L’habit ne fait pas le moine

Petit Oiseau s’est installée par terre, sur le tapis. Elle écoute sa grand-mère lui raconter son mai 68. A cette époque Chantoune avait 22 ans et elle était déjà mariée. En fac de socio, elle partageait la même classe que Cohn-Bendit, mais pas le même activisme. Elle ne participait pas aux groupes de réflexion où se sont joués les prémices de mai 68. D’ailleurs, quelques semaines avant cette « chienlit » (elle se remémore les titres dans les journaux), elle avait bonnement distribué un tract pour le pèlerinage annuel à Chartres à l’entrée de la fac. Sa petite fille se délecte alors, et nous aussi, du récit de Cohn-Bendit lui renvoyant un sourire en coin, amusé. Elle était comme ça Chantoune en Mai 68, fidèle à sa foi, mais qui criait aussi « CRS SS ! » dans les manifs.

Elle vivait avec Dominique dans un petit studio vers l’Odéon. Au cœur des évènements. Elle raconte la fuite devant les coups de matraque. Comme cette fois où ils se sont réfugiés dans l’entrée de leur immeuble pour échapper aux CRS. Dominique avait réussi à bloquer la porte automatique au nez des policiers qui n’ont pas pu les suivre. Un face à face avec juste la porte entre eux. On la voit revivre le soulagement qu’elle a dû ressentir à l’époque. Avec ce rien de détachement que le temps apporte.

Elle parle des utopies, de la volonté de changement, de l’envie, du besoin d’une autre société. Et de cette foi chrétienne qui s’ouvrait énormément, qui sortait des carcans de la tradition. Car la discussion est née d’un constat qui nous attriste, le regain d’anciennes pratiques ascétiques qui enferment plus qu’elles n’ouvrent. Comme ces scouts d’Europe dont les tenues tutoient le culte du paramilitaire, ces prêtres qui abandonnent les habites séculiers pour revenir à la soutane, ou ce retour en force de l’agenouillement au sol. Entre autres.

La discussion pourrait durer des heures. Mais il se fait tard. Après son départ, nous repensons à Chantoune. On a du mal imaginer cette grande dame à l’allure sage et soignée dans les manifs de mai 68 face aux CRS. Même en arrière-plan.

L’habit ne fait pas le moine.

En religion non plus.

 

 

Les couleurs de la course

C’est l’histoire d’une course où l’on fait le plein de couleurs. C’est l’histoire d’une mère qui veut faire plaisir à sa fille. C’est l’histoire d’une femme qui n’aime pas courir.

Pourtant ce dimanche d’avril, Petit Oiseau et moi sommes dans le RER à une heure où les croissants sortent du four. Soleil frais. Humeur joyeuse. Nous promenons nos sourires sur le parvis de l’Hôtel de Ville de Paris. La Color Run éveille les rives de la Seine.

Tatoos colorés éphémères, lunettes de soleil protectrices et baskets confortables. Nous descendons sur les quais.

Musique entêtante, coachs qui entraînent le public. Là-haut, entre deux caissons verts fermés de bouquinistes, trois huluberlus s’assoient culs nus sur le parapet de pierre.

Top départ.

Petit Oiseau démarre vite. Mais finalement, nos rythmes de croisière sont accordés. Nous courons côte à côte.

Jaune. Pays des Minions. Nous passons le premier nuage de couleur. Au prochain, il faudra fermer la bouche… Soleil sur le pont des Arts. Rive gauche. La Seine brille. Les coureurs ont la banane.

Bleu. Pays des Schtroumpfs. Petit Oiseau est passé à toute vitesse dans le nuage de poudre. Les familles papotent. Les copines font un selfie. Nous courons toujours.

Vert. Pays des Martiens. Des hommes et des femmes aux visages couverts de masques de peinture nous balancent généreusement des particules colorées.

Rose. Pays des Barbapapas. On a même pris le temps de jouer sur les bords de Seine. C’était avant ou après le flamand rose de la péniche du Rosa Bonheur ? La Tour Eiffel apparaît.

Petit Oiseau accélère. Le plaisir de passer la ligne d’arrivée avec une pointe de vitesse. Je la regarde de loin. Mes jambes ne me portent pas assez pour de telles excentricités. J’ai quand même précisé que c’est l’histoire d’une femme qui n’aime pas courir !

A l’arrivée, Petit Oiseau et moi fêtons nos efforts à grand coup de sachets de couleur. On en rajoute partout. Sur le pont face au Trocadéro, la poudre chamarrée s’envole en batailles joviales sous le regard bienveillant de la Grande Dame de Paris.

Finalement je me suis plutôt bien tenue physiquement. J’ai même aimé cette sensation d’apaisement une fois la course terminée. Malgré les courbatures. Même que j’en ai pas eu tant que ça. Merci les 26 km à vélo pour aller voir l’expo Kupka au Grand Palais quelques jours auparavant. Quand t’as pas de tête et que t’oublies les préavis de grèves perlées, heureusement que t’as des jambes.

Enthousiasme du printemps, des fleurs et des couleurs, des senteurs de lilas et des glycines tombantes, voilà que finalement je continue à courir une à deux fois par semaine.

Les enfilades de peupliers et les eaux calmes du Parc de Sceaux accueillent mes foulées laborieuses. Et quand une fontaine m’encourage d’un arc-en-ciel, je trouve la vie encore plus belle !

Le tee-shirt doudou et le gâteau

Je me réveille. Il fait encore nuit. Je suis en forme. Quelle heure est-il ? J’allume mon portable. 4h50. Aouch. C’est mort pour me rendormir. Je pourrais jouer au solitaire sur mon écran en basse luminosité, dans la chaleur confortable du lit. Et me bousiller les yeux dès le matin, avec mal de crâne assuré dès 10h.

Je pourrais descendre et m’allonger dans le canapé confortable, une couverture sur les pieds, un livre dans les mains. Mais j’ai peur d’avoir ensuite du mal à sortir de ma lecture quand viendra l’heure de se lever pour de bon.

Je descends encore d’un cran et me faufile à travers la maison jusqu’au sous-sol. Un monstrueux tas de vêtements occupe tout le petit canapé. J’ai vidé machine sur machine, sans même prendre le temps de mettre les vêtements à plat. Ça fait du volume.

Arg la charge mentale ! Je me lève à 5h du mat’, et j’atterris devant ma table à repasser ?!

Oui, mais non. Parce que je me mets un podcast. En l’occurrence, ce matin, je me suis régalée avec Popopop d’Antoine de Caunes. Je ne connaissais pas. Je me suis abonnée.

Parce que le repassage, c’est chiant. Soyons claires. Et un peu vulgaire au passage. Oui. Mais c’est parce que vraiment, le repassage, je déteste. J’en connais qui font ça tranquillou en regardant la télé. Moi je ne peux qu’avec des séries débiles. Sinon, suivre un film en ne faisant pas un pli, je n’y arrive pas.

Mais en ce moment, j’ai pas envie de séries débiles. Et puis le wifi ne capte pas très bien dans le sous-sol, alors ça coupe tout le temps. Frustrant.

Mais le wifi, il capte assez pour les podcasts. Du coup, quand je repasse, je me cultive. C’est beau comme une plante qui pousse non ? Ou l’art de mettre du rêve dans le quotidien.

Alors, quand je tombe sur un vieux tee-shirt d’une équipe universitaire de 94 (waow, le siècle dernier !), tout élimé et troué, mais qui revient inlassablement dans les lessives, j’ai un coup de tendritude (une sorte de tendresse attitude).

Ce tee-shirt, je le connais depuis que je connais mon homme. Il en a quelques-uns comme ça. De l’époque où il n’avait pas les chevilles usées et le dos en compote, quand il jouait encore au volley du haut de son mètre quatre-vingt-treize.

J’ai essayé plusieurs fois de les jeter au cours de nos pérégrinations à travers le monde. Puis j’ai compris. Ce sont des tee-shirts doudous. De ces petites choses qui font du bien. Et qu’on garde à travers le temps et l’érosion du quotidien.

Ces tee-shirts, c’est la douce nostalgie d’un autre temps. Un bout de jeunesse. Presque d’enfance. Comme ce gâteau que mon cher Grand Arbre dispute à ses filles au petit déjeuner. Ça tombe bien, ce matin j’ai le temps (de l’art de tomber du lit). J’en refais un vite fait, pour le goûter des filles. Et pour ce petit plaisir gourmand ce soir, quand mon homme rentrera à la maison.

Quoi la charge mentale ? Notre couple est clairement déséquilibré sur les tâches ménagères. Certes. Mais franchement complémentaire au final. Et ça, c’est plus précieux que les chaussettes sales et les vieux tee-shirts.

C’est la couplitude 😉

En cuisine pour le 4H

Alors que je pousse le portail de la maison, Petit Oiseau déboule derrière moi, juchée sur sa trottinette. Elle est allée chercher des œufs. Car sa sœur et elles ont pris possession de la cuisine pour un goûter fait maison.

Tout le plan de travail est occupé. De nombreux bols et saladiers sont sortis. Le pot de sucre est ouvert. Ses grains se mêlent à la poudre de la farine ici et là. Petit Chat manie le fouet d’une main ferme. A côté d’elle, Petit Oiseau travaille sa pâte sablée.

Elles sont heureuses. Elles partagent leurs rires, s’entraident et s’appliquent. D’elles, je ne vois que leurs dos affairés. Je donne un coup demain pour retirer les derniers grumeaux.

Dessert, petit-déjeuner et goûter du lendemain, nous sommes parés.

Vive le 4H en cuisine !

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Carte de France

C’est notre quatrième année en France. Pourtant les filles ne situent toujours pas bien les plus grandes villes sur une carte (et encore moins les petites). A force de voyager en avion ou avec un GPS qui indique toujours la direction droit devant, elles ne se repèrent pas bien.

Je n’ai pris conscience de ce constat qu’à l’automne. Alors pour Noël, Petit Oiseau a reçu en clin d’œil une immense carte de France plastifiée (mais non, elle n’a pas eu que ça !). L’idée était de la dérouler sur le sol, puis de suivre du doigt nos trajets en France.

Ca peut sembler tordu. Et pourtant… Ce soir, elles ont bien joué en cherchant les villes que nous leur nommions. Étalées sur la carte, elles avaient Toulouse sous un pied ou Reims sous un coude. Le voyage les a beaucoup amusées. Mission réussie !

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Dans la chaleur de la maison de famille

En ce premier dimanche de janvier les trois frères étaient réunis autour de leur mère, dans la maison de leur enfance. Ce n’est pas si commun et, pourtant, franchement agréable. D’autant que ces réunions de famille sont aussi l’occasion de réunir les petits cousins.

Il manquait bien, cependant, leur sœur qui vit en Autriche avec son mari et leur fille. Mais déjà, la famille réunie sur trois générations présentait un spectacle touchant.

2018 7 janvier au 136-9482

Dans le salon rouge baigné de la lumière de la grande verrière, les enfants ont écouté Chantoune conter l’histoire de ces savants venus à la rencontre de Jésus. Devenus rois mages et fêtés à grandes bouchées de galettes, ils ont été le prétexte à nous offrir quelques cadeaux. D’autant que nous avions passé les fêtes chacun séparément.

Cette journée termine tout en chaleur et tendresse les vacances scolaires. Les devoirs sont faits. Les cartables sont prêts. Demain, c’est la rentrée !

Un jour, des souvenirs

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Un jour elles seront grandes. Les traits ronds de l’enfance vont se fondre en lignes fines de jeunes femmes. Elles sortiront avec leurs amis, auront leur petit appart au sixième étage sans ascenseur et ne viendront nous voir qu’un dimanche par mois.

 

Et un soir de Noël peut-être, quand la langueur de la digestion appellera la confidence, partageront-elles ensemble le souvenir de leurs escapades enfantines. Quand chacune prenait quelques euros de son argent de poche pour aller acheter au tabac du coin un paquet de cartes Pokemon. Quand elles revenaient avec de merveilleux sourires sur leurs visages, leurs cartes à la main, ravies d’avoir partagé ces cartes propices à milles histoires merveilleuses, à des batailles acharnées ou des alliances fraternelles.

 

Peut-être même aurons-nous gardé dans un coin de la maison les classeurs illustrés. Un Pikachu à l’éclair jaune leur bondira aux yeux lorsqu’elles le retrouveront un jour de grand ménage.

 

Elles ont rangé leurs cartes, compté ce qui leur reste d’argent de poche et planifié des projets en pagaille. Elles lisent sur le canapé. Je les regarde grandir avec un plaisir chaque jour renouvelé. Pas tellement pressée de ranger tout ça dans les boîtes à souvenirs.

 

Très vite les petites voix entonnent la valse incessante des « Mamannnn ! ».

Dent sculptée 

  « Là je polis la pâte à modeler pour qu’elle soit bien lisse. » Caché derrière son masque vert, le dentiste explique chacune des étapes à Églantine. Quand elle pouvait encore parler elle cherchait à comprendre chacun de ses gestes. Maintenant qu’il lui sculpte une nouvelle dent, il continue de l’éclairer au rythme de l’aspirateur à salive. Je la sens tendue à l’écoute de la petite rotative qu’il ballade sur son incisive. Petit à petit elle prend conscience de l’absence de douleur et se relâche sur le siège en similicuir. Ses yeux se plissent quand elle ouvre grand la bouche. Il ne restera bientôt plus qu’un confetti d’émail dans mon portefeuille en souvenir de cette malheureuse dent cassée hier après-midi. 

Les devoirs 

Elle a deux barrettes papillons à paillettes roses qui retiennent ses cheveux en désordre. Tout son visage est concentré sur son cahier. Sa petite main s’applique à tracer les lettres. Le bout de sa langue remonte entre ses lèvres. Hortense fait ses devoirs. 

Métro boulot dodo

La photo prise rapidement à la webcam par l’agent de la RATP est imprimée sur mon tout nouveau pass Navigo. Quand je suis partie en expat, j’en étais restée à la carte Orange. Bye bye les tickets de métro et les bus à 2€ quand j’ai oublié d’acheter un carnet. Même plus de zones. Paris est à moi ! Prête pour mon tout nouveau métro-boulot-dodo. Ha non, ça c’était avant… Quand je bossais à temps plein, sans enfants, pour une grosse boîte. Maintenant je vais en plein cœur de Paris deux jours par semaine. Nous sommes moins de dix, que des femmes, avec toutes une expérience de l’expat. Quand je rentre je retrouve mes deux chéries qui ont pris leur goûter et fait leurs devoirs. Il faut récupérer le dernier J’aime lire qui a glissé sous la table basse, préparer les mouillettes à tremper dans les œufs coques, essayer de ne pas rire et encore moins de s’énerver quand Hortense tente de me convaincre que la maîtresse a expliqué qu’il fallait faire le coloriage magique en maths au hasard, non ma puce, maths et hasard ça va pas ensemble, admirer les bobos…

Demain Grand-Mère sort de l’hôpital. Samedi Olivier revient de Corée. Metro-boulot-dodo, et tout le reste. La vie est chouette.