le fruit du pistachier térébinthe.

çitemik

Quand nous arrivons à l’hôtel après le marché, nous avons l’impression de rentrer d’un voyage dans un pays inconnu, la tête pleine de sensations nouvelles, du plaisir de la découverte et de la rencontre. Et l’envie de partir visiter la montagne après l’avoir goûtée avec autant d’ardeur.

La presqu’île du bonheur

Une côte découpée comme de la dentelle, roches aux nuances de gris, d’ocre et de rouille, eaux turquoises virant sur le marine ou le vert en fonction de la lumière, la baie de Fethiye est encore douce alors que l’automne pleut sur Paris. Notre hôtel occupe une vaste presque-île qui s’enfonce dans la mer Méditerranée. Le soir, au loin, les lumières de la ville scintillent derrière celles des mats des bateaux qui mouillent pour la nuit.

Cabotage le long des côtes

Bonheur paisible de la baignade et du farniente. L’hôtel propose une quantité improbable d’activités. De grands toboggans accueillent les rires tourbillonnants des enfants avant d’être submergés dans l’eau encore très chaude. Un peu plus loin, les paddles, kayaks et optimists sont en libre accès. De l’autre côté de l’hôtel, on croisera un père et son fils en train de pêcher. En grimpant sur les hauteurs, on s’aventure au tir à l’arc. Le sommet d’une autre petite colline héberge un mini-golf et un terrain de badminton. On peut s’essayer à l’ebru (papier marbré) ou à la poterie. On retrouve aussi l’incontournable aquagym, les leçons de danse et de Zumba et les cours de Yoga. Mais la liste est encore longue. Impossible de tout expérimenter…

Vue sur la plage aux toboggans

Dans la douceur des fleurs de bougainvilliers, nous profitons de vacances en famille sans autre contrainte logistique que celle de choisir sur quelle plage se retrouver. Les cousines partagent des moments précieux, elles qui ne se voient que rarement. Même Eglantine, une fois passée la fatigue du voyage, s’épanouit au soleil.

Elle partage avec son père et sa sœur un vol incroyable depuis le sommet de Babağda, cette montagne qui domine la baie de ses 1975 mètres. Moment intense lorsque les voiles des parapentes se gonflent et filent dans l’azur. Ils partiront chacun à quelques minutes d’intervalle, bien arrimés aux parapentistes professionnels qui enchaînent les vols en duo. Alors que je redescends en voiture, je regarde le ciel constellé de voiles colorées qui pirouettent avec habilité. J’arrive bien après eux sur la plage d’Ölüdenız où ils ont atterri.

Pour Hortense, nous avons tous embarqué sur un bateau de plongée. Portants chargés de combinaisons Néoprène, palmes rangées dans des casiers sous le toit, bouteilles et détendeurs calés le long des parois. Olivier et Eglantine feront leur baptême. Plongée à 5 mètres le matin. 7 l’après-midi. Chantal, Elise, Estée, Yeşim et moi profiterons des petites baies où s’ancrera le bateau pour nager avec les poissons, simplement équipées de palmes, de masque et de tuba. Hortense, elle aura le droit de plonger à 18 mètres grâce à sa carte de plongeuse niveau 1. Malgré son mètre soixante-quinze, elle n’a encore que 13 ans et la Turquie interdit aux moins de 14 ans d’aller jusqu’à 20 mètres.

Première plongée d’Hortense en Turquie 🇹🇷

Grâce à leur cousine Estée, les filles découvriront aussi le ski nautique. Plaisir de glisser sur l’eau. Premiers slaloms. Et même, sortir du sillon, passer la vague, puis revenir dans l’axe du bateau. Sourires radieux.

Délice des papotages retrouvés avec mon amie Yeşim, tout en profitant du reste de la famille. Surtout Élise et Estée que la distance et les rythmes de vie ne permettent pas de voir très souvent.

Dernier matin avant le départ, attendre le lever du soleil.

Enfin, alors que la toute jeune république turque fête ses 100 ans, que les drapeaux rouges inondent les rues, les boutiques, les façades et les moindres recoins du pays, chacun.e repart dans sa direction. Eglantine et moi rentrons à Paris alors qu’Elise et Estée retrouvent Vienne. Olivier, Chantal et Hortense, eux, profitent encore un peu de la Turquie à Istanbul avec Yeşim.

De l’autre côté du Bosphore

Matinée à Istanbul. Rive asiatique. Quitter la maison endormie et marcher dans les rues ensoleillées. La chaleur monte doucement en ce début d’automne. Retirer le pull de coton, acheter des açma à la boulangerie. Les mots qui reviennent. La douce musique de la langue aimée mais oubliée.

Remonter la ruelle le long du vieux cimetière. Admirer les pierres tombales séculaires soutenues par la végétation luxuriante. Dans le creux d’un turban de marbre, un escargot. L’ombre douce sur les allées encore humides de rosée. Les chiens décharnés au regard paisible. Sur la margelle d’une fontaine, un chat me regarde, impassible.

Puis apparaissent un bout de rivière, les premiers bateaux et les premières yalı, ces maisons traditionnelles des bords du Bosphore, joliment restaurées. De grosses voitures rutilantes et de vieilles guimbardes poussiéreuses se croisent difficilement dans l’étroite ruelle. Face aux restaurants chics aux brunchs pantagruéliques, des maisons modestes devant lesquelles sont alignés d’humbles pots de fleurs. La lumière qui s’accroche délicatement dans les feuilles. Tendresse de la peinture écaillée comme la peau usée des vieux marins qui boivent leur thé un peu plus loin devant la capitainerie du petit port local.

Puis, enfin, derrière les pierres ocres de la vieille forteresse d’Anadolu Hısarı, le majestueux Bosphore. Les vapör croisent d’immenses cargos dont les coques disent les tempêtes des océans. Ici un pêcheur sur son petit bateau. Là, des touristes en croisière et les hauts-parleurs qui expliquent la ville.

Sur le quai, entre le clapotis des vagues, les cornes de brume, les cris des mouettes et les klaxons, une petite boutique de thé. Liquide ambré dans les courbes d’un verre tulipe qui s’attrape par le col, pour ne pas se brûler. Froissement des sacs en plastique des boulangeries voisines dans lesquels plongent des mains gourmandes. Miettes de simit, de börek et autres poğaça sur les petites tables rustiques. Tintement des cuillères reposées dans les soucoupes en porcelaine blanche rehaussée de notes rouge et doré. Les visages tournés vers le Bosphore. Là-bas, on aperçoit un bout du pont suspendu entre deux continents.

Ici l’Asie. En face l’Europe.

L’archère joyeuse

A peine un mois après la rentrée, Eglantine est déjà épuisée. Difficile de laisser tomber les matières qu’elle a tant aimée l’année dernière. Elle s’est fait une raison pour la philo mais a bien du mal à ne pas aller en cours de sciences de la vie et de la terre, de physique-chimie et de maths expert. Quant aux cours d’anglais, il y a trop à perdre à ne pas pratiquer pendant toute une année. On y ajoute les incontournables rendez-vous médicaux, les cours de piano, un emploi du temps mal fichu et une belle rhino-pharyngite. La recette est complète pour le visage tiré, la fatigue qui écrase, le raplapla général.

On oublie toujours trop vite que la vie d’Eglantine reste une question de dosage permanent, d’anticipation continuelle, de renoncements récurrents.

Heureusement, Eglantine reste Eglantine. Joie de vivre, vision positive, projection optimiste.

Ce soir, visage reposé après une journée où l’on avait tout annulé, elle était radieuse à l’heure de rejoindre ses tout nouveaux cours de tir à l’arc. Se concentrer, viser, tirer, relâcher. Une métaphore de son quotidien ?

Lors des portes ouvertes en septembre 2022

Coup de poing dans ta scène

Oui, j’ai vu le film de Roman Polanski, J’accuse. Le film pour lequel il a reçu plusieurs Césars en 2020, provoquant le départ d’Adèle Haenel. On se lève et on se casse.

Un homme grand, fin, tête d’éternel adolescent, feuilles de texte sous les yeux, interroge le public en préambule de Faut-il séparer l’homme de l’artiste ?.

Le théâtre La Piscine programmait cette semaine deux représentations de ce débat mis en scène, pièce de théâtre argumentative, conférence réflective où l’on suit les questionnements et les tâtonnements du metteur en scène Étienne Gaudillère face à la journaliste Giulia Foïs. Voix grave, ronde, chaude, qui égrenne les chiffres sordides des violences faites aux femmes. 1 viol toutes les 7 minutes. Seulement 10% des femmes agressées portent plainte. A peine 1% des violeurs sont finalement condamnés.

Le refus de croire les victimes. Le refus de voir les coupables.

L’impuissance des faibles. L’impunité des puissants.

Le lynchage médiatique dont se plaignent ces hommes influents qui occupent les plateaux télés et les colonnes des journaux alors que leurs victimes se terrent.

Le viol est un crime. Comme le meurtre. Un homme accusé de douze meurtres aurait-il reçu un César ? Certainement pas. Même si l’instruction est encore en cours.

Comme beaucoup, je me rangeais derrière la non-condamnation. Tant qu’un homme, ou une femme, n’est pas condamnée, il-elle est innocente. Disons plutôt il dans le cadre des violences sexuelles. Car Giulia Foïs continue de dérouler les chiffres. Dans 99% des cas, l’agresseur est un homme, la victime est une femme. Un tel déséquilibre implique un réel dysfonctionnement sociétal.

Photo issue du site l-azimut.fr, © Marie Charbonnier

Lecture de tribunes. Transcriptions de conversations. Entretiens à bâtons rompus. Vidéos. Bandes son. Saynètes. Chansons. Accompagnés de deux autres comédien.nes, Astrid Roos et Jean-Philippe Salério, Giulia Foïs et Étienne Gaudillère nous emmènent dans une tornade d’observations attentives et argumentées du monde de la culture en particulier et de la société en général. Ça bouscule, ça dérange, ça embarrasse.

Ça dessine des lignes, ça pose des bases, ça éclaircit.

Je n’avais pas prévu d’aller voir ce spectacle. Les voyages chez ma mère me laissent vide d’énergie et d’envie. Mais mon amie Gaëlle me l’a conseillé. Elle y est allée avec une classe de son lycée. Les garçons, notamment, étaient abasourdis par les chiffres. Peut-être parce que, pour les filles, les chiffres n’ont pas besoin d’être verbalisés. Elles savent que ça peut arriver. N’est-ce pas la raison pour laquelle, samedi dernier, je n’ai pas laissé Hortense rentrer seule de l’anniversaire d’une amie à 23h alors qu’elle fait ce trajet sans soucis en journée ?

Mettre des mots (et choisir les bons), donner les chiffres, parler, témoigner, écouter, soutenir, dénoncer. Une nécessité quand, après le spectacle, dans la discussion avec les artistes, une adolescente exprime son incompréhension. « Je n’ai pas bien compris ce que vous vouliez dire par séparer l’œuvre de l’artiste ? Parce que si l’œuvre ne pose pas de problème, alors… » et elle se perd dans un océan de mal-être, d’incertitude, de flou.

A sa décharge, le spectacle fait beaucoup de références à des faits qui ont eu lieu à l’âge où ces adolescents ne s’intéressaient pas à ces polémiques. Le contenu est dense, le rythme soutenu. Ça met KO dans les cordes. Pour qui n’a pas le contexte, il y a de quoi lâcher prise.

Au moins, une petite graine a été semée.

Accompagner

Accompagner. Définition du Robert. Se joindre à quelqu’un pour aller où il va en même temps que lui.

Pour me tenir compagnie dans la voiture, un énorme bouquet de fleur et le panier de mon pique-nique. Des couleurs, de la joie, de la lumière pour m’accompagner et garder le cap dans la tempête.

Accompagner. Par extension : soutenir, assister. Comment accompagner quelqu’un qui perd la tête ? Qui mélange réalité et affabulations ? Comment accompagner à 500 km ? Comment laisser de côté la colère et la frustration face à la confiance tant de fois trahie ? Comment accepter la déliquescence d’un de ses parents ?

Se joindre pour aller ensemble. Les courses, les rendez-vous médicaux, les petites discussions sur la pluie et le beau temps, les dernières nouvelles des enfants.

Pour demain, on verra bien l’avis des médecins.

Le cours des choses

Qui a imaginé un spectacle avec deux hommes en costume trois-pièces sombres, chaussures vernies noires et un seau en métal sur la tête ? Qui a eu l’idée des assiettes chinoises en vaisselle cassable, à l’aveugle (à cause du seau sur la tête) ? Quel hurluberlu a pensé que ce serait amusant de regarder deux hommes portant d’énormes gants de boxe rouges, poser des verres à vin et de lourdes briques sur un plateau suspendu dans un jeu d’équilibre un peu fourbe ? Et ce lapin en peluche rose, qui tient un énorme bouton rouge, sorte de détonateur relié à un épais câble noir ? Quand il le presse, les éléments du spectacle se mettent en place.

Absurde et poétique, dérangeant et enthousiasmant, le spectacle Der Lauf est un vrai régal jubilatoire, un défouloir joyeux, même si le passage avec la carabine visant un long moment des ballons, errant sur le lapin et le public, m’a trop rappelé les tueries qui ponctuent régulièrement l’actualité. Ce devait être un peu le but puisque dans la version familiale du dimanche après-midi, toute cette partie a été escamotée afin de ne pas perturber le jeune public.

Quel dommage que le trailer sur YouTube ne mette pas plus en avant l’aspect réjouissant de ce spectacle ! La musique angoissante, les personnages aux gestes mécaniques, j’avais très peur de ne pas accrocher avec la proposition de ce trio sérieusement déjanté.

Ravie d’avoir tenté l’expérience vendredi soir, j’y suis retournée avec Hortense aujourd’hui.

Le petit plus ? Les lunettes à diffraction qui transforment le halo des lumières en une multitude cœurs. Parce que la vie est belle.

Der lauf ça veut dire Le cours, ou La marche, pour Le cours des choses (Der lauf der dingen). Comme le cours de la vie et toutes ces petites choses qui l’émaillent, cet aveuglement qui nous enferme dans les propres seaux de nos habitudes. Der lauf, finalement, c’est une invitation à ouvrir les yeux, à regarder le monde et à s’y joindre.

Quant au Lapin rose, il me rappelle terriblement la pub Kiss Cool et son deuxième effet. Ça vous dit quelque chose ?

Sous les feuilles coule la Bièvre

Fixé sur le guidon de mon vélo, mon téléphone me sert de GPS. Geovelo me guide dans les petites rues, les pistes cyclables et autres chemins praticables en deux roues non motorisées. L’assistance électrique de vélo n’est définitivement pas un moteur. Aucun mouvement sans action de mes muscles. Mon amie Véro m’a proposé de la rejoindre aujourd’hui pour déjeuner dans un joli village de l’Essonne, à quelques kilomètres de chez moi. Je me laisse guider entre les meulières cossues et les allées verdoyantes de petits villages hors du temps.

Nous avons rendez-vous au Mille Feuilles, un restaurant, librairie, salon de thé, galerie au centre de Bièvre. Rue pavée, portes rouge vif orant une vieille demeure cossue à la façade couverte de lierre. De l’autre côté de la rue, des bancs attendent les promeneurs sous de solides platanes. La charmante église ornée d’une dentelle de pierre, de quelques vitraux et d’un porche avancé, donne l’heure aux curieux qui entrent dans le musée de l’outil. Ici, Paris semble loin, le paysage fait penser à un roman de Flaubert. C’est Victor Hugo pourtant, qui écrivit un poème en s’inspirant de cette petite église provinciale.

« C’était une humble église au cintre surbaissé,

L’église où nous entrâmes,

Où depuis trois cents ans avaient déjà passé

Et pleuré bien des âmes. »

Premiers vers du poème de Victor Hugo, Dans l’église de***

J’attache ma monture aux arceaux à vélo que ni Hugo, ni Flaubert n’ont connu et suit mon amie dans la boutique baignée de lumière. Douceur des livres que l’on a envie de feuilleter, chaleur d’un lieu accueillant. On nous installe sur la terrasse dominant les frondaisons encore vertes de la forêt en contrebas. Sous les feuilles coule la Bièvre, ses berges luxuriantes et ombragées, le clapotis de l’eau, la fraîcheur du sous-bois. Depuis la terrasse, la vue dégagée repousse dans le lointain le ronronnement de l’autoroute.

Une librairie insolite loin du tumulte de la ville

Véro est venue à pied avec deux amies en suivant la rivière. Balade, déjeuner entre copines, balade. Leur programme est simple sous l’œil complice du soleil d’automne.

Repas très végétal. Saveurs riches de l’été indien où les couleurs égayent les assiettes et les esprits. Discussions sans fin autour d’un verre de rosé. Au moment de partir, la libraire nous explique comment elle a réussit à faire venir Gaspard Koenig. Dans quelques jours, il sera présent dans cette délicieuse librairie insolite pour une rencontre avec les lecteurs autour de son dernier livre, Humus. La libraire a une chevelure grise bouillonnante et des lunettes aux couleurs vives. Elle s’étonne encore d’avoir réussi à convaincre cet auteur de venir chez elle. Elle fait partie de ces gens qui s’enthousiasment sincèrement et vous donnent envie de croquer la vie.

Photo prise sur la page Facebook du Mille Feuilles

Quand vient l’heure de partir, je reprends mes étroits chemins cyclables baignés de verdure. Petit à petit, je retrouve les voitures et les feux rouges. Dans mon cœur persiste un morceau du Mille Feuilles.

Rouler loin des voitures et des promeneurs du bord de la Bièvre
La Coulée Verte à Antony, dernier tronçon loin des voitures et presque sans piétons.

Efflorescence du confort

Il y a deux ans, le théâtre d’Antony ouvrait ses portes toutes neuves. Dans ses sous-sols, quatre loges et deux foyers à peine meublés. Quelques tables, des chaises, des piles d’assiettes et de verres à pied posées sur les longs plans de travail. Aucun meuble pour les ranger. Deux micro-ondes dans le foyer Avignon, celui des équipes techniques, un dans le foyer Bussang, celui des artistes.

L’habilleuse avait immédiatement habillé les lieux. Les tables avaient été recouvertes de toiles cirées aux couleurs végétales, motifs géométriques et modernes, loin des fleurettes de grand-mère. Un jour, deux vieux fauteuils rouge et noir, on dit vintage, sont arrivés. L’assise mériterait d’être refaite mais, tout de suite, ça donnait un aspect plus cosy au lieu. Une table basse a complété l’ensemble. Puis les techniciens ont construit des meubles avec du bois de palette. Un petit canapé. Un meuble pour poser les enceintes. La musique c’est important pour l’ambiance.

Et l’habilleuse continua d’habiller. Des coussins, des petits rideaux pour cacher le vide sous les éviers. De gros frigos orange au look diner seventies ont apporté une touche de chaleur et de lumière dans chacun des foyers. Chacun y range ses petites provisions. Un jeu de fléchettes est apparu sur un mur. Des autocollants fleurissent discrètement au-dessus des portes, dans les coins puis sur la série de casiers métalliques installés plus tardivement.

Un canapé, vintage aussi, joli mot pour cacher les tâches sur le tissu. Le théâtre a fait le choix de la seconde main dans une volonté d’économie circulaire. Les meubles changent parfois de configuration. Jusqu’à trouver la bonne. L’ensemble donne un lieu chaleureux et vivant alors que les locaux neufs manquaient un peu d’âme à l’origine. Surtout dans ce sous-sol sans fenêtre.

Dans les loges, des chaises de velours moutarde ont été installées devant les grands miroirs entourés de grosses ampoules. Des fauteuils et des canapés de velours bleu canard, convertibles, pour les artistes qui veulent se reposer. Petit à petit, de récup en achats, de première ou de seconde main, en passant par un peu de bricolage, le sous-sol du théâtre fleurit comme un cerisier au printemps. Le confort s’améliore, se répand, s’épanouit.

Alors que je reviens après deux mois d’absence, le dernier meuble en bois de palette a disparu du foyer des techniciens. Désormais, les enceintes sont posées sur un meuble télé en métal et verre. Un truc froid et sans âme. Dommmage. Heureusement, il reste les livres posés sur les étagères du bas. Un guide de la Bretagne. Quelques livrets de Phèdre !, deux programmes de la saison passée, des sous-bocks en carton, des flyers, des marques-pages, des câbles de toute sorte et des serres livres en bois sombre, deux visages sculptés d’inspiration africaine. Et un petit ambour récupéré un jour par un technicien, abandonné sur un trottoir.

Chacun amène sa touche de couleur. Son objet qui lui donne l’impression d’être un peu chez lui. Quand les heures de travail s’enchaînent, qu’il faut monter, démonter, ajuster sans cesse, le foyer est l’endroit où se détendre, reprendre des forces, se reposer.

Pendant un temps, on y trouvait même un paquet de croquettes pour chat. Chaque lieu a ses mystères…

La nouvelle du mois – Eternelle pourriture

« Fuyez, tout est découvert. » Gabrielle pose le télégramme sur son bureau. Elle lève les yeux vers la mer qui s’étale sous les grandes baies vitrées. Elle sourit et passe la main dans le poil soyeux de son chat persan. Enfin, il se passe quelque chose.

Gabrielle n’a jamais fui. Elle s’est cachée, parfois. Elle a subi aussi. Mais elle a toujours rendu coup pour coup. Marthe est morte depuis plus de dix ans. Que pourrait-elle craindre ? Récemment, elle a ouvertement affiché son saphisme devant la caméra de cette jeune journaliste qui avait su retrouver sa trace. Si les murmures mauvais se taisent à son passage, ils se répandent inexorablement. Les gens parlent. La cinéaste avait eu vent de cette vieille lesbienne excentrique vivant à l’année dans une extravagante villa de cette station balnéaire huppée, un peu surannée, nichée au cœur de la côte bretonne.

« Dans ma vie, j’ai été entièrement et absolument lesbienne. »

Gabrielle articulait chaque mot, chaque syllabe. Accoudée à la grande table en fer forgé blanc de la terrasse ouest, la journaliste la questionnait à peine. Elle fumait une cigarette avec la désinvolture d’une jeunesse décomplexée. Gabrielle menait la conversation, digne et résolue.

« En effet, je suis une vieille lesbienne. J’ai trois-quarts de siècle sur les épaules. Mon inclinaison pour les femmes se place à peu près à l’âge de quatorze ou quinze ans. »

La jeune blonde avait exhalé une bouffée de fumée.

A l’écran, la voix grave de Gabrielle, à peine éraillée, occupait toute l’image. Elle était vêtue d’une robe longue ajustée, d’un blanc crème très doux, aux reflets moirés. Son chignon noir était impeccable. Elle se tenait droite. Seule sa tête s’inclinait au rythme des mots qu’elle séparait avec rigueur. Elle aimait être précise et ne souffrait aucune ambiguïté sur ses propos.

Quand le reportage était passé sur Antenne 2, le voisinage avait bruissé de commentaires offusqués. Personne n’était surpris, mais l’exprimer ainsi, à la télévision, quelle impudeur, quelle dépravation. « Tout de même, ce n’est pas normal » grommelait-on en sourdine. Gabrielle estime que les vieilles dames n’ont pas à être respectables. Elle avait traversé le village la tête haute, toisant les habitants. Son bonjour poli, insistant, ordonnait aux gens de la regarder dans les yeux. On raconte même l’avoir vu rire derrière son éternel éventail.

Alors ce télégramme aujourd’hui, un mystère, vraiment ? Une blague, plutôt.

Gabrielle sort de ses réflexions quand on toque trois coups secs à la porte.

« Madame, Monsieur Prigent demande à vous voir. »

Garder toute sa domesticité est sa manière de résister à ce nouveau président, ce Mitterrand, qui veut la spolier, la ruiner, l’anéantir. Cette fortune, sa famille l’a gagnée grâce à des générations de travail acharné. Où était la France quand, miné par sa faillite, son premier mari s’était jeté par la fenêtre du dernier étage de son imprimerie en 1931 ? Aucun fonctionnaire n’était venu éponger ses dettes. Aucun service administratif n’avait simplifié ses démarches. Aucune compensation ne lui avait été versée.

Elle n’avait dû son salut qu’à son père. Il lui avait offert cette magnifique villa, l’Hortensia Bleu, et une rente annuelle pour tenir son rang en attendant de se remarier. Il n’avait pas besoin de préciser que les bluettes de sa fille devaient disparaître derrière la figure respectable d’un mari.

Son premier mariage avait été épouvantable. René la terrorisait. Son corps massif et velu, l’odeur âcre de sa peau, les assauts de son sexe triomphant, la brutalité, l’humiliation. Tout en lui la révulsait.

Gabrielle frissonne en descendant dans le petit salon jaune où l’attend Yves Prigent.

L’homme, debout près de la fenêtre, a le regard perdu sur l’horizon. Il s’agite dès qu’elle pousse la porte. Il transpire. Son énorme ventre met à rude épreuve les boutons de sa chemise. Ses larges joues tombantes et son triple menton tremblent de colère. Il bout derrière ses grosses lunettes noires. Yves Prigent est le maire de cette petite commune balnéaire où les bourgeois viennent chercher calme, luxe et discrétion. Après la guerre, alors que la reconstruction de la France exigeait sacrifices et courage et que les tickets de rationnement n’avaient pas encore disparu, il avait acheté la villa voisine de l’Hortensia Bleu. Marthe et Gabrielle en avaient pleuré de rage.

Yves Prigent pointe un doigt plein de hargne vers Gabrielle.

« Ça vous amuse, vieille gouine ?! »

Gabrielle est déstabilisée. Depuis la mort de Marthe, elle a renoncé à empoisonner la vie de son voisin. Pour se rasséréner, elle l’invite à s’assoir et lui offre une tasse de thé. La voix grave et impérieuse de Gabrielle a toujours impressionné l’ancien épicier. Malgré sa fortune désormais colossale, il se retrouve à obéir comme à l’époque où cette belle clientèle venait se faire servir dans la petite épicerie tellement charmante. « Tu verras, c’est très authentique » se glissaient les rupins à l’oreille. Puis ils repartaient en riant dans leurs voitures décapotables. La guerre approchait et eux festoyaient dans les maisons exubérantes le long de la grande plage. Le petit épicier était une attraction amusante dans leurs folles virées en bord de mer.

Face à la tranquille politesse de la vieille dame, le maire se calme un peu. Il se méfie d’elle mais n’a jamais pu prouver qu’elle et sa dame de compagnie étaient à l’origine des incessants tracas de sa maison. Une invasion de taupes. Une fuite dans sa piscine. Des bruits étranges la nuit dans le parc. Des animaux morts déposés devant les portes. Des marches sabotées. Un seau de poissons pourris placé sous la terrasse. La liste des méfaits était interminable. Cela avait duré des années. Il lui semblait que tout avait cessé après le décès de Mademoiselle Marthe.

De biscuits à thé – l’homme n’a jamais su maîtriser sa gloutonnerie – en questions anodines, Gabrielle comprend que l’ancien épicier frémit moins de colère que de peur. Une menace pèse sur lui. Quelqu’un a-t-il trouvé la preuve de ses activités au marché noir, si longtemps après la guerre ? Est-il possible que ses dénonciations monnayées auprès des Allemands soient finalement punies ? Pourtant, Yves Prigent avait été rapide et malin. Il avait rejoint les maquis bretons juste avant le débarquement.

Peu après la fin de la guerre, les compagnons d’Alfonse avaient rendu visite à Gabrielle. Ils lui avaient donné un petit paquet contenant les derniers effets de son mari. Ils avaient été formels. L’épicier avait dénoncé Alfonse. Un prisonnier allemand le leur avait avoué. Malheureusement, on ne retrouva jamais aucune trace dans les archives de l’occupant. Une partie avait brûlé. Yves Prigent appartenait à la troupe qui avait justement attaqué le siège de l’administration allemande dans la région. Gabrielle ne croyait pas aux coïncidences mais sa seule parole n’avait pas suffi. L’épicier n’avait pas été inquiété. Il était devenu son voisin.

Alors que le petit homme replet prend congé d’elle, Gabrielle se rappelle le télégramme. Aurait-il reçu le même ? Elle appelle un vieil ami qui vit un peu plus loin. Il est en train de tout mettre en ordre pour s’installer quelques temps en Suisse après avoir reçu le télégramme.

Quand la nuit tombe sur le grondement des vagues, Gabrielle s’installe en haut d’une des tourelles de sa villa. Elle tourne le télescope vers la demeure de son voisin, comme Marthe l’avait fait tous les soirs pendant des années. Sa douce compagne avait espéré percer un des secrets de l’homme responsable de la mort de son frère préféré. Marthe et Alfonse étaient inséparables, deux moutons noirs dans une famille traditionnelle de la haute aristocratie bretonne. Elle aimait les filles. Lui les garçons. Gabrielle était tombée amoureuse de Marthe et avait épousé Alfonse. Les apparences étaient sauves. L’Hortensia Bleu devint leur refuge.

La guerre éclata et Alfonse fût mobilisé. Il passa un an sans bouger dans une tranchée alsacienne, réussit à sauver sa peau lors de la défaite, fût transporté en Allemagne avec les autres prisonniers puis s’évada. Il était très affaibli quand il rejoignit finalement l’Hortensia Bleu. Le temps de reprendre quelques forces, il avait organisé son départ vers l’Angleterre pour intégrer les troupes de De Gaulle. Il fût arrêté la veille d’embarquer et fusillé le lendemain. L’épicier l’avait vendu. Marthe perdit son frère adoré. Gabrielle fût veuve pour la deuxième fois. Elle ne se remaria jamais.

Ce soir, dans sa chambre, le maire est agité. Il a défait les boutons de sa chemise et tourne en rond. Il réfléchit à voix haute, agitant ses mains tantôt menaçantes, tantôt implorantes. Il s’éponge le front puis retire un tableau du mur. Un coffre apparaît. A l’intérieur, des liasses de papiers que le petit homme passe en revue. Il s’apaise enfin, repose les documents, referme le coffre et passe dans la salle-de-bain.

Gabrielle ne respire plus. L’agitation d’Yves Prigent est un aveu. Les preuves de sa culpabilité, quelle qu’elle soit – son indécente réussite ne peut venir seulement du marché noir et de délations vieilles de quarante ans – sont dans ce coffre. Elle se lève brusquement, réveillant la chatte assoupie sur ses genoux. Elle traverse la maison en courant et farfouille dans le tiroir de son bureau. Elle trouve immédiatement la carte de la journaliste. Elle a chaud, ses pensées se bousculent. Vite. Trouver le contact d’un homme de main pour cambrioler la maison de ce salaud. Il est temps qu’il paye.

Passée l’excitation de la découverte, Gabrielle se sent faible. Une vieille douleur dans l’épaule se réveille. Sa vue se brouille. Elle se sent terriblement nerveuse. Elle se lève pour se servir un verre d’eau mais s’écroule immédiatement au sol.

Le lendemain, la bonne trouvera le corps et appellera la police. Elle parlera du télégramme. De la visite du maire, de son attitude agressive. La police fera une enquête mais conclura à une simple crise cardiaque.

Le 8 mai 1995, pour les cinquante ans de l’armistice, l’ancien maire posera solennellement au pied du monument aux morts, avec une poignée d’anciens combattants. Regard fier, menton en avant, canne tremblotante. Derrière lui, gravé dans la pierre grise, le nom d’Alfonse, bâillonné au fil doré. Aux braves, la patrie reconnaissante.