Les pêcheurs du Bosphore

Sur les bords du Bosphore, une forêt d’hommes étire ses longues cannes à pêche flexibles au-dessus des eaux scintillantes. Derrière eux, des seaux sont suspendus à autant de trépieds où poser leur gaule le temps d’une pause. Buissons à trois pieds en lisière de ce monde à part.

Pêcheurs dans l’ombre d’Anadolu Hisarı

Ils sont déjà nombreux, au matin, quand les rayons du soleil rasent les toits endormis de la ville. Ils arrivent par petites grappes sur la rive asiatique de la ville à cheval sur deux continents, cigarette à la bouche, matériel soigneusement plié dans des sacs similaires à ceux des tireurs, habillés de noir, bottes en caoutchouc. Leurs silhouettes dessinent un théâtre d’ombre dans le contre-jour d’une percée sur le Bosphore, entre les murs épais d’une antique forteresse et ceux en bois des yalı, ces maisons traditionnelles qui colorent les rives d’Istanbul. 

Les yalı le long du Bosphore

Les chats attendent non loin, faussement désinvoltes, prêts à saisir un poisson. Comme ce félin réfugié dans le jardin d’une mosquée, conservant fermement sa prise dans sa gueule, alors qu’une poignée de congénères le poursuit. Les flâneurs du dimanche, amusés et curieux, observent la scène. Réussira-t-il à garder pour lui seul son énorme poisson ? 

Tout comme les chats, sur ces quais de la rive européenne d’Istanbul, les pêcheurs ne prêtent aucune attention à la foule déambulant entre les restaurants huppés et les petits cafés de quartier. Bercés par l’incessant clapotis des vagues, leurs regards se perdent dans le ballet des bateaux. Coques de noix des petits pêcheurs, bateaux taxi, yachts luxueux, vapör (bateaux-bus) et autres embarcations dessinent des trajectoires aléatoires alors que les immenses carcasses de métal des cargos gardent le cap en direction de la mer Noire ou de celle de Marmara. 

Vue sur le Bosphore depuis Bebek, rive européenne

Un pêcheur remonte sa ligne. Mouvement souple du moulinet à la mécanique impeccable. Il dépose trois reflets d’argent dans son seau avant de relancer sa ligne d’un geste ample. Derrière lui, la ville vibre des klaxons des voitures et du brouhaha de la foule, de la musique des cafés et du chant d’un guitariste de rue. Pour lui, ce sera friture au prochain repas.

Battre les coeurs au rythme du fado

J’ai lu cette citation un jour, en introduction d’un article d’un sociologue sur les pathologies du travail.

« De partout monte le sentiment qu’inexorablement, le monde s’obscurcit. Et à ce sentiment répond, en écho, une aspiration diffuse à la beauté. »  Monchoachi

Quelques jours après, je suis allée voir Bate Fado, de Jonas & Lander. Du fado dansé.

Trois ans et demi au Portugal et je n’en avais jamais entendu parler. Pour des raisons géographiques, nous connaissions surtout le fado de Coimbra, chanté par des hommes. Nous avions également découvert la voix envoutante de Mariza lors d’un concert à Aveiro. Nous étions jeunes, elle aussi. Sa carrière n’a cessé depuis de se renforcer et sa notoriété de traverser les frontières. Mais voilà que je m’égare dans le vertige des souvenirs. Conséquence de cet art du fado qui chante les vibrations de la saudade, cette mélancolie rêveuse des Portugais ?

Le fado, à l’origine, était dansé. Ou plutôt « battu » comme l’indique le nom du spectacle. Rythmé par le martèlement puissant des talons épais des bottines cavalières. Neuf artistes, deux femmes, sept hommes. Guitares classiques et guitares portugaises, basse et ukulélé emplissent l’espace d’une soirée la salle de La Piscine (un des trois lieux de l’Azimut). Mélodies entêtantes, harmonies douces ou charivari, langoureuses comme un long voyage un bateau, tristes comme la perte d’un ami, brutales comme une tempête ou allègres comme une journée de carnaval.

Deux danseuses, deux danseurs, quatre musiciens et le fadista, le chanteur de fado, Jonas. Une voix puissante qui donne la chair de poule. Et qui, lors de la reprise finale, sait entraîner son public francophone à partager la saudade grâce à une chanson d’Edith Piaf. Et c’est toute la salle qui rejoint le fadista en reprenant en chœur Padam, padam, padam, ce petit refrain gravé dans toutes les mémoires. Ou comment faire vivre à des Français l’ambiance d’une soirée de fado portugaise, quand toutes les générations chantent ensemble les paroles du fadista.

S’il reprend les codes traditionnels du fado, allant fouiller les archives pour en retrouver les pas de danses originels, Bate Fado n’a rien d’un spectacle folklorique. Les musiciens ont des airs des rocks stars ou de marins au long cours, les danseuses ont des caractères forts, une présence presque animale qui vient compléter le velouté de certains hommes, dans des chorégraphies aux teintes presque érotiques.

Et il y a Lander, le danseur vedette, à l’origine du projet avec Jonas. Petit et vif, il irradie la scène de mouvements à la rapidité quasiment mécanique qui rappellent Les temps modernes de Charlie Chaplin.

Enfin, il faudrait parler de ce kiosque de lumière, point de départ à toutes les rêveries dans lesquelles nous emmène cette troupe joyeuse, de l’humour festif qui sous-tend le spectacle ou des références au métissage du Brésil et du Portugal dans la naissance du fado.

Quand on sait que le fado était un des rares moyens d’expression sous la dictature de Salazar, les paroles de Monchoachi résonnent d’autant plus avec ce très beau spectacle de Jonas & Lander. Il apporte de la beauté et de la lumière. Une joie qui fait battre les cœurs.

Image issue de l-azimut.fr, © José Caldeira

Garder un œil délicat sur la vie qui passe

C’est une petite boutique à l’angle d’une rue pavée, sertie d’un boulanger et d’un traiteur. Dans la vitrine étroite, des lunettes aux montures brillantes ou sobres, lignes fines ou épaisses, formes rondes, ovales, rectangulaires voire hexagonales qui rappellent des cours de géométrie, des couleurs chatoyantes, des nacrés translucides, des noirs sévères et quelques modèles enfant.

Assise derrière son bureau blanc, l’opticienne a des airs de Julia Robert. Ondulations rousses d’une chevelure impétueuse. Son visage est réhaussé d’une paire de lunettes aux larges verres rectangulaires enchâssés dans une monture diaphane couleur sable. Deux clientes sont déjà assises dans la petite boutique alors que j’y entre avec ma maman.

Accrochée à mon bras, elle craint une perte d’équilibre. Un ciel d’orage violet et jaune ecchymose la moitié de son visage, une fine suture adhésive barre le coin de son œil, ses lunettes tombent en travers de son nez. Elles ont perdu une branche lors d’une bataille avec le bitume. L’opticienne accueille avec bienveillance le récit des déboires de maman qui s’assoit sur la banquette rouge alors que continue la longue litanie de ces vieillesses aux vues défaillantes.

Elle termine d’abord de réparer les lunettes de la dame assise sur la même banquette que maman. Ses cheveux argentés semblent sourire autant que son visage quand elle quitte la boutique d’un pas guilleret. Puis l’opticienne reprend sa conversation avec une dame si petite que, assise sur la chaise en face du bureau, ses pieds touchent à peine le sol. Un long turban noir enserre un visage très doux à l’opalescence surannée. « Dire qu’avant je courais » soupire-t-elle en soulevant sa canne, le regard tourné vers maman. Complicité de vieilles dames amenuisées.

La dernière ordonnance a plus de douze ans. L’octogénaire se débrouille depuis longtemps avec des lunettes achetées en grande surface. Elle ne se souvient plus avoir porté des verres progressifs. « Vous arrivez à lire avec ces lunettes ? » lui demande l’opticienne. La vieille dame n’a jamais appris à lire mais elle peut voir les lettres, oui, bien-sûr. Alors l’opticienne lui parle couture et broderie. Le visage de la grand-mère s’illumine. Ça oui, elle connaît. Et elle a bien besoin de ses lunettes pour ce genre de travaux.

Malheureusement, la facture est finalement trop élevée. La vieille dame doit demander à son fils. Petit bout de vie qui laisse entrevoir les galères, elle se dirige vers la porte, la dignité dressée sur sa canne.

Le téléphone sonne. L’opticienne prend le temps de répondre, retrouve le client dans sa base de données. La dernière paire de lunette date de six ans. On devine que l’interlocuteur est âgé. Pourtant, il est surpris d’apprendre que son ophtalmo est parti à la retraite depuis plusieurs années. La vieillesse semble loin de l’avoir envahi.

Maman, elle, s’y noie à petits bouillons.

Heureusement, l’opticienne a le même modèle de lunettes que celles de maman. Elle fixe les verres sur la nouvelle monture. Ils ont gardé quelques rayures de la chute mais ses lunettes tiennent désormais fermement sur son nez. Demain, je l’emmène au pôle ophtalmologique le plus proche pour une nouvelle ordonnance.

Je ne comprends pas bien la multiplication des opticiens à tous les coins de rues et leurs rayonnages kilométriques à la blancheur aseptisée. A-t-on vraiment besoin d’avoir plus d’opticiens que de boulangers au kilomètre carré ? Mais l’opticienne de ce matin m’a réconciliée avec ce commerce. Elle avait la couleur d’une chronique de Laure Adler et la douceur d’un roman de Foenkinos. Un personnage qui garde un œil délicat sur la vie qui passe.

La chambre d’étudiante

La chambre d’enfant d’Eglantine accueillait facilement ses amies. On posait un matelas au sol. On entendait les rires étouffés derrière la porte alors qu’elles auraient dû dormir depuis longtemps. Puis la chambre s’est tue.

Antre des douleurs et de cette fatigue accablante, elle n’a plus hébergé qu’une longue solitude. Seule concession à l’adolescence, la sédimentation des objets. Les cours qui s’empilent. Les tas de vêtements. Les piles de livres et les boîtes de jeux qui prennent la poussière. Et toujours Eglantine au fond de son lit, enfouie sous ses couvertures, un doux sourire accroché aux lèvres. Sensation de temps suspendu dans une parenthèse pas vraiment enchantée.

Mais la chambre ne fait pas le moine. Si, tel un lac, elle restait impassible en surface, les petits cailloux jetés dans l’eau au fil des années avaient nourri un tourbillon vital. Il ne manquait qu’une impulsion pour que cet élan prenne son envol.

Un nouveau traitement, le bac, une inscription à la fac et voilà désormais la chambre d’étudiante.

Une petite voix résonne en moi. Mes chers parents, je pars, je vous aime mais pars… Je ne m’enfuis pas, je vole… Églantine aimait jouer cette chanson au piano, à une époque où elle ne quittait même plus la maison pour aller en classe.

Aujourd’hui, elle vit toute la semaine dans sa chambre d’étudiante. Elle appelle de temps en temps. Ramène son linge sale le week-end et repart le dimanche soir avec des petits plats maison – sauf quand, vraiment, je n’ai pas envie de cuisiner.

Sa chambre est le nouveau cocon à partir duquel elle rayonne. Elle rejoint ses cours à pied, au rythme tranquille de sa nouvelle amie Roxane et de sa chienne guide, Speed – qui porte très mal son nom. Bientôt, elle déménagera dans la nouvelle résidence dédiée aux étudiants de sa licence, à cinquante mètres du bâtiment de leur institut. Les travaux seront terminés dans quelques semaines. La chambre d’étudiante, c’est le vrai début de sa vie d’adulte. C’est un ailleurs, c’est une chambre avec vue… sur l’avenir.