Porte ouverte sur l’été

Faire naître sous mes pinceaux une porte ouverte vers l’été alors que la pluie crépite sur la fenêtre.

Le trait de crayon se pose sur la toile immaculée. Puis la première couche de peinture, Diluée, transparente, pour placer les principales masses. Une couche après l’autre, une zone après l’autre. Pinceau épais, puis de plus en plus fin. La palette s’empâte de reliefs de couleurs.

J’ai dû abandonner la toile en cours pendant une semaine. Je l’ai reprise aujourd’hui.

Un cadeau pour une jeune femme aimant beaucoup les plantes. J’ai hâte de lui offrir. En attendant, cette porte ouverte sur les sourires de l’été illumine mon salon.

Acrylique sur toile. 55×46

Balade hivernale

Une feuille de papier, quatre tubes de peintures et quelques pinceaux. Déposer les couleurs et voir apparaître un paysage d’hiver. Se vider la tête et laisser de côté inquiétude, colère et culpabilité.

Dérouiller les pinceaux

Cet été, je me suis réconciliée avec ma palette d’aquarelle. Malgré un manque flagrant de technique, petit bonheur de poser la couleur sur le papier épais. Avec une pratique plus régulière, le résultat serait sans doute meilleur. Mais je ne réussis pas à m’astreindre à une activité quotidienne.

J’avais aussi très envie de retrouver l’acrylique. Plaisir de peindre vite, avec cette infinie possibilité de revenir sur le travail en cours, reprendre un détail, recouvrir un regret. Mes quatre tubes posés sur la table de mon petit atelier, blouse, chevalet, palette, j’entreprends de mélanger mes primaires, y ajoutant parois une touche de blanc, pour obtenir les couleurs désirées. Tâtonner un peu avant de retrouver les bons réflexes. Me laisser surprendre par certains mélanges.

Puis, petit à petit, faire courir le pinceau sur le papier épais – je n’ai pas voulu reprendre tout de suite une toile. Poser les couleurs principales. Au premier passage, alors que l’ensemble évoque un barbouillage de maternelle, je m’interroge sur le résultat final. Impression de ne plus savoir peindre.

Couche après couche, ma peinture prend finalement forme. Un bouquet de fleur pour dérouiller mes pinceaux. Un peu de douceur pour relancer les gestes.

Fantasmagorie urbaine

Aller déjeuner aux Petites Cantines Paris. Les rues balayées par les rafales de vent. Les tourbillons dorés des feuilles automnales. Traverser le 13e arrondissement en voiture (pas question de prendre les vélos en pleine tempête), longer une forêt de tours hautaines à l’architecture austère. Se garer sous des platanes dégarnis au bord du métro aérien et avoir le regard aimanté par la douceur des personnages peints sur des murs aveugles. Vision fantastique. La ville prend soudain une autre dimension.

Envie, une prochaine fois, de déambuler en deux roues dans les rues de cet arrondissement réputé pour ses fresques.

L’heure du goûter, pour le plaisir

Les pinceaux prennent la poussière dans les pots en verre. Les feuilles de papier accueillent quelques toiles d’araignées. Sous l’escalier, des toiles se fossilisent alors que les tubes de peinture sédimentent dans un panier. Je n’ai rien peint depuis plus d’un an.

Toujours quelque chose d’autre à faire. Plus urgent. Plus utile. Plus opportun.

Toujours un prétexte pour ne pas toucher mes couleurs. Trop de désordre dans l’atelier (la pièce me sert de dépôt pour tout ce qui me dérange ailleurs). Trop d’idées noires qui bouchent le ciel de mes envies. Et, à quoi bon, de toute façon, dans une heure il faudra préparer le dîner.

Il n’y a pas pire frein que celui que l’on crée soi-même. Pas le moral ? Je me plonge dans un livre, un film ou une série. Je me réfugie dans les histoires des autres. L’effervescence de la rentrée me donne envie de me blottir dans une coquille insonorisée, ou m’enfuir dans les mondes parallèles de ceux qui savent raconter des histoires.

Une soirée à remplir les formulaires. Confirmer les noms, adresse et numéros de téléphones, réécrire les dates de vaccins. Une matinée à dépouiller tête et draps (aux scouts on partage tout), commander les cahiers d’exercices, couvrir les livres, acheter les derniers cahiers.

Et puis, une éclaircie. Un moment de presque vide, un flottement et ce besoin, intense, de créer, de quitter l’envie pour le concret. Je n’ai pas d’idée en tête. Je prends un carnet et un crayon. Mes crobars m’encouragent.

J’étale les couleurs primaires et un peu de blanc sur un palette. Une feuille de papier suffira pour cette reprise. Je retrouve les gestes. Le plaisir.

Reste maintenant à continuer. Ne pas s’arrêter. Sans autre enjeu que le calme de l’esprit. Comme lorsque j’écris la Tasse de Thé. S’autoriser à créer, à son échelle, dans un entresol encombré (mais qui a l’avantage de rester frais même en pleine canicule tardive). Juste pour le plaisir.

L’heure du goûter, acrylique sur papier

A fleur de papier

J’aime le papier. Caresser les pages d’un livre. Effleurer un grain épais. Glisser sur un papier glacé. Plier un journal. Froisser un brouillon. L’odeur gourmande d’un livre neuf. Les pages jaunies d’un vieux livre de poche. Le papier bible des livres denses. La tranche cassée d’un livre plusieurs fois lu. Le brillant du papier photo. Jusqu’à l’amoncellement coloré des publicité dans la boîte aux lettres.

Je garde beaucoup de papier. Les livres s’amoncellent. Les magazines et les journaux. Des catalogues publicitaires. Des plans. Des brochures. Des cartes postales. Des tickets de parking. Des tickets de métro. Des papiers cadeaux. De vieux emballages.

Oui, le sous-sol au plafond bas et aux fenêtres étroites pprqui me sert d’espace créatif est un joyeux capharnaüm où s’entassent des trucs et des bidules, des tubes de peinture et beaucoup de papiers.

Pour calmer mon esprit ces derniers jours, je me suis enfin assise derrière la table encombrée. J’ai pris des ciseaux, de la colle et un pinceau. Et j’ai commencé à coller un peu au hasard des morceaux de papier sur le dépliant promotionnel d’une multinationale française d’ingénierie, conseil en technologies et services du numérique.

L’arbre est une femme
Collage, encre et acrylique.

Faire disparaître les chiffres et les infographies sous des morceaux de roman et les papiers colorés de catalogues publicitaires pour des vêtements et des décoration pour la maison. Construire un nouvel univers, vibrant, onirique, ouvert. S’offrir une respiration. Déployer un ailleurs inconnu avec des bouts de papier et quelques touches d’encre et de peinture.

Un besoin qui revient régulièrement ces derniers temps. Comme lorsque j’ai créé des fleurs à partir d’un livre de poche défraîchi que j’étais certaine de ne jamais relire. Deux semaines que mon bouquet de papier égaye ma maison sans flétrir.

Mon collage, lui, gondole un peu – la brochure au bleu glacé n’a pas bien supporté l’humidité de la colle. Il a pour moi le relief de ces vies qui se réinventent sans cesse.

Passer ma main sur les creux et les bosses. Sentir les bords du papier découpé sous la pulpe de mes doigts. Le papier a définitivement quelque chose de charnel qui me fait palpiter.

Être ici est une splendeur

J’ai acheté ce livre de poche à la librairie du musée d’Orsay après ma visite de l’exposition « Edvard Munch. Un poème de vie, d’amour et de mort »  en novembre. C’est à cette occasion également que j’ai découvert Une maison de poupée, de Ibsen.

Sur la couverture, une femme nue jusqu’à la taille, main droite posée sur son ventre rond, un long collier tombe au creux de ses petits seins dont les tétons ont la même couleur que les perles – au moment où j’achète le livre, je ne sais pas encore que c’est de l’ambre. La main gauche retient un drap blanc autour de son bassin, juste sur le pubis. Peau ocre sur fond vert amande. La jeune femme a les joues roses, le regard doux et large, le nez légèrement rougi les cheveux tressés sur la tête. Le visage, de trois-quarts, fixe le lecteur légèrement par en-dessous, comme pour lui dire : alors, qu’en dis-tu ?

Et le titre ! Être ici est une splendeur. Cette phrase m’a saisie. Quelques mots d’une beauté étrange qui ont tout de suite résonné en moi. Ils sont de Rainer Maria Rilke.

J’étais persuadée d’avoir lu l’auteure, Marie Darrieussecq. Pourtant, quand je regarde sa bibliographie, je ne reconnais aucun titre que j’aurais lu. Finalement, j’ai dû tellement entendre parler d’elle et des polémiques qu’elle a suscitées, que je pensais connaître ses écrits

J’imaginais lire ce petit livre en quelques heures. Il m’a accompagné deux semaines. Glissé dans mon sac, quelques pages en attendant un rendez-vous, compagnon de mes attentes.  Posé sur ma table de nuit, dernière lecture avant de fermer les yeux, gardien de mes rêves. Abandonné sur la table basse, lecture le temps d’une pause thé, ami des temps libres.

Car ce livre m’a conduite sur des chemins détournés. Marie Darrieussecq y raconte la vie de Paula Modersohn-Becker. P.B.M. ainsi qu’elle signait ses toiles. Pourtant, ce n’est pas réellement une biographie. L’auteure y partage ses impressions, ses sensations, ses supputations. Disons plutôt que c’est la promenade de Marie Darrieussecq au pays de cette peintre allemande visiblement peu connu en France. J’ai eu envie d’en savoir plus.

Sur Rainer Maria Rilke, tout d’abord. Autrichien, né à Prague, il vécut longtemps à Paris, proche de Rodin, grand voyageur. J’ai écouté des podcasts, notamment celui sur Radio France, Rainer Maria Rilke, la nécessité de la création. J’ai regardé des photos. J’ai cherché le portrait de lui peint par Paula. Il ne serait pas fini. Amitié, flirt ? Une relation intense, documentée par leurs nombreuses lettres à tous les deux.

Sur Paula Modersohn-Becker, surtout. Le livre s’ouvre sur sa maison de Worpswede, qu’elle habitait avec son mari Otto Modersohn, plus connu qu’elle de son vivant. Moins célèbre aujourd’hui. Marie Darrieussecq s’appuie sur les journaux intimes et les lettres échangées entre ami·es et famille autour des années 1900. Elle exprime également les peintures de Paula avec ses mots d’écrivaine française du XXIè siècle. Elle en fait presque une histoire personnelle.

Je suis allée voir les œuvres sur internet. Mais surtout, j’ai emprunté le catalogue de l’exposition au Musée d’Art Moderne de Paris en 2016. Ma médiathèque a un rayon de livres d’art très bien fourni.

J’ai refermé le livre depuis quelques jours et je continue de feuilleter le catalogue. Marie l’écrivaine et Paula la peintre accompagnent encore mes rêveries.

Forêt rouge

Nous sommes allées chez Rougier & Plé, acheter la toile carrée qu’Hortense avait en tête. Elle était décidée à peindre un tableau pour sa copine Marie. Marie est une petite blonde aux grands yeux bleus, un sourire resplendissant, championne d’escalade, très douée en classe, toujours gentille, douce et bienveillante. Hortense cherche parfois mais, non, décidément, elle ne trouve aucun défaut à Marie.

J’ai dû ranger mon atelier, faire de la place, libérer le chevalet, ressortir les pinceaux, les tubes de peinture et une palette pas trop utilisée. Je garde toutes mes vieilles palettes en bois, j’adore l’accumulation de la peinture. Les mélanges impétueux me plongent dans des rêveries sans fin.

Hortense a enfilé ma vieille chemise de peinture. Elle était toute fière de poser sa toile sur le chevalet. Elle avait fait choisir le modèle à Marie. Une photographie sur Pinterest. Une forêt au soleil couchant. Tout en noir et rouge. Couleurs hyper saturées. Contrastes poussés au maximum. Maman, je commence par quoi ?

Nous avons partagé quelques soirées dans l’atelier. Hortense choisissait la musique que diffusait la petite enceinte. Je me mettais en face d’elle pour travailler sur mon ordinateur. Je n’avançais pas bien vite car elle me parlait beaucoup. Des moments d’une grande complicité que j’ai énormément appréciés.

Régulièrement, je lui donnais des conseils ou lui proposais quelque chose. A elle de choisir ensuite ce qu’elle en faisait. Elle a décidé de travailler comme moi, avec seulement les trois couleurs primaires et du blanc. Elle a tâtonné pour obtenir les teintes qu’elle voulait. Et, si son tableau respecte les tons noirs et rouges de la photo, elle a su prendre quelques libertés pour y insérer d’autres touches de couleur qui lui donnent plus de force.

Maintenant que le tableau est terminé, nous sommes bien tristes qu’il quitte la maison.

Hortense a hâte de découvrir la réaction de son amie quand elle lui donnera son oeuvre, demain, au collège.

Son carnet de commande est déjà bien plein tellement nous sommes tous sous le charme de sa peinture. Le prochain tableau sera pour Juliette, la super meilleure copine de tous les temps, avec qui elle partage les mêmes passions, les mêmes musiques, les mêmes blagues, les fous rires, le badminton le mercredi et le dessin le samedi matin.

Forêt rouge
Acrylique sur toile
30x30cm

Monnet-Mitchell – Dialogue des couleurs

Je ne sais plus quel âge j’avais la première fois que j’ai visité une exposition. J’étais en primaire. Une sortie scolaire. J’ai été subjuguée par les peintures de Modigliani que nous étions allés voir. Les couleurs. Les longs cous. Les yeux vides. Puis j’ai mis très longtemps avant de retourner voir des œuvres d’art. J’en garde un certain décalage, un sentiment de retard perpétuel de connaissance et une soif de découvrir. Car rien n’est plus émouvant que de voir des œuvres d’art de ses propres yeux. Les toiles vibrent. Il se passe réellement quelque chose.

Vue sur la fondation Louis Vuitton en arrivant à vélo

J’avais un peu de temps ce matin après mon travail au théâtre, avant de rejoindre une cousine d’Olivier pour un café aux Batignoles. J’ai fait un détour par la fondation Louis Vuitton pour visiter l’exposition Monet-Mitchell dont les couleurs chatoyantes de l’affiche m’attiraient depuis des mois. Peu de file d’attente, même sans avoir réservé d’entrée. Contrôle des sacs, gourde consignée. Casque et batterie du vélo au vestiaire. Tout est fluide. Il n’y a pas foule.

Tout de suite, les toiles de Monet et Michell entament une conversation picturale. Le choix des vis-à-vis est judicieux. La douceur suave de Monet. La fougue éclatante de Mitchell. La foule est clairsemée. On peut profiter des perspectives qui nous plongent dans un monde onirique, vibrant, sensationnel.

Je garde une préférence pour Monnet, ses agapanthes ondoyantes et ses nénuphars éclatants. Les reflets ondulants du bassin. Les branches du saule qui s’écrasent au sol en cascades colorées. Les gestes de Mitchell sont plus nerveux et plus abstraits. Les lignes se cassent en pointes. Le paysage ne se devine pas, il finit par nous imprégner sans pour autant donner la possibilité de le décrire.

Le velouté des pastels qui accompagnent les poésies de Jacques Dupin apportent un peu de répit dans l’impétuosité de Mitchell. Je suis sous le charme.

Dans chaque salle, les tableaux de Monet palpitent sous les bleus, les mauves, les verts, les jaunes, les roses et les oranges alors que les œuvres de Michell imposent leurs couleurs vives qui sautent, coupent, trépignent et carillonnent, remplissant l’espace d’une énergie qui dynamise le dernier Monet. Ce Monet qui s’est affranchi des limites de l’espace et des perspectives pour choisir la couleur et la lumière, sans véhémence, tout en fluidité.

Glycines, 1919-1920
Le triptyque de L’Agapanthe (1915-1926) réuni pour la première fois.

Enfin arrive la salle de La grande vallée. Une série de tableaux immenses de Joan Mitchell. Endeuillée, elle peint la vallée des jeux d’enfants de son amie compositrice Gisèle Barreau. Pourtant, ce n’est pas la mort que l’on côtoie mais bien la vie, dans un hymne joyeux et foisonnant. On a envie de s’allonger dans cette Grande vallée merveilleuse où dominent le bleu et le jaune.

Il est déjà l’heure de partir. Je n’aurai pas le temps de voir la rétrospective consacrée à Joan Mitchell au rez-de-jardin. Heureusement, j’ai fait le plein de couleurs. Suffisamment pour affronter la pluie qui va rythmer le reste de la journée.

Ce moment-là

Une femme, un homme, leur vie qui s’arrête alors que leurs regards se perdent dans l’horizon marin… Acrylique sur toile, 80×60

Ce moment-là
Acrylique sur toile – 80×60

Quand un vent léger caresse les visages hâlés
Quand le soleil vibre sur la mer
Une femme, un homme

Leur parcours usé
Unis dans une même position
Leur vie écoulée

Oubliées les tempêtes passées
Eludées les bourrasques à venir
Plénitude gorgée de couleurs

Ce moment-là
Tu te souviens ?