J’ai tourné la dernière page. Je me replonge dans la première. Mon thé est froid. Mes muscles engourdis. Je viens de danser au fil des pages, enroulée dans les cheveux de Nadia, rythmée par le bruit du déclencheur de l’appareil photo de Joséphine. Aladin. Nadia. Et le mystérieux Kahj. Ogre ? Ange ? Je les suis dans les rues de Paris qui résonnent comme un hymne à la vie et à la joie, aussi bien qu’à Bucarest, la source. D’inspiration, de vie, d’amour. Je me perds dans la langueur de Kalior qui sonne comme un rêve, une utopie. Les rondeurs de Nadia saillissent les angles de Joséphine, à la recherche de soi-même, de l’autre, de l’amour et d’un sens. Comme un tableau de Kandinsky. La quête de l’âme, la perception de la vie, comme cet air de violon qui plane sans jamais se jouer. Jusqu’où être submergé par l’amour ? Comme cet océan qui s’étend derrière un hublot, cette immense rivière sans nom où navigue la voile Invisible, ou juste une pluie qui mouille jusqu’aux os, posant un genou dans une flaque de boue ?
Irina nous livre dans les Étrangères une ode aux sentiments qui tournoie longtemps en écho de cette vie qui bouillonne et déborde dans le flot des autres et de soi. Étrangère dans son propre corps, dans son propre pays ou à l’autre bout du monde. Calme tempête de l’identité en construction. Merci.
Mois : novembre 2015
Transformation hivernale
Eglantine et moi marchons côte à côte sous le soleil frais de midi. Nous avons ressorti gants écharpes et bonnets. Alors que je me tourne vers elle, elle n’est plus qu’une grande peluche, ayant enfoncé son bonnet loup au plus bas sur sa tête et remonté son cache-cou jusqu’à ses yeux. Quand en rentrant de l’orthophoniste nous faisons une halte dans un parc, un sympathique cynocéphale pointe son museau entre les arbres. Joyeuse transformation hivernale.
La fraternité, un film à partager
C’est l’histoire d’un film fait avec des enfants. Ceux des locataires et ceux des bénévoles de Habitat et Humanisme. C’est l’histoire de leurs réflexions autour de la Fraternité. C’est l’histoire de leurs dessins. C’est un plein d’espoir à regarder en boucle et à partager.
Banquet de la Fraternité
Déjà dix jours que le temps s’est contracté jusqu’à aboutir à cette journée que nous préparions depuis presqu’un an. Les 30 ans d’Habitat et Humanisme et de la Table de Cana dans l’antenne Hauts de Bièvre fêtés autour du Banquet de la Fraternité. Dimanche 8 novembre à midi, les invités étaient déjà nombreux devant les portes du centre André Malraux que la Mairie nous avait prêté pour l’occasion. Dès le samedi matin, nous avions donné de la chaleur à ces grandes salles sans âme. Gonfler des dizaines et des dizaines ballons, scotcher, nouer des liens, déplacer des tables, des chaises, nettoyer, souffler, sourire. Serions-nous prêts ? Nous le devions. Samedi soir je mettais une dernière fois à jour le planning des animations pour les enfants. J’entassais dans l’entrée l’ultime matériel qui pouvait encore manquer. J’imprimais de beaux tableaux pour mettre tout le monde dans les cases. Dimanche la vie a repris ses droits, les cases sont souvent restées vides. La pétulance des enfants s’est répandue dans un joyeux désordre mais sans heurts au milieu des coussins et ballons, éclatant sous les maquillages festifs, se calmant à la lecture des contes, jouant avec les Scouts, s’endormant même sous le tipi que j’avais amené pour l’occasion, sous l’œil attentif de quatre bénévoles aux couleurs oranges d’Habitat et Humanisme. Les parents dans les salles voisines ont pu profiter du banquet. Défi réussi. Le soir la voiture était pleine de souvenirs colorés entassés du Coin des Enfants. Les bénévoles rangeaient, décrochaient, balayaient, bercés par l’évidente fraternité de cette journée. Car si ce banquet était destiné à récolter des fonds pour l’association, il devait surtout être une fête entre les locataires d’Habitat et Humanisme, les salariés en insertion de la Table de Cana, les sympathisants, et les bénévoles des deux associations, les mécènes et les édiles locaux. Tout le monde s’est mélangé autour des grandes tables dans des conversations ininterrompues. Ce sentiment de solidarité qui fait la fraternité nous unissait tous sans qu’il y ait besoin de le dire. Cependant, après ce 13 novembre, il semble nécessaire de le dire, de le montrer et de continuer à le vivre.

Continuer
Les infos tombent en continu. Mon mur Facebook se couvre de bleu blanc rouge. Mes amis du monde entier montrent ainsi leur solidarité. Les commentaires fusent. Les débats tempêtent. J’entends enfermer, ficher, contrôler. J’entends liberté, dignité, témérité. Souffrance, vengeance. Accueil, deuil. Les curseurs n’ont plus de boussole. Les mots s’emballent et s’entrechoquent. Je suis une éponge. J’éteins pour ne pas me noyer. J’entends vivre. Oui ma chérie nous monterons comme prévu en haut de la tour Eiffel. En attendant que ma tête retrouve un sens, ce blog continuera de faire virevolter la vie au quotidien. Banalité, beauté, temporalité.
Chemise verte pour une nuit blanche.
Elle revient de la cuisine son téléphone à la main. Son visage hésite entre incompréhension et décomposition. Elle lit le message de sa fille qui lui parle de fusillades, de prise d’otage. Regarde les infos. Dis-moi si je peux sortir. Pour le moment tout va bien, elle est au fond d’un cinéma. Les téléphones et les tablettes allument leurs écrans autour de la grande tablée. L’image apparait sur la télé. Les visages de journalistes hagards s’encadrent dans la lumière dorée du Paris nocturne. Mais les gyrophares. Mais les bandeaux d’informations en bas de l’écran. Mais les infos qui tombent en fil continu d’éditions spéciales sur tous nos appareils désormais connectés. Et le nombre de morts qui s’allonge. Les messages qui s’affichent sur nos écrans dans l’affolement. Rassurer tout le monde. Non nous ne sommes pas à Paris. Pas ce soir. Hier encore je me délectais des grandes baies ambrées des cafés parisiens, des gens en vitrine qui sirotaient une bière alors que je brillais de bonheur sur les trottoirs désertés. Finalement sa fille est à Montparnasse. Il semble que les attaques mortelles ne sont pas de ce côté. Sortir ? Prendre le RER pour revenir ? Et où sont les autres enfants des autres invités. Les téléphones appellent. Vite savoir si tout le monde va bien. Rentrer à la maison où nos filles dorment sereinement. Frissonner. Ne pas pouvoir quitter le fil de l’actualité. Attendre que le cauchemar se termine. Tourner dans son lit. Se blottir sur le canapé. Voir les heures défiler.
Se réveiller avec la gueule de bois. Annoncer la terrible réalité d’une nuit noire à Églantine avant qu’elle n’en entende parler sans comprendre. Jeter un ultime coup d’œil aux dernières estimations, aux premières déclarations. Éteindre. Déjeuner en famille, les yeux cernés, la tête hachée de trop de sentiments. Et puis partir rejoindre les scouts.
Les mineurs n’ont pas eu le droit de venir. Seuls les plus grands, les majeurs, les jeunes citoyens, ceux qui recevaient des balles hier soir sortent leurs gros sacs à dos des voitures, portant à plusieurs les lourdes toiles de tentes. Sur mon téléphone les messages réconfortants continuent d’affluer du monde entier. Puis dans le parc de ce château verdoyant de la région parisienne, nous chantons une chanson sur la fraternité. Le programme n’a pas été changé. Paroles tellement justes qu’elles répondent à mes angoisses et donne du sens à mes espoirs. Finalement ce weekend au milieu des scouts tombe à point nommé. Construire avec les autres pour endiguer le noir de la terreur. Chemise verte pour une nuit blanche.
Tourbillon de nuit
Fini les smartphones sous les doigts, les écouteurs sur les oreilles et les regards dansle vague. Les peaux jeunes et lisses s’étirent en sourires radieux. Un vrai verre de vin finit d’être dégusté entre des groupes d’étudiants grisés. Le brouhaha des conversations couvre le bruit de la rame. Cheveux bleus, dreadlocks et piercings ont remplacé les costumes sombres. La vie leur appartient. Le RER aussi cette nuit, qui emporte dans un tourbillon leurs vies pleines d’avenir et de rêves. Bientôt minuit en revenant de Paris.
Brise théâtrale
« Y a quoi derrière ? » est le nom un peu piteux du beau projet commun entre mon club photo et le théâtre Firmin-Gémier La Piscine. Loin des merveilleux clichés côté scène, les photographes amateurs du CCPSA peuvent tester leurs compétences techniques et artistiques en se frottant aux coulisses, loges, répétitions, stages et autres éléments prosaïques qui rythment la vie du théâtre. Ombres dévorantes, contrastes appuyés, lumières hallucinées. Et les gens. Mes préférés. Leurs visages qui soufflent, souffrent, sourient, se cherchent, se dévoilent, se referment, traversés d’émotions, bouillonnants ou inquiets, concentrés, éclatants, peaux lissées ou ridées. Leurs mains qui se croisent, se tendent, s’envolent puis retombent, gambillent et ondulent au rythme des phrasés et des inspirations. Je mitraille, avide de capturer l’instant, la vibration, la vie même de la création.
Sur cette photo, Mathieu aide Sylvie à placer sa respiration. Accorder le corps et l’esprit pour mieux apprivoiser le sentiment. Effluves de sensibilités tout en retenues.



