S’endormir au fil des saisons

Nous sommes tous des péninsules. Des êtres reliés à la terre, à la communauté, mais un peu seuls dans leur mer intérieure. Je viens de terminer La péninsule aux 24 saisons de Mayumi Inaba. Une femme, à peine plus âgée que moi, quitte Tokyo pour vivre une année dans sa petite maison de vacances sur une péninsule où la nature déploie tous ses charmes.

Sa vie est rythmée par les changements de saison. Loin de se contenter des douze périodes classiques, elle cadence sa vie sur les vingt-quatre saisons de l’ancien calendrier japonais. On est dans l’infime, dans l’observation intime, dans le temps lent, à l’opposé de l’effervescence frénétique des grandes mégapoles.

J’ai eu un peu de mal à la lecture avec cette épaisse douceur. Je perdais mes repères, comme dans un brouillard ouaté où les sons sont atténués et les sensations tamisées. En plus, j’ai lu ce livre sur ma liseuse, donc le soir, avant de m’endormir. Je règle la luminosité de l’écran à son niveau le plus bas pour ne pas perturber le sommeil d’Olivier. Petit à petit, le sommeil me gagne et je m’endors à mon tour. Une lecture de toute fin de journée, un ultime voyage avant de transiter vers un nouveau jour. Si bien qu’il n’était pas rare, en lisant ce livre, que les mots se bousculent, que les images s’entrechoquent dans ma tête, augmentant cette sensation de flou qui me poursuit après la lecture de ce livre.

Je rejoins par contre cet intérêt pour le quotidien, cette observation des petits changements, ce goût de l’insignifiant.

Des vies simples et curieuses, cassées, réparées ou abandonnées qui se retrouvent sur cette péninsule où dansent les lucioles. Un livre à relire, peut-être. A l’ombre d’un grand cèdre, le nez chatouillé par les odeurs d’herbe fraîchement coupée, un rouge-gorge chantant dans les branches du prunier alors que le soleil se faufile à travers le feuillage de l’arbre de Judée.

Django, lui, appréciait mes lectures nocturnes. Il venait se caler près moi, appuyant parfois son museau contre mon livre électronique.

Lecture et chatteries nocturnes

Selon l’ancien calendrier japonais, nous terminons aujorud’hui la première période du printemps – du 4 au 18 février – le risshun, ou saison du premier jour de l’année lunaire. Demain commencera la deuxième saison, le usui, lorsque la neige laisse place à la pluie et que les glaces fondent.

Pour une poésie plus visuelle et contemplative, il faut visionner les vingt-quatre vidéos YouTube de The seasons of Yamato, avec la pianiste Mine Kawakami. Voici le lien vers la première saison, risshun, celle du premier jour de l’année lunaire.

Enfin, j’ai trouvé sur le site Aventure Japon, le résumé de ces vingt-quatre saisons.

Extrait du site Aventure Japon

Passerelle culturelle

Quand il n’y a pas de public, je peux garer mon vélo à l’intérieur du théâtre. Je rentre par l’arrière, à cet endroit que les techniciens appellent le quai. Parce que c’est là que les troupes déchargent puis rechargent leur matériel. Un immense monte-charge descend jusque dans le grand espace de stockage des décors derrière le plateau. Comme la rue est en pente, le quai est à la hauteur de la passerelle au-dessus de la salle.

Plan en coupe du théâtre
provenant du site de le ville

L’entrée du théâtre se trouve de l’autre côté. En bas de la grande façade de baies vitrées sur trois étages qui donne sur un parvis très minéral. Pourquoi avoir coupé, pendant les travaux, les arbres qui auraient pu rafraîchir et donner de la vie à cet espace ? C’est un autre sujet.

Je pose mon vélo contre la rambarde qui sépare la passerelle des cintres, l’endroit où sont suspendus les décors et répartis les éclairages. Cette coursive est le moyen le plus simple de relier l’arrière et l’avant du théâtre. Je l’emprunte souvent. J’aime regarder le plateau depuis les cintres, découvrir les décors, les accessoires, la disposition de la salle – les gradins sont mobiles et peuvent être disposés face-à-face en bi, tri ou quadri-frontal. De là, j’aperçois généralement l’équipe technique, tout habillée de noir, qui s’active pour installer les derniers accessoires ou terminer de régler le son et la lumière. Un jour, je vous les présenterai. Les lendemains de spectacle, ils terminent de démonter, de replier et de stocker le matériel. Faire, défaire, refaire et ainsi de suite, des heures, des jours de travail. De longues périodes sans beaucoup de sommeil.

Le plateau est vide quand je passe au théâtre cet après-midi. Enfin vide… A cet instant, tous les régisseurs sont dans le foyer au sous-sol et les musiciens ne sont pas encore arrivés. Mais la scène, elle, est déjà peuplée des chaises et gros instruments savamment disposés pour le concert du jour. Brouhaha silencieux des pupitres qui attendent les musiciens pour briller.

Finalement, je trouve au dernier étage, dans la salle de répétition, un violoniste qui exerce son instrument. Il profite d’être encore seul. Ce soir, quatre-vingt musiciens sont attendus. Le théâtre accueille l’orchestre Colonne. Rien à voir avec les larges supports de pierre cylindriques des temples grecs. Le nom lui a été donné par son fondateur en 1873, Edouard Colonne. C’est donc l’un des plus anciens orchestres de France. A Paris, une petite rue porte le nom du créateur de cette formation. Elle longe le théâtre du Châtelet où s’installât l’orchestre à sa création.

Et voilà comment, même sans aller voir le concert – envie de rester tranquille à la maison – mon petit boulot au théâtre me fait découvrir des univers que je ne connais pas, ou peu, ou mal. Une passerelle culturelle perpétuelle.


Pour en savoir plus sur Edouard Colonne et son orchestre éponyme, on file sur Radio France :

Les Concerts Colonne ont 150 ans ! (1/3) : Edouard Colonne, Gabriel Pierné et Paul Paray

Les Concerts Colonne ont 150 ans ! (2/3) : Pierre Dervaux

Les Concerts Colonne ont 150 ans ! (3/3) : Laurent Petitgirard et quelques chefs invités

Edouard Colonne, la passion de la jeune musique

Pérégrinations fantastiques

Univers étranges où des femmes plus ou moins nues, des poils sous les bras, des tatouages, s’enlacent et se prélassent. Des mondes peuplés de bêtes imaginaires, mythologiques où trône un soleil bienveillant au milieu d’océans alternants tempêtes et douceurs. Des aquarelles, des dessins à la mine de plomb, de la gouache sur de vieilles cartes postales, des films sur pellicule, des dioramas (mises en scènes de personnages de papier découpé), des diapositives, des papiers épais, charnus, organiques… Le support est partie intégrante des œuvres présentées.

La terre se fait mère nourricière dans des grottes où filtre la lumière et dont les plafonds ressemblent à des mamelles d’où goutte du lait. Rappelant ces femmes qui allaitent, des perles miniatures suintant de leurs seins, ronds comme le soleil.

Les oiseaux se font chamans pour interpréter ce monde merveilleux. Livres, dés, cartes de jeux ou divinatoires guident ces créatures dans un entrelacement cosmique où chacun semble chercher sa place.

Sensations éphémères, surprises miniatures, détails attachants, couleurs saisissantes, délicatesse hypnotisante, raffinement brûlant tel ce cœur ardent qu’une femme étreint tendrement. Le monde de Karine Rougier est un jeu de masques, bienveillants ou effrayants dont je n’ai pas saisi tout le sens. Mais dans lequel j’ai déambulé un long moment en ce lundi hivernal au Drawing Lab.

Une parenthèse calme et silencieuse. Personne d’autres que les créatures de l’artiste pour m’entraîner dans des pérégrinations fantastiques.

D’autres artistes sont invités, dont les œuvres font écho à celle de la miniaturiste. Tel ce poème de Nina Leger à mettre en regard du dessin éponyme de Karine Rougier : Maintenant vivantes.

Il sera plus facile de dire qu’on a rêvé.

Nina Leger

Être ici est une splendeur

J’ai acheté ce livre de poche à la librairie du musée d’Orsay après ma visite de l’exposition « Edvard Munch. Un poème de vie, d’amour et de mort »  en novembre. C’est à cette occasion également que j’ai découvert Une maison de poupée, de Ibsen.

Sur la couverture, une femme nue jusqu’à la taille, main droite posée sur son ventre rond, un long collier tombe au creux de ses petits seins dont les tétons ont la même couleur que les perles – au moment où j’achète le livre, je ne sais pas encore que c’est de l’ambre. La main gauche retient un drap blanc autour de son bassin, juste sur le pubis. Peau ocre sur fond vert amande. La jeune femme a les joues roses, le regard doux et large, le nez légèrement rougi les cheveux tressés sur la tête. Le visage, de trois-quarts, fixe le lecteur légèrement par en-dessous, comme pour lui dire : alors, qu’en dis-tu ?

Et le titre ! Être ici est une splendeur. Cette phrase m’a saisie. Quelques mots d’une beauté étrange qui ont tout de suite résonné en moi. Ils sont de Rainer Maria Rilke.

J’étais persuadée d’avoir lu l’auteure, Marie Darrieussecq. Pourtant, quand je regarde sa bibliographie, je ne reconnais aucun titre que j’aurais lu. Finalement, j’ai dû tellement entendre parler d’elle et des polémiques qu’elle a suscitées, que je pensais connaître ses écrits

J’imaginais lire ce petit livre en quelques heures. Il m’a accompagné deux semaines. Glissé dans mon sac, quelques pages en attendant un rendez-vous, compagnon de mes attentes.  Posé sur ma table de nuit, dernière lecture avant de fermer les yeux, gardien de mes rêves. Abandonné sur la table basse, lecture le temps d’une pause thé, ami des temps libres.

Car ce livre m’a conduite sur des chemins détournés. Marie Darrieussecq y raconte la vie de Paula Modersohn-Becker. P.B.M. ainsi qu’elle signait ses toiles. Pourtant, ce n’est pas réellement une biographie. L’auteure y partage ses impressions, ses sensations, ses supputations. Disons plutôt que c’est la promenade de Marie Darrieussecq au pays de cette peintre allemande visiblement peu connu en France. J’ai eu envie d’en savoir plus.

Sur Rainer Maria Rilke, tout d’abord. Autrichien, né à Prague, il vécut longtemps à Paris, proche de Rodin, grand voyageur. J’ai écouté des podcasts, notamment celui sur Radio France, Rainer Maria Rilke, la nécessité de la création. J’ai regardé des photos. J’ai cherché le portrait de lui peint par Paula. Il ne serait pas fini. Amitié, flirt ? Une relation intense, documentée par leurs nombreuses lettres à tous les deux.

Sur Paula Modersohn-Becker, surtout. Le livre s’ouvre sur sa maison de Worpswede, qu’elle habitait avec son mari Otto Modersohn, plus connu qu’elle de son vivant. Moins célèbre aujourd’hui. Marie Darrieussecq s’appuie sur les journaux intimes et les lettres échangées entre ami·es et famille autour des années 1900. Elle exprime également les peintures de Paula avec ses mots d’écrivaine française du XXIè siècle. Elle en fait presque une histoire personnelle.

Je suis allée voir les œuvres sur internet. Mais surtout, j’ai emprunté le catalogue de l’exposition au Musée d’Art Moderne de Paris en 2016. Ma médiathèque a un rayon de livres d’art très bien fourni.

J’ai refermé le livre depuis quelques jours et je continue de feuilleter le catalogue. Marie l’écrivaine et Paula la peintre accompagnent encore mes rêveries.

Un livre sur une île déserte

Moi, maman, si je devais ne prendre qu’un seul livre sur une île déserte, ce serait un dictionnaire, oui, mais alors, celui-ci.

Et Hortense désigne les énormes volumes du Dictionnaire historique de la langue française, d’Alain Rey. Je vous en avais déjà parlé, c’est grâce à lui que j’ai découvert les pannequets.

Un jour, j’avais raconté aux filles l’histoire d’Ingrid Betancourt, prisonnière pendant plus de six ans dans la jungle amazonienne et à qui les FARC avait accordé le droit d’avoir un livre. Un seul livre comme unique compagnie intime pendant six années douloureuses. Elle avait choisi un dictionnaire. A l’époque de sa libération, j’avais lu cette information dans un portrait d’elle. Quelques mots noyés dans le flot d’une interview fleuve. J’avais trouvé l’idée fabuleuse.

Hortense, elle aussi, avait dû être marquée par ce choix puisqu’elle s’en rappelait encore hier, bien longtemps après avoir écouté cette histoire.

J’ai découvert aujourd’hui qu’une nouvelle édition du dictionnaire d’Alain Rey vient de paraître. Pas n’importe laquelle, il s’agit de l’ultime. Alain Rey est mort en 2020, à l’âge de 92 ans. Il travaillait encore, annotant, recherchant, expliquant. Éternel pédagogue et amoureux de la langue française.

Le couverture de cette ultime édition est différente de celle que nous possédons. Fini la silhouette du profil du linguiste. Désormais, un arbre monumental déploie sa frondaison généreuse, plongeant ses racines dans les mille et unes histoires de la langue française mais continuant à créer de nouvelles branches. Un rappel que le français est un organisme vivant, en constante évolution, à l’ombre duquel il fait bon se reposer, contre lequel chacun peut prendre appui et dans lequel on peut imaginer des cabanes fantastiques pour accueillir nos histoires.

Giselle, sans effacement

Les deux spectacles allaient ensemble dans la programmation de l’Azimut. Après Phèdre !, nous sommes allés voir Giselle… . Avec trois points de suspension. L’auteur de cette comédie-ballet est aussi François Gremaud. Il accueillait d’ailleurs le public à l’entrée de la salle. Pour qui le reconnaissait, il était même possible d’échanger quelques mots avec lui.

Je lui ai transmis la joie d’Eglantine en découvrant les mots que Romain Daroles lui a dédiés. La veille, j’étais allée glaner cette dédicace lors des ultimes répétitions de Phèdre ! à l’Azimut .

La joie est justement un des sentiments qui sous-tend cette conférence dansée par Samantha van Wissen, accompagnée de quatre jeunes musiciennes. Flûte traversière, violon, harpe et saxophone inondent la scène alors que la danseuse la peuple des nombreux personnages de ce ballet de Théophile Gautier et Henri de Saint-Georges, composé par Adolphe Adam.

Samantha van Wissen explique, montre et accompagne les différents mouvements des danseurs et danseuses de ce ballet. Elle réussit à nous plonger dans le décor romantique d’une Allemagne idéalisée et à interpréter les émotions de chaque rôle, tout en parvenant à recréer, seule, la réalité d’une troupe de trente-deux Willis. Je suis persuadée avoir vu les quatre lignes de deux fois quatre danseuses – tout en symétrie.

Dans le livret qui accompagne le spectacle, François Gremaud explique les trois points de suspensions comme

Ce signe de ponctuation qui, dans la littérature romantique, traduit l’inexprimable, extériorise sans les nommer les états d’âme d’un sujet sensible et exprime l’ineffable émotion.

Samantha van Wissen est une conteuse enjouée qui donne vie à ces points de suspension. Sans pour autant s’éclipser totalement derrière eux, contrairement au jeu de mot auquel son nom se prête. Van Wissen, en néerlandais, signifie « d’effacement ». Sa présence sur scène est tangible, sensible et rayonnante.

En écoutant cette interview de François Gremaud sur France Culture, j’ai appris qu’il écrivait chacun des spectacles de cette trilogie pour son interprète. J’imagine que c’est ainsi qu’il obtient une aussi grande fluidité dans leur jeu.

J’espère avoir l’occasion un jour de voir Carmen avec Rosemary Standley.

En attendant, je désire moi aussi, avec cette Tasse de Thé transmettre, en toute humilité, mes émerveillements.

Enfin, comme avec Phèdre !, le texte de l’œuvre nous a été distribué peu avant la fin. Encore une fois, le jeu s’est alors répandu dans les gradins à l’invitation de l’auteur.

On y découvre également un site où écouter toutes les musiques du spectacle : http://www.giselleke.ch. Tout en relisant le texte. Bien sûr, il faudra faire preuve d’imagination pour retrouver le délicieux accent de Samantha van Wisse et il nous manquera son corps souple et tonique. Pour cela, il faudra retourner voir ce spectacle.

Phèdre !

Nous l’avions repérée dans le programme de l’Azimut. Phèdre, avec son point d’exclamation, nous la connaissions déjà. Pas celle de Jean Racine, tragédienne en alexandrin. Non, celle de François Gremaud, qui se cache dans le point d’exclamation et dans l’admiration de son auteur pour la pièce de Racine.

Phèdre !

Un seul en scène où Romain Daroles fait un tour chez les Grecs, suit les détours de la mythologie et remonte les arbres généalogiques pour situer la tragédie de Racine. Sous prétexte de parler de la pièce, il la raconte toute entière, avec humour et respect, admiration et modernité, décalage et déférence.

Son seul accessoire ? Le livre de la pièce. Celle de Gremaud, pas celle de Racine. Le petit ouvrage de couleur crème, où le titre se détache en grosses lettres rouges, sert de houppette pour Hippolyte, de couronne pour Phèdre et de barbe pour Théramène, tout en simulant la toge de Thésée sur son épaule.

Romain Daroles joue tous les personnages. Œnone a un accent marseillais et aime Bourvil. Hippolyte ne dépareille pas avec les ados présents en nombre dans la salle. Théramène, fatigué par son grand âge, halète derrière sa barbe. Panope tente d’attirer l’attention en coulant des œillades enjôleuses au public lors de ses rares interventions. Mais non, décidément, Racine ne lui a pas donné beaucoup de texte et on lui fait comprendre qu’elle doit sortir de scène. Elle s’exécute en renâclant. Phèdre, stature altière mais expression légèrement ridicule, traîne l’amour honteux qu’elle éprouve pour Hippolyte comme un bagnard son boulet, concentrée sur ses multiples tentatives de se donner la mort. Enfin, Thésée est un macho à la démarche de cowboy et à la bêtise viriliste et revancharde. Il revient des enfers en hurlant « Back from heeeeeeeeell ! » tel un rappeur hardcore new-yorkais.

On rit, on découvre, on apprend, on savoure, on part en voyage dans l’imaginaire de la mythologie, de Racine et de Gremaud. Une superbe réussite qu’Eglantine était contente de partager avec nous et son ami Calixte.

Il y a quelques années, alors qu’elle tentait tant bien que mal de rattraper ses cours de français, elle devait lire Phèdre. Je cherchais alors une solution pour éviter la fatigue de la lecture. J’avais trouvé la vidéo de ce spectacle. Elle n’avait finalement jamais lu la tragédie de Racine mais s’était régalée de cette comédie, au demeurant fort instructive. Elle en avait gardé un si bon souvenir qu’il était hors de question de rater son passage au théâtre d’Antony.

Et, pour ne rien gâcher à notre plaisir déjà complet, le livre est offert à tous les spectateurs de la pièce. Tout le monde pouvant lire en chœur les deux dernières pages. Le jeu se transmet à la salle. Chacun devient acteur. Les cheveux gris comme les collégiens et lycéens venus en nombre avec leurs professeurs ce soir, donnant tout son sens au spectacle vivant et au partage qu’il génère. Oui, les ados sont bruyants, mais les entendre rire, réagir et interagir avec l’acteur fait partie de la vitalité nécessaire à la culture. Celle-ci ne doit pas être un sanctuaire mais un lieu de vie.

La différence invisible

Je tombe régulièrement sur des articles qui expliquent que les parents d’aujourd’hui imaginent tous que leur enfant est HPI (haut potentiel intellectuel), qu’ils cherchent des explications plus baroques les unes que les autres pour montrer que leur enfant est différent, mérite plus d’attention. Bref, les parents sont des enquiquineurs qui surprotègent leur descendance.

Je tombe rarement sur des articles expliquant le parcours du combattant d’un enfant neuro-atypique et de sa famille. Quand Eglantine a commencé à souffrir de douleurs et de fatigue chroniques, nous ne connaissions rien au sujet. Aujourd’hui, j’avoue ne toujours pas vraiment comprendre ce qui la rend si différente.

Mais en ai-je vraiment besoin pour l’accompagner ? Petit à petit, nous trouvons ce qui lui fait du bien. Nous éclipsons au maximum ce qui la met en difficulté pour éviter cette fatigue qui peut la clouer au lit plusieurs mois.

Et je me rends compte que j’ai renoncé à expliquer ce qu’elle a. D’abord parce que, comme je viens de l’écrire, je ne sais pas vraiment. Ensuite parce que c’est très difficile à entendre pour la plupart des gens. Même des gens très proches. Même des gens bienveillants.

Eglantine appartient surtout à une catégorie de personnes qui souffrent d’une différence invisible.

C’est d’ailleurs le titre d’une bande-dessinée que nous avons découverte à l’automne. La différence invisible, de Mademoiselle Caroline et Julie Dachez.

Une jeune femme de 27 ans découvre qu’elle a un trouble du spectre autistique (TSA) de type syndrome d’Asperger. Elle comprend mieux sa sensibilité au bruit, à la lumière et pourquoi les interactions sociales, les transports en commun et plein d’autres aspects apparement anodins de la vie quotidienne la fatiguent énormément.

Eglantine a toujours des boules quies et des lunettes de soleil dans son sac. Elle a aussi un casque anti-bruit.

Évidemment, elle n’est pas le double dessiné d’Eglantine. Beaucoup de points communs et de grandes différences. Car Marguerite, dans la BD, a pu suivre des études et décrocher un emploi dans une grande société alors qu’Eglantine suit une scolarité chaotique depuis quatre ans.

Mais j’y retrouve les gens qui pensent que ça peut se soigner, qui m’expliquent que, quand on veut on peut.

Je pense aussi à ceux qui, apprenant qu’elle était au fond de son lit depuis un, deux, trois, quatre mois ou plus me demandaient s’il ne faudrait pas l’obliger à sortir. L’action entraîne l’action. A force de larver ainsi, forcément, elle se complait dans la paresse et l’inaction.

J’ai en tête toutes ces personnes aussi qui « ne la trouvent pas si mal ». Parce que, quand elle va bien, Eglantine semble en pleine forme. Elle s’enthousiasme comme tout le monde. Elle a une conversation intéressante, de l’humour et une curiosité infinie.

Heureusement, nous avons trouvé dans son école une équipe de professeurs compréhensifs, qui savent adapter leur enseignement aux contraintes d’Eglantine pour l’aider à développer son esprit, enrichir ses connaissances et l’accompagner pour rentrer au mieux dans le moule d’un système éducatif prévu exclusivement pour des neuro typiques.

Des professeurs qui sentent quand elle est épuisée, qui proposent des solutions pour l’aider, qui nous guident dans les méandres des PAI et des aménagements d’épreuves pour le bac.

Tout va tellement mieux quand cette différence invisible est reconnue et acceptée. La BD passe d’ailleurs petit à petit d’un noir et blanc austère ponctué d’un rouge agressif, à des cases colorées et joyeuses.

On prend cette liste et on cherche les mêmes critères pour les études d’Eglantine.

Cette différence invisible, c’est toute la magie d’Eglantine depuis qu’elle est née.

Féminisme à travers les âges

J’aimerais ce soir réussir à associer un auteur norvégien du XIXè séché et une autrice, actrice et metteuse en scène du XXIè siècle (même si, comme moi, elle est née au XXè). Le rapport ? Un hasard du calendrier et la place des femmes dans la société.

J’ai terminé, hier, la lecture d’Une maison de poupée de Henrik Ibsen. J’avais découvert ce monument culturel norvégien lors de ma visite de l’exposition Munch au Musée d’Orsay en novembre. J’avais acheté le livre à la boutique du musée, avais entamé les premières pages, puis l’avais oublié dans un coin.

Je l’ai repris cette semaine. D’abord scandalisée par la vision de la femme dans les premières scènes, j’ai ensuite découvert toute la complexité de Nora, ses choix, ses sacrifices et ses désillusions derrière une joie de vivre commandée. Telle une poupée guillerette, elle chante et danse pour son mari Torvald, qui ne lui prête pas plus de cervelle qu’à une alouette ou un écureuil. Petits surnoms dont il accable amoureusement cette femme qui répond à tous ses désirs et à toutes les convenances. En façade en tout cas.

Puis, trahie et incomprise, rejetée et méprisée, elle finit par rejeter cet homme qui ne l’aime pas pour ce qu’elle est mais pour ce qu’elle représente, poupée entre ses mains après avoir été celle de son père. Je ne connaissais rien d’Ibsen. Je ne m’attendait pas à la fin de la pièce. Car, loin de se jeter dans les bras de son mari après que la tempête se soit éloignée, elle décide de le quitter sans sommation. Elle veut se forger ses propres opinions et agir pour elle-même.

J’ai été joyeuse, voilà tout. Et tu as toujours été si gentil pour moi. Notre foyer n’a jamais été rien d’autre qu’une salle de récréation. Ici, j’ai été ton épouse-poupée, tout comme à la maison j’étais l’enfant-poupée de papa. Et mes enfants, à leur tour, ont été mes poupées.

A peine avais-je fermé ce livre que je décidais d’aller voir Féministe pour homme, le spectacle de Noémie de Lattre qui jouait ce soir au théâtre d’Antony. Je n’avais pas été très motivée au départ par le côté féministe de cabaret (satin, paillettes et plumes rose pastel), mais tout le monde au théâtre m’en disant le plus grand bien, nous y sommes allés ce soir.

Noémie de Lattre dans Féministe pour homme
Photo de François Fonty
prise sur le site de L’Azimut

Noémie de Lattre a de l’énergie, de l’humour, de la souplesse et une belle paire de seins. Elle a aussi un sacré régime de parole et débite anecdotes et chiffres du sexisme ordinaire à un rythme effréné. Elle vise juste et sait alterner légèreté et profondeur pour faire passer son message engagé. Elle cadence son spectacle de jingles dansés, pseudo Beyoncé blanche et parisienne. Elle assume ses formes, son âge et son histoire, tout en invitant sur scène toute la diversité des femmes.

Si Ibsen émancipe son héroïne avec violence (elle quitte mari et enfant sans rien garder de sa vie avec eux), Noémie de Lattre lutte, elle, pour l’égalité des hommes et des femmes, contre le patriarcat mais sans stigmatisation des hommes. Elle aborde la linguistique et la grammaire, la charge mentale, la place de la femme dans l’espace public, la vision de la mère dans la société, l’objectification de la femme tout comme le plaisir sexuel et les caractéristiques du clitoris.

Quand tu veux insulter une femme, tu la traites de pute. Quand tu veux insulter un homme, tu le traites de fils de pute. C’est la double peine !

Mais comment s’appelle le client d’une pute ? Noémie de Lattre propose de lui inventer un mot, qui pourrait devenir une insulte, lui aussi.

Ou encore, le sexisme c’est de dire « une femme, c’est bien, un homme, c’est mieux ».

D’Ibsen à Noémie de Lattre, le féminisme n’est pas un sujet nouveau, ni récent. Et il n’a pas fini de faire parler de lui. Tant mieux si c’est avec autant de plaisir que ces deux auteur.ices.

 

 

Monnet-Mitchell – Dialogue des couleurs

Je ne sais plus quel âge j’avais la première fois que j’ai visité une exposition. J’étais en primaire. Une sortie scolaire. J’ai été subjuguée par les peintures de Modigliani que nous étions allés voir. Les couleurs. Les longs cous. Les yeux vides. Puis j’ai mis très longtemps avant de retourner voir des œuvres d’art. J’en garde un certain décalage, un sentiment de retard perpétuel de connaissance et une soif de découvrir. Car rien n’est plus émouvant que de voir des œuvres d’art de ses propres yeux. Les toiles vibrent. Il se passe réellement quelque chose.

Vue sur la fondation Louis Vuitton en arrivant à vélo

J’avais un peu de temps ce matin après mon travail au théâtre, avant de rejoindre une cousine d’Olivier pour un café aux Batignoles. J’ai fait un détour par la fondation Louis Vuitton pour visiter l’exposition Monet-Mitchell dont les couleurs chatoyantes de l’affiche m’attiraient depuis des mois. Peu de file d’attente, même sans avoir réservé d’entrée. Contrôle des sacs, gourde consignée. Casque et batterie du vélo au vestiaire. Tout est fluide. Il n’y a pas foule.

Tout de suite, les toiles de Monet et Michell entament une conversation picturale. Le choix des vis-à-vis est judicieux. La douceur suave de Monet. La fougue éclatante de Mitchell. La foule est clairsemée. On peut profiter des perspectives qui nous plongent dans un monde onirique, vibrant, sensationnel.

Je garde une préférence pour Monnet, ses agapanthes ondoyantes et ses nénuphars éclatants. Les reflets ondulants du bassin. Les branches du saule qui s’écrasent au sol en cascades colorées. Les gestes de Mitchell sont plus nerveux et plus abstraits. Les lignes se cassent en pointes. Le paysage ne se devine pas, il finit par nous imprégner sans pour autant donner la possibilité de le décrire.

Le velouté des pastels qui accompagnent les poésies de Jacques Dupin apportent un peu de répit dans l’impétuosité de Mitchell. Je suis sous le charme.

Dans chaque salle, les tableaux de Monet palpitent sous les bleus, les mauves, les verts, les jaunes, les roses et les oranges alors que les œuvres de Michell imposent leurs couleurs vives qui sautent, coupent, trépignent et carillonnent, remplissant l’espace d’une énergie qui dynamise le dernier Monet. Ce Monet qui s’est affranchi des limites de l’espace et des perspectives pour choisir la couleur et la lumière, sans véhémence, tout en fluidité.

Glycines, 1919-1920
Le triptyque de L’Agapanthe (1915-1926) réuni pour la première fois.

Enfin arrive la salle de La grande vallée. Une série de tableaux immenses de Joan Mitchell. Endeuillée, elle peint la vallée des jeux d’enfants de son amie compositrice Gisèle Barreau. Pourtant, ce n’est pas la mort que l’on côtoie mais bien la vie, dans un hymne joyeux et foisonnant. On a envie de s’allonger dans cette Grande vallée merveilleuse où dominent le bleu et le jaune.

Il est déjà l’heure de partir. Je n’aurai pas le temps de voir la rétrospective consacrée à Joan Mitchell au rez-de-jardin. Heureusement, j’ai fait le plein de couleurs. Suffisamment pour affronter la pluie qui va rythmer le reste de la journée.