Sur la route du ski, l’herbe est nue. Aucune trace d’un quelconque animal ayant traversé le manteau blanc de l’hiver. Les nuages ont éteint les reflets ambrés de la forêt, les verts bronze des troncs qui nous accompagnaient sous le soleil. Le ciel est bas. Dans l’air froid, enfin, quelques flocons. D’abord légers, presque indicibles, il s’épaississent peu à peu, sont plus nombreux.
Depuis la fenêtre arrière de la voiture, taraudée par le mal des transports, je suis des yeux les têtes dénudées des arbres qui peu à peu blanchissent. La montagne se fait Parnasse où les muses s’amusent à créer de la poésie dans les fondus de grisaille.
Il faudra finalement s’arrêter pour chausser les chaînes et retrouver un monde plus prosaïque fait de valises à décharger, de forfaits à acheter et de skis à louer.
Un arbre. Un lampadaire. Et la nuit noire de l’hiver. Les branchages ressortent en négatif, lignes blanches qui tendent leurs flèches vers l’ombre du néant. Des vies qui se croisent et s’écartent, chacune tendant vers son propre but, donnant naissance à son propre chemin, ses propres idées. Pourtant, les racines restent communes et le tronc soutient l’ensemble. Le désordre n’est qu’illusion. De ce fouillis végétal naît une beauté qui m’interpelle.
C’est une belle meulière aux volets turquoises, entourée d’un jardin à l’anglaise. Végétation foisonnante, même au cœur de l’hiver, quand la nature dort sous la grisaille. En ce matin glacial, alors que je pousse le portail pour entrer mon vélo, un rayon de soleil, ténu, fugace mais intense, attire mon regard.
Savoir regarder, c’est réussir à s’émerveiller des choses simples qui nous entourent.
Choses simples, cet entrelacs de branches et de feuilles ? De mon point de vue, oui. Car je n’ai qu’à ouvrir les yeux pour en profiter. Comme la majorité des humains, la nature me semble simple, parce qu’elle est là. Ne dit-on pas, pour quelque chose de facile, que c’est naturel ? Elle est naturellement douée, il est naturellement drôle. C’est inné, c’est facile, c’est naturel.
On sait pourtant aujourd’hui que la nature est bien plus complexe que le simple regard émerveillé que nous posons sur elle. Nous, les humains, la domptons toujours plus, nous l’exploitons à notre service. Moi la première, qui vit dans un confort douillet, baigné de technologie. Celle que j’utilise notamment pour photographier et partager mes mots. Complexe, elle nécessite des processeurs puissants, des matériaux rares et chers que des femmes et des hommes sont allés extraire, sur lesquels d’autres humains ont longuement réfléchi pour réussir à créer cette technique avancée. Cette complexité me parle parce que je la connais. Je me reconnais dans ces humains qui la fabriquent et dans ceux qui l’utilisent.
Sous la simplicité de la nature se cache également une force complexe et sophistiquée. Quand je regarde ce jardin, j’oublie que sous la terre s’étend un réseau de racines, à l’image des relations entre les êtres vivants, les arbres, les plantes et les autres animaux, dont l’humain commence à peine à prendre la mesure.
Je regarde cet arbuste devant la belle meulière, la grille turquoise, le rayon de soleil. Et mon esprit vagabonde sur tous les possibles de la vie. Regarder, s’émerveiller, penser… une porte ouverte vers la création.
Quand je repars un peu plus tard, le soleil n’illumine plus le feuillage. La magie du moment est passée. Il me reste cette photo. Et ces impressions volatiles que je partage avec vous.
J’ai découvert cette semaine une citation de Christian Bobin qui illustre bien ma Tasse de Thé quotidienne.
Le bout du monde et le fond du jardin contiennent la même quantité de merveilles.
A l’heure de préparer le dîner, je me retrouve face à mon tas de compost qui s’élève de jour en jour. J’ai trop froid pour avoir envie de traverser le jardin pour jeter tout cela dans le grand composteur derrière l’arbre de Judée.
Les épluchures s’accumulent. Les racines de poireaux. Les feuilles de thé infusées. Les fleurs fanées d’un dîner passé.
Mon grand bol en terre cuite noire de Marginea, rapporté de Roumanie lors de notre retour en France, suffit d’ordinaire à contenir quelques jours de déchets compostables. Ces temps-ci, il déborde sur un plateau ramené de Turquie. Rien d’autre qu’un plat rond, avec un bord assez haut, pour préparer normalement de délicieux Su Böregi. Je ne sais pas cuisiner les Su Böregi mais j’adore ce plat.
Ainsi, comme le bout du monde est trop loin, comme le fond de mon jardin a sévèrement refroidi, je trouve aujourd’hui des merveilles au cœur de l’accumulation de mon compost.
L’entrelacement des verts et des blancs, rehaussé de touches noires, les pompons blancs de la gypsophile m’évoquent un jardin enchanté et joyeux, un printemps au cœur de l’hiver, une échappée lumineuse dans la morosité de janvier.
Comme le dit Belinda Cannone dans son livre S’émerveiller qui traîne sur ma table de nuit depuis quatre ans :
L’émerveillement résulte du regard désirant posé sur le monde.
Cette Tasse de Thé est l’expression de mon regard désirant sur le monde. Et sur mon compost.
Centre commercial un vendredi de janvier. Fin d’après-midi. Garer la voiture sur un parking gris au milieu des voitures mouchetées de neige fondue, sales, boueuses.
Fermer la portière et être saisie par le ciel. Quelques nuages aux teintes mauves derrière lesquels transparaît la soleil. La ligne à haute tension qui accompagne l’énergie des derniers rayons. Les silhouettes des arbres qui dansent dans l’ombre, leurs branches tendues vers les nuées, comme les bras de danseurs en transe à la fin d’une fête.
Un ciel de banlieue et c’est tout un monde qui se découvre.
La pleine lune est envoûtante. Elle aimante et fascine. Diffusant sa lumière blanche sur les nuages moutonnant autour d’elle, le rond éclatant me subjugue.
La photo, prise avec mon téléphone, n’est pas de très bonne qualité. Mais j’espère réussir à partager cette douce magie nocturne .
mélancolie blanche sur les branches décharnées Vénus de la nuit
Hortense et son amie s’emparent des balançoires alors que le collège est fermé ce lundi.
La photo du lundi
Une journée de vacances en plus. Le collège est fermé ce lundi pour cause de journée pédagogique. Le parc est clairsemé. Quelques lycéens musardent, des lecteurs s’égrainent sur les bancs ensoleillés, Hortense et son amie Camille s’emparent des balançoires.
Leurs ombres vont et viennent sur le sol alors que leurs rires résonnent sur le ciel limpide.
La photo du lundi trouve son inspiration dans une plume tombée dans l’herbe.
La photo du lundi
Choisir le noir et blanc au lieu du vert lumineux de l’herbe baignée de rosée, les nuances de gris, c’est focaliser l’œil sur la texture de l’herbe et la douceur de la plume. Lignes végétales courbées sous le poids de gouttelettes aériennes. Nid aquatique d’une plume dormant dans le calme d’un matin d’hiver où tout, pourtant, ébruite le printemps. Poésie duveteuse des panaches épars, accrochés aux branches conifères et jonchant les herbages perlés.
La plume naïade distille sa poésie. Harmonie des sous-bois où pépient les premiers oisillons.