A peine un mois après la rentrée, Eglantine est déjà épuisée. Difficile de laisser tomber les matières qu’elle a tant aimée l’année dernière. Elle s’est fait une raison pour la philo mais a bien du mal à ne pas aller en cours de sciences de la vie et de la terre, de physique-chimie et de maths expert. Quant aux cours d’anglais, il y a trop à perdre à ne pas pratiquer pendant toute une année. On y ajoute les incontournables rendez-vous médicaux, les cours de piano, un emploi du temps mal fichu et une belle rhino-pharyngite. La recette est complète pour le visage tiré, la fatigue qui écrase, le raplapla général.
On oublie toujours trop vite que la vie d’Eglantine reste une question de dosage permanent, d’anticipation continuelle, de renoncements récurrents.
Heureusement, Eglantine reste Eglantine. Joie de vivre, vision positive, projection optimiste.
Ce soir, visage reposé après une journée où l’on avait tout annulé, elle était radieuse à l’heure de rejoindre ses tout nouveaux cours de tir à l’arc. Se concentrer, viser, tirer, relâcher. Une métaphore de son quotidien ?
Oui, j’ai vu le film de Roman Polanski, J’accuse. Le film pour lequel il a reçu plusieurs Césars en 2020, provoquant le départ d’Adèle Haenel. On se lève et on se casse.
Un homme grand, fin, tête d’éternel adolescent, feuilles de texte sous les yeux, interroge le public en préambule de Faut-il séparer l’homme de l’artiste ?.
Le théâtre La Piscine programmait cette semaine deux représentations de ce débat mis en scène, pièce de théâtre argumentative, conférence réflective où l’on suit les questionnements et les tâtonnements du metteur en scène Étienne Gaudillère face à la journaliste Giulia Foïs. Voix grave, ronde, chaude, qui égrenne les chiffres sordides des violences faites aux femmes. 1 viol toutes les 7 minutes. Seulement 10% des femmes agressées portent plainte. A peine 1% des violeurs sont finalement condamnés.
Le refus de croire les victimes. Le refus de voir les coupables.
L’impuissance des faibles. L’impunité des puissants.
Le lynchage médiatique dont se plaignent ces hommes influents qui occupent les plateaux télés et les colonnes des journaux alors que leurs victimes se terrent.
Le viol est un crime. Comme le meurtre. Un homme accusé de douze meurtres aurait-il reçu un César ? Certainement pas. Même si l’instruction est encore en cours.
Comme beaucoup, je me rangeais derrière la non-condamnation. Tant qu’un homme, ou une femme, n’est pas condamnée, il-elle est innocente. Disons plutôt il dans le cadre des violences sexuelles. Car Giulia Foïs continue de dérouler les chiffres. Dans 99% des cas, l’agresseur est un homme, la victime est une femme. Un tel déséquilibre implique un réel dysfonctionnement sociétal.
Lecture de tribunes. Transcriptions de conversations. Entretiens à bâtons rompus. Vidéos. Bandes son. Saynètes. Chansons. Accompagnés de deux autres comédien.nes, Astrid Roos et Jean-Philippe Salério, Giulia Foïs et Étienne Gaudillère nous emmènent dans une tornade d’observations attentives et argumentées du monde de la culture en particulier et de la société en général. Ça bouscule, ça dérange, ça embarrasse.
Ça dessine des lignes, ça pose des bases, ça éclaircit.
Je n’avais pas prévu d’aller voir ce spectacle. Les voyages chez ma mère me laissent vide d’énergie et d’envie. Mais mon amie Gaëlle me l’a conseillé. Elle y est allée avec une classe de son lycée. Les garçons, notamment, étaient abasourdis par les chiffres. Peut-être parce que, pour les filles, les chiffres n’ont pas besoin d’être verbalisés. Elles savent que ça peut arriver. N’est-ce pas la raison pour laquelle, samedi dernier, je n’ai pas laissé Hortense rentrer seule de l’anniversaire d’une amie à 23h alors qu’elle fait ce trajet sans soucis en journée ?
Mettre des mots (et choisir les bons), donner les chiffres, parler, témoigner, écouter, soutenir, dénoncer. Une nécessité quand, après le spectacle, dans la discussion avec les artistes, une adolescente exprime son incompréhension. « Je n’ai pas bien compris ce que vous vouliez dire par séparer l’œuvre de l’artiste ? Parce que si l’œuvre ne pose pas de problème, alors… » et elle se perd dans un océan de mal-être, d’incertitude, de flou.
A sa décharge, le spectacle fait beaucoup de références à des faits qui ont eu lieu à l’âge où ces adolescents ne s’intéressaient pas à ces polémiques. Le contenu est dense, le rythme soutenu. Ça met KO dans les cordes. Pour qui n’a pas le contexte, il y a de quoi lâcher prise.
Accompagner. Définition du Robert. Se joindre à quelqu’un pour aller où il va en même temps que lui.
Pour me tenir compagnie dans la voiture, un énorme bouquet de fleur et le panier de mon pique-nique. Des couleurs, de la joie, de la lumière pour m’accompagner et garder le cap dans la tempête.
Accompagner. Par extension : soutenir, assister. Comment accompagner quelqu’un qui perd la tête ? Qui mélange réalité et affabulations ? Comment accompagner à 500 km ? Comment laisser de côté la colère et la frustration face à la confiance tant de fois trahie ? Comment accepter la déliquescence d’un de ses parents ?
Se joindre pour aller ensemble. Les courses, les rendez-vous médicaux, les petites discussions sur la pluie et le beau temps, les dernières nouvelles des enfants.
Qui a imaginé un spectacle avec deux hommes en costume trois-pièces sombres, chaussures vernies noires et un seau en métal sur la tête ? Qui a eu l’idée des assiettes chinoises en vaisselle cassable, à l’aveugle (à cause du seau sur la tête) ? Quel hurluberlu a pensé que ce serait amusant de regarder deux hommes portant d’énormes gants de boxe rouges, poser des verres à vin et de lourdes briques sur un plateau suspendu dans un jeu d’équilibre un peu fourbe ? Et ce lapin en peluche rose, qui tient un énorme bouton rouge, sorte de détonateur relié à un épais câble noir ? Quand il le presse, les éléments du spectacle se mettent en place.
Absurde et poétique, dérangeant et enthousiasmant, le spectacle Der Lauf est un vrai régal jubilatoire, un défouloir joyeux, même si le passage avec la carabine visant un long moment des ballons, errant sur le lapin et le public, m’a trop rappelé les tueries qui ponctuent régulièrement l’actualité. Ce devait être un peu le but puisque dans la version familiale du dimanche après-midi, toute cette partie a été escamotée afin de ne pas perturber le jeune public.
Quel dommage que le trailer sur YouTube ne mette pas plus en avant l’aspect réjouissant de ce spectacle ! La musique angoissante, les personnages aux gestes mécaniques, j’avais très peur de ne pas accrocher avec la proposition de ce trio sérieusement déjanté.
Ravie d’avoir tenté l’expérience vendredi soir, j’y suis retournée avec Hortense aujourd’hui.
Le petit plus ? Les lunettes à diffraction qui transforment le halo des lumières en une multitude cœurs. Parce que la vie est belle.
Der lauf ça veut dire Le cours, ou La marche, pour Le cours des choses (Der lauf der dingen). Comme le cours de la vie et toutes ces petites choses qui l’émaillent, cet aveuglement qui nous enferme dans les propres seaux de nos habitudes. Der lauf, finalement, c’est une invitation à ouvrir les yeux, à regarder le monde et à s’y joindre.
Quant au Lapin rose, il me rappelle terriblement la pub Kiss Cool et son deuxième effet. Ça vous dit quelque chose ?
Fixé sur le guidon de mon vélo, mon téléphone me sert de GPS. Geovelo me guide dans les petites rues, les pistes cyclables et autres chemins praticables en deux roues non motorisées. L’assistance électrique de vélo n’est définitivement pas un moteur. Aucun mouvement sans action de mes muscles. Mon amie Véro m’a proposé de la rejoindre aujourd’hui pour déjeuner dans un joli village de l’Essonne, à quelques kilomètres de chez moi. Je me laisse guider entre les meulières cossues et les allées verdoyantes de petits villages hors du temps.
Nous avons rendez-vous au Mille Feuilles, un restaurant, librairie, salon de thé, galerie au centre de Bièvre. Rue pavée, portes rouge vif orant une vieille demeure cossue à la façade couverte de lierre. De l’autre côté de la rue, des bancs attendent les promeneurs sous de solides platanes. La charmante église ornée d’une dentelle de pierre, de quelques vitraux et d’un porche avancé, donne l’heure aux curieux qui entrent dans le musée de l’outil. Ici, Paris semble loin, le paysage fait penser à un roman de Flaubert. C’est Victor Hugo pourtant, qui écrivit un poème en s’inspirant de cette petite église provinciale.
« C’était une humble église au cintre surbaissé,
L’église où nous entrâmes,
Où depuis trois cents ans avaient déjà passé
Et pleuré bien des âmes. »
Premiers vers du poème de Victor Hugo, Dans l’église de***
J’attache ma monture aux arceaux à vélo que ni Hugo, ni Flaubert n’ont connu et suit mon amie dans la boutique baignée de lumière. Douceur des livres que l’on a envie de feuilleter, chaleur d’un lieu accueillant. On nous installe sur la terrasse dominant les frondaisons encore vertes de la forêt en contrebas. Sous les feuilles coule la Bièvre, ses berges luxuriantes et ombragées, le clapotis de l’eau, la fraîcheur du sous-bois. Depuis la terrasse, la vue dégagée repousse dans le lointain le ronronnement de l’autoroute.
Une librairie insolite loin du tumulte de la ville
Véro est venue à pied avec deux amies en suivant la rivière. Balade, déjeuner entre copines, balade. Leur programme est simple sous l’œil complice du soleil d’automne.
Repas très végétal. Saveurs riches de l’été indien où les couleurs égayent les assiettes et les esprits. Discussions sans fin autour d’un verre de rosé. Au moment de partir, la libraire nous explique comment elle a réussit à faire venir Gaspard Koenig. Dans quelques jours, il sera présent dans cette délicieuse librairie insolite pour une rencontre avec les lecteurs autour de son dernier livre, Humus. La libraire a une chevelure grise bouillonnante et des lunettes aux couleurs vives. Elle s’étonne encore d’avoir réussi à convaincre cet auteur de venir chez elle. Elle fait partie de ces gens qui s’enthousiasment sincèrement et vous donnent envie de croquer la vie.
Quand vient l’heure de partir, je reprends mes étroits chemins cyclables baignés de verdure. Petit à petit, je retrouve les voitures et les feux rouges. Dans mon cœur persiste un morceau du Mille Feuilles.
Rouler loin des voitures et des promeneurs du bord de la BièvreLa Coulée Verte à Antony, dernier tronçon loin des voitures et presque sans piétons.
Il y a deux ans, le théâtre d’Antony ouvrait ses portes toutes neuves. Dans ses sous-sols, quatre loges et deux foyers à peine meublés. Quelques tables, des chaises, des piles d’assiettes et de verres à pied posées sur les longs plans de travail. Aucun meuble pour les ranger. Deux micro-ondes dans le foyer Avignon, celui des équipes techniques, un dans le foyer Bussang, celui des artistes.
L’habilleuse avait immédiatement habillé les lieux. Les tables avaient été recouvertes de toiles cirées aux couleurs végétales, motifs géométriques et modernes, loin des fleurettes de grand-mère. Un jour, deux vieux fauteuils rouge et noir, on dit vintage, sont arrivés. L’assise mériterait d’être refaite mais, tout de suite, ça donnait un aspect plus cosy au lieu. Une table basse a complété l’ensemble. Puis les techniciens ont construit des meubles avec du bois de palette. Un petit canapé. Un meuble pour poser les enceintes. La musique c’est important pour l’ambiance.
Et l’habilleuse continua d’habiller. Des coussins, des petits rideaux pour cacher le vide sous les éviers. De gros frigos orange au look diner seventies ont apporté une touche de chaleur et de lumière dans chacun des foyers. Chacun y range ses petites provisions. Un jeu de fléchettes est apparu sur un mur. Des autocollants fleurissent discrètement au-dessus des portes, dans les coins puis sur la série de casiers métalliques installés plus tardivement.
Un canapé, vintage aussi, joli mot pour cacher les tâches sur le tissu. Le théâtre a fait le choix de la seconde main dans une volonté d’économie circulaire. Les meubles changent parfois de configuration. Jusqu’à trouver la bonne. L’ensemble donne un lieu chaleureux et vivant alors que les locaux neufs manquaient un peu d’âme à l’origine. Surtout dans ce sous-sol sans fenêtre.
Dans les loges, des chaises de velours moutarde ont été installées devant les grands miroirs entourés de grosses ampoules. Des fauteuils et des canapés de velours bleu canard, convertibles, pour les artistes qui veulent se reposer. Petit à petit, de récup en achats, de première ou de seconde main, en passant par un peu de bricolage, le sous-sol du théâtre fleurit comme un cerisier au printemps. Le confort s’améliore, se répand, s’épanouit.
Alors que je reviens après deux mois d’absence, le dernier meuble en bois de palette a disparu du foyer des techniciens. Désormais, les enceintes sont posées sur un meuble télé en métal et verre. Un truc froid et sans âme. Dommmage. Heureusement, il reste les livres posés sur les étagères du bas. Un guide de la Bretagne. Quelques livrets de Phèdre !, deux programmes de la saison passée, des sous-bocks en carton, des flyers, des marques-pages, des câbles de toute sorte et des serres livres en bois sombre, deux visages sculptés d’inspiration africaine. Et un petit ambour récupéré un jour par un technicien, abandonné sur un trottoir.
Chacun amène sa touche de couleur. Son objet qui lui donne l’impression d’être un peu chez lui. Quand les heures de travail s’enchaînent, qu’il faut monter, démonter, ajuster sans cesse, le foyer est l’endroit où se détendre, reprendre des forces, se reposer.
Pendant un temps, on y trouvait même un paquet de croquettes pour chat. Chaque lieu a ses mystères…
« Fuyez, tout est découvert. » Gabrielle pose le télégramme sur son bureau. Elle lève les yeux vers la mer qui s’étale sous les grandes baies vitrées. Elle sourit et passe la main dans le poil soyeux de son chat persan. Enfin, il se passe quelque chose.
Gabrielle n’a jamais fui. Elle s’est cachée, parfois. Elle a subi aussi. Mais elle a toujours rendu coup pour coup. Marthe est morte depuis plus de dix ans. Que pourrait-elle craindre ? Récemment, elle a ouvertement affiché son saphisme devant la caméra de cette jeune journaliste qui avait su retrouver sa trace. Si les murmures mauvais se taisent à son passage, ils se répandent inexorablement. Les gens parlent. La cinéaste avait eu vent de cette vieille lesbienne excentrique vivant à l’année dans une extravagante villa de cette station balnéaire huppée, un peu surannée, nichée au cœur de la côte bretonne.
« Dans ma vie, j’ai été entièrement et absolument lesbienne. »
Gabrielle articulait chaque mot, chaque syllabe. Accoudée à la grande table en fer forgé blanc de la terrasse ouest, la journaliste la questionnait à peine. Elle fumait une cigarette avec la désinvolture d’une jeunesse décomplexée. Gabrielle menait la conversation, digne et résolue.
« En effet, je suis une vieille lesbienne. J’ai trois-quarts de siècle sur les épaules. Mon inclinaison pour les femmes se place à peu près à l’âge de quatorze ou quinze ans. »
La jeune blonde avait exhalé une bouffée de fumée.
A l’écran, la voix grave de Gabrielle, à peine éraillée, occupait toute l’image. Elle était vêtue d’une robe longue ajustée, d’un blanc crème très doux, aux reflets moirés. Son chignon noir était impeccable. Elle se tenait droite. Seule sa tête s’inclinait au rythme des mots qu’elle séparait avec rigueur. Elle aimait être précise et ne souffrait aucune ambiguïté sur ses propos.
Quand le reportage était passé sur Antenne 2, le voisinage avait bruissé de commentaires offusqués. Personne n’était surpris, mais l’exprimer ainsi, à la télévision, quelle impudeur, quelle dépravation. « Tout de même, ce n’est pas normal » grommelait-on en sourdine. Gabrielle estime que les vieilles dames n’ont pas à être respectables. Elle avait traversé le village la tête haute, toisant les habitants. Son bonjour poli, insistant, ordonnait aux gens de la regarder dans les yeux. On raconte même l’avoir vu rire derrière son éternel éventail.
Alors ce télégramme aujourd’hui, un mystère, vraiment ? Une blague, plutôt.
Gabrielle sort de ses réflexions quand on toque trois coups secs à la porte.
« Madame, Monsieur Prigent demande à vous voir. »
Garder toute sa domesticité est sa manière de résister à ce nouveau président, ce Mitterrand, qui veut la spolier, la ruiner, l’anéantir. Cette fortune, sa famille l’a gagnée grâce à des générations de travail acharné. Où était la France quand, miné par sa faillite, son premier mari s’était jeté par la fenêtre du dernier étage de son imprimerie en 1931 ? Aucun fonctionnaire n’était venu éponger ses dettes. Aucun service administratif n’avait simplifié ses démarches. Aucune compensation ne lui avait été versée.
Elle n’avait dû son salut qu’à son père. Il lui avait offert cette magnifique villa, l’Hortensia Bleu, et une rente annuelle pour tenir son rang en attendant de se remarier. Il n’avait pas besoin de préciser que les bluettes de sa fille devaient disparaître derrière la figure respectable d’un mari.
Son premier mariage avait été épouvantable. René la terrorisait. Son corps massif et velu, l’odeur âcre de sa peau, les assauts de son sexe triomphant, la brutalité, l’humiliation. Tout en lui la révulsait.
Gabrielle frissonne en descendant dans le petit salon jaune où l’attend Yves Prigent.
L’homme, debout près de la fenêtre, a le regard perdu sur l’horizon. Il s’agite dès qu’elle pousse la porte. Il transpire. Son énorme ventre met à rude épreuve les boutons de sa chemise. Ses larges joues tombantes et son triple menton tremblent de colère. Il bout derrière ses grosses lunettes noires. Yves Prigent est le maire de cette petite commune balnéaire où les bourgeois viennent chercher calme, luxe et discrétion. Après la guerre, alors que la reconstruction de la France exigeait sacrifices et courage et que les tickets de rationnement n’avaient pas encore disparu, il avait acheté la villa voisine de l’Hortensia Bleu. Marthe et Gabrielle en avaient pleuré de rage.
Yves Prigent pointe un doigt plein de hargne vers Gabrielle.
« Ça vous amuse, vieille gouine ?! »
Gabrielle est déstabilisée. Depuis la mort de Marthe, elle a renoncé à empoisonner la vie de son voisin. Pour se rasséréner, elle l’invite à s’assoir et lui offre une tasse de thé. La voix grave et impérieuse de Gabrielle a toujours impressionné l’ancien épicier. Malgré sa fortune désormais colossale, il se retrouve à obéir comme à l’époque où cette belle clientèle venait se faire servir dans la petite épicerie tellement charmante. « Tu verras, c’est très authentique » se glissaient les rupins à l’oreille. Puis ils repartaient en riant dans leurs voitures décapotables. La guerre approchait et eux festoyaient dans les maisons exubérantes le long de la grande plage. Le petit épicier était une attraction amusante dans leurs folles virées en bord de mer.
Face à la tranquille politesse de la vieille dame, le maire se calme un peu. Il se méfie d’elle mais n’a jamais pu prouver qu’elle et sa dame de compagnie étaient à l’origine des incessants tracas de sa maison. Une invasion de taupes. Une fuite dans sa piscine. Des bruits étranges la nuit dans le parc. Des animaux morts déposés devant les portes. Des marches sabotées. Un seau de poissons pourris placé sous la terrasse. La liste des méfaits était interminable. Cela avait duré des années. Il lui semblait que tout avait cessé après le décès de Mademoiselle Marthe.
De biscuits à thé – l’homme n’a jamais su maîtriser sa gloutonnerie – en questions anodines, Gabrielle comprend que l’ancien épicier frémit moins de colère que de peur. Une menace pèse sur lui. Quelqu’un a-t-il trouvé la preuve de ses activités au marché noir, si longtemps après la guerre ? Est-il possible que ses dénonciations monnayées auprès des Allemands soient finalement punies ? Pourtant, Yves Prigent avait été rapide et malin. Il avait rejoint les maquis bretons juste avant le débarquement.
Peu après la fin de la guerre, les compagnons d’Alfonse avaient rendu visite à Gabrielle. Ils lui avaient donné un petit paquet contenant les derniers effets de son mari. Ils avaient été formels. L’épicier avait dénoncé Alfonse. Un prisonnier allemand le leur avait avoué. Malheureusement, on ne retrouva jamais aucune trace dans les archives de l’occupant. Une partie avait brûlé. Yves Prigent appartenait à la troupe qui avait justement attaqué le siège de l’administration allemande dans la région. Gabrielle ne croyait pas aux coïncidences mais sa seule parole n’avait pas suffi. L’épicier n’avait pas été inquiété. Il était devenu son voisin.
Alors que le petit homme replet prend congé d’elle, Gabrielle se rappelle le télégramme. Aurait-il reçu le même ? Elle appelle un vieil ami qui vit un peu plus loin. Il est en train de tout mettre en ordre pour s’installer quelques temps en Suisse après avoir reçu le télégramme.
Quand la nuit tombe sur le grondement des vagues, Gabrielle s’installe en haut d’une des tourelles de sa villa. Elle tourne le télescope vers la demeure de son voisin, comme Marthe l’avait fait tous les soirs pendant des années. Sa douce compagne avait espéré percer un des secrets de l’homme responsable de la mort de son frère préféré. Marthe et Alfonse étaient inséparables, deux moutons noirs dans une famille traditionnelle de la haute aristocratie bretonne. Elle aimait les filles. Lui les garçons. Gabrielle était tombée amoureuse de Marthe et avait épousé Alfonse. Les apparences étaient sauves. L’Hortensia Bleu devint leur refuge.
La guerre éclata et Alfonse fût mobilisé. Il passa un an sans bouger dans une tranchée alsacienne, réussit à sauver sa peau lors de la défaite, fût transporté en Allemagne avec les autres prisonniers puis s’évada. Il était très affaibli quand il rejoignit finalement l’Hortensia Bleu. Le temps de reprendre quelques forces, il avait organisé son départ vers l’Angleterre pour intégrer les troupes de De Gaulle. Il fût arrêté la veille d’embarquer et fusillé le lendemain. L’épicier l’avait vendu. Marthe perdit son frère adoré. Gabrielle fût veuve pour la deuxième fois. Elle ne se remaria jamais.
Ce soir, dans sa chambre, le maire est agité. Il a défait les boutons de sa chemise et tourne en rond. Il réfléchit à voix haute, agitant ses mains tantôt menaçantes, tantôt implorantes. Il s’éponge le front puis retire un tableau du mur. Un coffre apparaît. A l’intérieur, des liasses de papiers que le petit homme passe en revue. Il s’apaise enfin, repose les documents, referme le coffre et passe dans la salle-de-bain.
Gabrielle ne respire plus. L’agitation d’Yves Prigent est un aveu. Les preuves de sa culpabilité, quelle qu’elle soit – son indécente réussite ne peut venir seulement du marché noir et de délations vieilles de quarante ans – sont dans ce coffre. Elle se lève brusquement, réveillant la chatte assoupie sur ses genoux. Elle traverse la maison en courant et farfouille dans le tiroir de son bureau. Elle trouve immédiatement la carte de la journaliste. Elle a chaud, ses pensées se bousculent. Vite. Trouver le contact d’un homme de main pour cambrioler la maison de ce salaud. Il est temps qu’il paye.
Passée l’excitation de la découverte, Gabrielle se sent faible. Une vieille douleur dans l’épaule se réveille. Sa vue se brouille. Elle se sent terriblement nerveuse. Elle se lève pour se servir un verre d’eau mais s’écroule immédiatement au sol.
Le lendemain, la bonne trouvera le corps et appellera la police. Elle parlera du télégramme. De la visite du maire, de son attitude agressive. La police fera une enquête mais conclura à une simple crise cardiaque.
Le 8 mai 1995, pour les cinquante ans de l’armistice, l’ancien maire posera solennellement au pied du monument aux morts, avec une poignée d’anciens combattants. Regard fier, menton en avant, canne tremblotante. Derrière lui, gravé dans la pierre grise, le nom d’Alfonse, bâillonné au fil doré. Aux braves, la patrie reconnaissante.
Longtemps, j’ai pensé qu’avoir l’esprit d’escalier, c’était sauter d’une idée à une autre comme on passe d’une marche à l’autre quand on monte un escalier. De marche en marche, d’idée en idée, un raisonnement se mettait en place comme l’architecture d’un escalier, menant à un palier, un étage entier ou en haut d’une pyramide.
Pour moi, avoir l’esprit d’escalier, c’était construire des palais extraordinaires s’élevant vers le ciel en des milliers de marches pouvant se croiser. Escaliers droits, pensée claire, tournants, on se cherche un peu , hélicoïdaux, pensée qui part en vrille, escaliers crémaillères, escaliers suspendus, avec ou sans contremarches, pour une pensée plus ou moins aérée et perméable aux autres points de vue, ou en marches alternées, pour sauter du coq à l’âne.
Image générée par l’IA de Canva
L’esprit d’escalier, c’était créer un univers où déambuler sans fin, monter, descendre, se suspendre à une marche, se balancer sur une autre, en sauter parfois. L’esprit d’escalier, c’était la créativité.
Mais non. Avoir l’esprit d’escalier, c’est simplement trouver la bonne répartie une fois que on est arrivé en bas de l’escalier. C’est la petite phrase bien sentie qui vient une fois que l’interlocuteur est loin et qu’il est trop tard pour remonter lui répondre. Finalement l’esprit d’escalier, c’est le contretemps, la frustration du manque de répartie. C’est aussi triste qu’une cage d’escalier humide au milieu de la nuit quand la fête est finie.
En arrivant sur Paris, l’A6 se resserre et les voitures se tassent à l’entrée du périf. Nous, nous prenons la direction de la Porte d’Orléans. Le samedi matin, nous allons chez le médecin d’Eglantine. Devant moi une Bretonne, drapeau noir et blanc sur sa plaque affichant fièrement le département 22 et autocollant A l’aise Breizh, avance à tâtons. Trois voitures s’engouffrent dans l’espace qu’elle garde constamment devant elle. Un peu plus loin, alors que le feu est vert, elle n’avance pas, semblant attendre qu’il passe à rouge. Mes mains caressent le klaxon. J’ai une furieuse envie de pulvériser la Bretonne à coups d’avertisseur.
Le feu passe de nouveau au vert. Elle avance tout doucement. Suffisamment pour que je me faufile à droite et prenne les chemins de traverse. Elle, elle s’engouffre dans le nœud gordien de la Porte d’Orléans.
Enfin je respire.
Peu m’importe désormais les feux, les piétons, les bus, les taxis, les livraisons, les trottinettes, les scooters, les autres voitures ou les vélos. Au moins, j’avance.
Eglantine s’amuse de me voir si heureuse d’être débarrassée de cette voiture.
Je lui fais remarquer que, après avoir été bloquée derrière une conductrice qui semblait refuser d’avancer, tout me semble être désormais fabuleux. N’est-on pas encore plus heureux après avoir vécu un moment pénible ?
Verbe riche et pensée structurée, Eglantine me trouve des points communs avec la pensée de Schopenhauer qui définissait le bonheur par opposition au malheur. Comme M. Jourdain qui découvre qu’il pratique la prose depuis plus de quarante ans, je me réjouis d’avoir des accointances avec Schopenhauer.
Nous contournons le Lion de Belfort et alors que la voiture tremble sur les pavés de Denfert Rochereau, je me régale d’avoir une fille capable de faire de la philo dans les embouteillages.
Après Phèdre ! et Gisèle…, nous avons découvert Carmen. au très beau théâtre Jean Vilar de Suresnes dans le cadre du Festival d’Automne.
La scène, toujours si dépouillée. Un grand rectangle blanc, une interprète, Rosemary Standley (la chanteuse de Moriarty), deux chaises vides pour tout décor et cinq musiciennes comme orchestre. Flûte traversière et piccolo, violon, accordéon et castagnettes, harpe (capable de changer une corde en plein spectacle sans rater une mesure !) et saxophone.
Calixte avait invité Eglantine. Les places étaient réservées depuis des mois.
Mais la fatigue s’est déjà accumulée. Inenvisageable de prendre les transports en commun pour aller jusqu’à Suresnes. Alors, quitte à prendre la voiture et à attendre deux heures sur place, autant voir le spectacle également. J’ai acheté à la dernière minute un des trois derniers billets disponibles et me suis moi aussi glissée dans un fauteuil rouge pour petites jambes (les rangées sont vraiment étroites).
Humour, décalage moderne-contemporain, remise en perspective des points de vue en fonction de l’évolution de la société (Carmen, c’est quand même l’histoire d’un féminicide), ode à la liberté, découverte des textes et de l’histoire derrière des airs mondialement connus. Tout le spectacle est un régal. Rosemary Standley nous transporte dans l’univers de Bizet, fait vivre l’esprit libre de Carmen, interroge la place des femmes. François Gremaud a écrit pour cette chanteuse. Une collaboration extrêmement bien réussie.
J’espère que ça jouera un jour dans notre théâtre. Je serais tellement heureuse de le revoir !
En attendant, nous avons les livrets des trois spectacles. Ils sont distribués au public vers la fin de la représentation. Les spectateurs participent ainsi à la mise en scène. Cette fois-ci, nous avons tous chanté…