Le puzzle

D’un tableau de Matisse à une ruelle japonaise miniature, le jeu d’assemblage se transforme en voyage intérieur, révélant le pouvoir apaisant et presque magique de la création.

On a commencé ensemble aux vacances de Noël. Les nuit qui boulottent des journées grises. Le froid qui s’insinue jusque sous les couvertures. Un temps à s’offrir des cadeaux, partager des chocolats et faire des puzzles.

1000 pièces étalées sur la table de la salle-à-manger. Une reproduction de La desserte rouge de Matisse. Beaucoup de rouge, donc. Des centaines de pièces similaires dans lesquelles on cherche un indice, un éclat de jaune, de bleu ou de vert qui permettra, non pas de le placer sur tout ce vide qui attend le puzzle, mais dans les bols où nous avons d’abord trié les pièces.

Le graal, au commencement, ce sont les bords. On se concentre sur la forme. On explore la matière à la recherche des lignes droites. On s’imagine les emboîter facilement. Mais la bordure se dessine par touches. Il manque des morceaux. Il faut fourrager encore et encore les tas de pièces colorées, tenter d’assembler, se lasser, revenir. Une hantise nous taraude, la pièce qui manque.

On s’y met tous. Ensemble ou à tour de rôle. On éprouve nos stratégies, aiguise nos sens, crée des grappes disposées approximativement sur le grand panneau de bois blond où s’étale le puzzle. Pratique ce panneau, on pourra le glisser sous le canapé au moment de partager les généreux repas de fête.

Olivier et Eglantine sont les plus déterminés, passionnés par le processus de recherche, accrochés à la résolution du problème, stimulés par ce casse-tête géant. Hortense s’entiche du paysage sur lequel s’ouvre la pièce. Ce petit coin de verdure qui permet d’échapper à la suffocation du rouge, au poids de l’intérieur. Moi, j’égrène ici un citron, là le col d’un vase, ou une courbe du visage.

Finalement, Eglantine s’approprie le puzzle, l’examine en pyjama avant de prendre son petit-déjeuner, partage tout un après-midi avec les pièces rouges légèrement teintées de bleu pour donner vie à la nappe et à la tapisserie, niche une dernière pièce dans un coin du tableau avant d’aller se coucher.

Le puzzle est terminé avant la fin des vacances. Il reste exposé sur la table, réussite flamboyante, étourdissement de couleurs que l’on démontera ensuite, pièce par pièce, pour le ranger dans sa boîte. Fin des vacances.

Aux dernières vacances, Eglantine n’est pas partie au ski avec son père et sa sœur. Elle a trouvé dans une boutique parisienne une nouvelle sorte de puzzle, un Book Nook. Une miniature de ruelle japonaise illuminée, maquette en trois dimensions, format serre-livres qui s’insère facilement dans une bibliothèque. Quand bien même celle-ci est une simple étagère dans un studio d’étudiante.

Elle a assemblé les minuscules pièces. Minutieuse et délicate. Elle a peint, superposant les couches pour obtenir le bon résultat, emboîté et collé. Elle a monté, relié et branché le circuit électrique. Envahissant à nouveau la grande table. Trois jours de concentration extrême avant d’allumer la lumière. Plongeant dans monde imaginaire qui semble nous inviter à déambuler au milieu des librairies et des chats indolents sous la clarté dorée des lampadaires. Un petit miroir de biais au fond de la boîte donne l’illusion d’une perspective infinie. C’est délicieux, hypnotique, onirique.

Eglantine est rentrée chez elle reposée et radieuse. Sa ruelle magique est calée au milieu de ses bouquins, voyage immobile, telle une métaphore de la lecture qui ouvre sur des mondes illimités.

L’oral blanc de français

Quand des révisions bien organisées portent leurs fruits

L’oral blanc de français, Hortense, y a travaillé pendant des semaines. Elle y a consacré une bonne partie de ses vacances. S’est organisée pour ne pas avoir à réviser pendant son séjour au ski avec son père. Nous l’avions rarement vu s’investir autant.

Des textes truffés de couleurs. Des mots surlignés, soulignés, entourés, pointillés. La Boétie, Flaubert, Marivaux et l’abbé Prévost disséqués à coup de feutres. Des fiches organisées en grandes idées colorées. Des accordéons de feuilles A4 se dépliant en fresques d’explications, de références et de concepts incontournables.

La veille, l’angoisse l’a envahie. Sentiment de ne plus rien savoir. Tentation d’apprendre par cœur pour que ses méninges cessent de s’embrouiller. Désir de caser toutes les belles phrases de la prof, celles qui sont si bien tournées qu’il semble impossible de les formuler autrement.

On enchaîne les parties de Dooble pour libérer son cerveau qui tourne en boucle sur le Discours de la servitude volontaire, L’éducation sentimentale et Manon Lescaut. Elle nous atomise. Ça la soulage.

Et puis une bonne nuit de sommeil. Les dernières heures avant l’épreuve, dans la matinée qui s’écoule trop lentement, ses mots à elle qui se libèrent. Je l’écoute me résumer tous ses textes. Parole fluide des sujets maîtrisés. Elle se rassure un peu.

Devant le lycée, elle retrouve les amis qui sont déjà passés. Rires sonores du stress, le sien qui monte en flèche, le leur qui retombe doucement.

Enfin, un message vocal sur le téléphone pour dire le soulagement de l’épreuve terminée et le bonheur des commentaires favorables de l’examinatrice.

Le prochain oral, ce sera le vrai, celui du bac. Pour le moment, elle relâche la pression avec ses amies. On parlera peut-être un jour des caleçons Calvin Klein…

Elle a retrouvé le sourire et son humour décapant.