De cette façon ou d’une autre, Comme ça vient ou ne vient pas, Ayant parfois le pouvoir de dire ce que je pense, Et d’autres fois le disant mal et avec des grumeaux
Fernando Pessoa
Les grumeaux, c’est ma tête certains soirs. Quand je ne sais pas vraiment quoi écrire, quand mes pensées se collent les unes aux autres et que plus rien n’en sort.
Un soir, j’ai ouvert au hasard le gros volume des Oeuvres de Pessoa dans La Pléiade et je suis tombée sur ces mots. Écho à la bouillie qui m’envahit parfois. Mais avec des mots qui sonnent juste.
Alors mon esprit oscille entre admiration et désespoir.
Ce soir je broie du noir. N’est pas Pessoa qui veut. Je patauge dans la boue, incapable de me hisser dans le ciel pour faire virevolter le quotidien de ma Tasse de Thé.
Je relève tout de même mon défi et publie ces quelques mots. Souvenir d’un moment d’ombre en attendant le soleil.
Desséché, la peau qui craque, rabougri, ayant perdu les rondeurs de sa chair à l’odeur piquante, il s’étiole silencieusement dans un coin de la cuisine quand je le découvre.
Cercles anguleux. Jeu des traits sur la planche à découper où se croisent les entailles des lames, les veines du bambou et les lignes de fuite des couches extérieures de l’oignon qui se jettent en son centre.
Le soleil inonde la pièce, enveloppant délicatement l’oignon, illuminant son coeur blanc, soie sauvage potagère. Beauté éphémère d’un bulbe mutilé, racorni, abandonné.
Je m’émerveille de cet oignon fleur qui encourage à saisir le charme du rebut. Je profite de la photo du lundi pour vous partager cet enchantement fugace.
C’est le soir dans la chambre de l’appartement à la montagne. Hortense se glisse au milieu de notre grand lit. La petite lampe de lecture est posée sur les couvertures, projetant des ombres au plafond.
Un chien apparaît en premier. Peut-être un loup. Il hurle, sa gueule grande ouverte. Alors, un autre le rejoint. Ils se racontent des histoires; Je vois leurs gueules qui s’ouvrent et qui se ferment. Peut-être sont-ils fâchés ? Ou sont-ils en train de mettre au point un plan pour chasser les mauvais rêves.
Hortense joue avec les ombres. Comme je m’enthousiasme, elle m’offre finalement un coeur, gros comme ça ! Il prend toute la surface du plafond.
C’est l’après-midi. Allongée dans la neige, je regarde les nuages qui se meuvent lentement dans le ciel. Ils tournoient mollement, se transformant sans cesse, insaisissables. Mes pensées vagabondent dans leurs volutes blanches. Une baleine se transforme en fantôme puis s’étire jusqu’à ce qu’un aigle déploie ses ailes dans un grand cri mécontent.
Les gouttelettes en suspension se dispersent dans le bleu du ciel. Personne d’autre n’a vu le carnaval des nuages.
Lever la tête, c’est aussi ouvrir son regard à d’autres mondes, laisser de la place à la rêverie et à l’imagination.
Alors que je regarde les parapentes dans le ciel bleu, Eglantine se repose. Elle est prisonnière de ce mal invisible qui la cloue, encore, inévitablement, au fond de son lit. Grande fatigue. Épuisement. Elle a tiré les rideaux. La pénombre apaise ses yeux.
Elle puise dans ses dernières forces pour chausser ses skis une dernière fois et nous nous retrouvons à la terrasse d’un grand chalet blanc à la croisée de plusieurs pistes. J’ai déchaussé mes raquettes, elle a laissé ses skis en contrebas. Nous nous installons dans des transats. Notre regard embrasse une grande partie du domaine skiable.
La neige luit sous le soleil intense. Les skieurs sont de minuscules points noirs qui pleuvent sur les pentes de l’autre côté de la vallée. Eglantine n’a jamais pris le temps de regarder ainsi les pistes qu’elle dévale habituellement à toute vitesse. Elle s’émerveille de parcourir une telle distance en dix petites minutes.
Mais la musique du chalet est trop forte. La fatigue reprend le dessus. Nous redescendons vers l’appartement dans une neige fondue, collante et boueuse. Elle se cale sur le rythme de mes raquettes.
Enfin, elle regagne prestement la quiétude de son lit alors que je ramène chaussures, skis et raquettes au magasin.
Je rêve d’un jour où elle aura retrouvé toute la belle énergie qui l’a accompagnée durant son enfance. Celle qui lui permet encore, malgré tout, de garder un moral vigoureux, un enthousiasme inébranlable et une puissante joie de vivre.
Quatre. Plus le guide, Julien. Un tout petit groupe pour grimper au sommet du Saint Jacques cet après-midi. Un soleil réjouissant, une neige un peu collante, déjà labourée de nombreuses traces, mais une ascension loin des skieurs. Derrière nous, Belle Plagne au creux des pentes relativement blanches.
Soudain, un sommet qui dépasse au bout du chemin. Une simple protubérance dans la neige ? Non, le Mont Blanc qui se dévoile petit à petit.
Dans le ciel, la lune nous accompagne, des voiles de parapente jettent des reflets lumineux et un couple de rapaces tournoie entre les quelques nuages.
La semaine arrive à sa fin. Eglantine aura skié quelques heures par jour, presque tous les jours. Hortense a enchaîné les pistes noires avec son père. Les muscles tirent sainement, les joues ont roses et les cœurs apaisés.
Belle Plagne dans son nid blancSous les télésiègesVoiles de parapenteEt soudain, le Mont BlancLes pentes du Mont Blanc manquent de neigeArrivée au sommetLa Croix du saint JacquesAu sommet, c’est pause génépiL’après-midi, c’est avec papaLe matin, c’est entre sœurs Quand Olivier rejoint le groupe des raquetteuses
J’ai délaissé les skis et la vitesse pour les raquettes et la lenteur, mais aussi l’équilibre et la tranquillité. Peu de monde sur les chemins de traverse que l’on emprunte chaussé de ces planches de plastique à crampons. Pas d’attente interminable pour les remontées mécaniques.
Techniquement, la raquette se maîtrise rapidement. Trois positions : talon bloqué, talon libre ou talon surélevé. Deux bâtons. Une fois les raquettes ajustées par un système de clips et de sangles, n’importe qui peut partir en randonnée.
Mais pas dans n’importe quelle condition physique. La raquette, par sa simplicité d’appréhension, semble une activité presque reposante comparée au ski qui tire sur les muscles des jambes. Pourtant, une ballade en raquettes amène à travailler tous les muscles du corps. Les jambes bien sûr, pour la motorisation, les bras et tout le reste du corps pour l’équilibre. Notamment dans les dévers et les descentes – de l’intérêt des bâtons pour multiplier les points d’appui. Le relief, souvent accidenté, met à l’épreuve l’ensemble du corps.
Sans parler de l’endurance nécessaire et du souffle dont il faut adapter le rythme pour ne pas en manquer dès les premières montées – c’est mon plus gros problème.
Aujourd’hui, une jeune femme a rejoint le groupe pour une première expérience. Elle s’était blessée à l’épaule lors d’une chute à ski. Nous avons rallié un petit col après une longue montée au milieu des pistes bleues. La vue sur la vallée voisine était très belle.
Objectif en vue : le col de Forcle
Arrivée par le parcours de ski de randonnée
Vue sur la vallée de Champagny
La partie vraiment agréable de cette randonnée devait être la descente à travers un petit vallon loin des skieurs. Malheureusement, la jeune femme en question avait trop peur de tomber. Elle ne pouvait pas non plus s’appuyer sur un de ses bâtons à cause de son épaule blessée. La descente s’annonçait longue. Le guide a modifié ses plans. Et nous sommes redescendues au milieu des pistes, à nouveau, terminant de rejoindre la station de départ en télécabines. Grosse déception.
Déjà que le manque de neige émousse le plaisir des raquettes et réduit le choix des itinéraires, j’avoue que j’ai eu très envie, l’espace d’un instant, de partir de mon côté à l’assaut des pentes douces du vallon. Voir mes raquettes s’enfoncer dans la neige tendre et vierge de toute trace. Je pourrais avancer l’esprit de solidarité et d’entraide du groupe pour expliquer avoir rapidement écarté cette idée. Mais soyons honnêtes, c’est avant tout parce que je ne connais pas assez la région.
Non, la raquette n’est pas une planquette pour les blessés du ski. Elle reste un vrai sport, moins technique mais tout aussi exigeant physiquement.
Heureusement, il reste le plaisir du grand air, de la lumière qui joue sur la neige, du Mont Blanc au loin, du soleil qui batifole à travers les arbres, de l’esprit qui se détend et du corps fourbu qui accueille la nuit sereinement.
Question d’Hortense hier soir alors que je prenais le temps de publier la nouvelle du mois de février et de changer – encore une fois – la mise en page de la Tasse de Thé.
Parce que ça me fait du bien.
Réponse acceptable bien qu’insatisfaisante. Cette question, je me la pose aussi parfois. Grâce à Hortense, à une insomnie et à Pessoa, j’ai entrepris de développer mon explication.
Écrire, c’est chercher les mots pour exprimer mes sentiments, retranscrire mes sensations, traduire la couleur de mes impressions. Une investigation qui exige de l’observation, de l’attention et de la réflexion. Bref, une mise en perspective de la somme de ces petits évènements qui constituent une existence.
Je remarque qu’effectivement, depuis que j’ai recommencé à alimenter ce blog, je pousse mes pensées plus profondément, curieuse et vigilante à ce que je perçois, à ce que je comprends, à ce que j’ai envie de partager. Loin du bouillonnement quotidien, la Tasse de Thé infuse le temps qui passe, exhalant ensuite des parfums cléments et généreux.
Partager ces réflexions, ces découvertes et ces enthousiasmes avec les lecteur·rice·s – peu nombreux·ses mais tellement fidèles – de la Tasse de Thé offre une dimension plus large que la simple tenue d’un cahier personnel, transformant un drôle de défi personnel – écrire tous les jours une Tasse de Thé – en une relation bienfaisante.
Je pense à la maman d’Olivier qui commence sa journée avec ma Tasse de Thé, à Églantine qui aime découvrir ce que je raconte de nous, et d’elle en particulier, à notre ami et voisin le Père Noël, qui a régulièrement demandé sa Tasse de Thé toutes ces années où elle est restée en jachère, et à ces quelques autres, connus ou inconnus, qui laissent parfois une trace.
Leur regard bienveillant porte mon écriture. L’écriture me structure. Échafaudage à l’armature fragile qui requiert un entretien quotidien mais qui me fait tant de bien. Pour répondre à la question d’Hortense.
Le bonus, ce sont les surprises qu’apportent le flot de mes pensées. Aujourd’hui, j’avais imaginé vous parler du Portugal, de Pessoa et de Mariza. Mais vous verrez demain, où après-demain – bientôt en tout cas – que ce n’est pas si loin du sujet d’aujourd’hui.