Nonchalance ensoleillée d’un 1er mai à l’ombre du jardin.
C’est une journée où l’heure n’existe plus. Le soleil inonde la maison. On traîne dans le jardin. Le temps s’écoule dans une lenteur bonasse.
Les boulangeries sont fermées mais le marché foisonne de couleurs printanières. Le long des trottoirs ou entre deux étals, les marchands de muguet proposent leurs clochettes blanches serties de longues feuilles vertes. Ail rose. Céladon velouté des cosses de petits pois. Blettes originales aux camaïeux de jaunes orangés. Trames rouge et verte de la rhubarbe. Fraises écarlates.
Écheveau de blettes colorées
Glycines et lilas embaument les rues sucrées de soleil. Les robes sont légères. Les pieds déploient leurs orteils dans les sandales estivales précipitamment ressorties. Lunettes noires. Chapeaux de paille. La pâleur des peaux se dévoile, avide du premier hâle.
Barbecue. Déjeuner au soleil. Se balancer dans les hamacs sous une pluie de pétales. L’arbre de Judée quitte sa robe de fleurs. Son rose vif s’estompe dans des pastels mats clairsemés de feuilles. Le vent divague dans les feuillages. Les ombres dansent sur l’indolence des chats. Un rouge-gorge virevolte dans un noisetier. Le chien s’étire dans la pelouse flétrie par la chaleur soudaine. Le muguet a fleuri sous l’églantier.
Nous nous abandonnons à la légèreté insouciante d’un 1er mai qui s’étire doucement jusque dans la tiédeur de la nuit.
Hortense est revenue d’Égypte chargée de souvenirs colorés, à nageoires ou écailles, au goût de soleil et de sel.
Lumière pâle du petit matin. Le tube de Biafine est posé sur la table du salon. Le gros sac de plongée est éventré un peu plus loin. En sortent pêle-mêle des palmes bleu et noir, le néoprène épais de la combinaison de plongée et une petite robe de plage en coton blanc ajouré. Reliefs du magnifique séjour en Egypte d’Hortense.
Elle est partie avec son club de plongée. Des moniteurs expérimentés qui la connaissent depuis quatre ans, l’ont vu grandir et l’accompagnent dans ses passages de niveaux. Plongeur Bronze, Or, Niveau 1, PE40 (plongeur encadré 40 mètre) et la poussent pour qu’elle obtienne son Niveau 2 dès qu’elle aura 16 ans. L’âge minimum.
Pour elle, ça signifie beaucoup de calculs pour apprendre à plonger en autonomie (plein de maths !), préparer elle-même son brief, savoir gérer les paliers de décompressions. Les ordinateurs de plongée calculent désormais tout cela automatiquement. Mais on exige des plongeurs qu’ils comprennent ce que fait l’ordinateur. Pour Hortense, c’était donc des cours théoriques et des entraînements à l’examen tous les jours à 18h alors que les copains traînaient dans les hamacs.
Ils sont une bande de sept ado de 13 à 17 ans. Deux filles. La plongée reste encore beaucoup un sport de mecs. Mais ça s’ouvre. Le club d’Hortense, lui, compte de nombreuses femmes. Et quantité de jeunes puisqu’il est un des rares à les former dès l’âge de 8 ans. C’est majoritairement en famille que les plongeurs se sont retrouvés dans cet hôtel posé sur le sol aride du bord de la mer Rouge au nord de Marsa Alam.
Hortense a été adoptée le temps du séjour. Par Frédéric et Catherine pendant les trajets. Par Henri pour les plongées et par sa femme, Isabelle, quand la fatigue accumulée (enchaîner le FRAT et l’ Egypte, c’était intense) nécessitait du réconfort. Par Bernard le jour de la plongée « Familles ». L’occasion pour les parents et leurs enfants de plonger tous ensemble. Normalement, les palanquées sont constituées en fonction des niveaux.
J’ai cueilli Hortense à Roissy hier après-midi, glané quelques infos de Catherine et Frédéric avant de les déposer chez eux et butiné le téléphone d’Hortense pour découvrir les premières images de son séjour. Elle n’est pas équipée pour la photographie sous-marine. Mais d’autres plongeurs sont de véritables professionnels. Ces photos-là arriveront plus tard, après un petit travail d’édition. Heureusement, on peut compter sur les amateurs pour les clichés à chaud et quelques vidéos partagées sur leur groupe WhatsApp.
Hortense nous avait aussi envoyé quelques nouvelles pendant la semaine. En grandissant, elle apprend à prendre soin de ses parents… Le jour où elle a croisé des dauphins et des tortues, son enthousiasme était à son paroxysme. Frédéric m’a appris que c’est Hortense qui avait repéré ces gros reptiles marins. Je ne suis pas étonnée. Sous son allure désinvolte et son attention évanescente, elle a un sens de l’observation très aiguisé. Et une sensibilité délicate. Alors, comme les tortues, elle se protège d’une épaisse carapace.
Pour le moment, elle est plongée dans un profond sommeil réparateur. Une odeur de Monoï persiste devant sa chambre. Elle a posé un masque sur ses cheveux desséchés par le soleil et le sel avant de sombrer sous sa couette hier soir. Il y a des naufrages bienvenus.
Quand le printemps résonne des chants d’un oiseau qui s’était tu depuis trop longtemps.
Le jardin déploie depuis des semaines ses pastels fleuris et ses verts vifs. Les oiseaux envahissent le bruissement tendre des feuillages. Mais il en est un en particulier que nous sommes heureux de réentendre. Églantine a récemment rejoint une chorale sur son campus. A la maison pour les vacances, son chant tintinnabule sous la douche, murmure dans sa chambre, glisse dans l’escalier, volette en attendant le dîner.
Pinson printanier, mélodie d’un renouveau attendu depuis des années.
De la Maîtrise de son collège, Églantine a gardé l’art de déchiffrer les partitions, l’enthousiasme des chants sacré, le plaisir de la vibration des voix qui s’unissent, se répondent, se chevauchent. Elle a rapidement trouvé sa place dans cette chorale, plaçant les aigus de sa voix fluette dans le battement vital du groupe.
Ça s’est fait un peu vite au début du mois de février. Un poste à temps partiel, une durée déterminée. Quelques jours par semaine à l’administration du théâtre. Contrats, payes… ballet incessant des intermittents qui caracolent entre les spectacles des trois lieux de L’Azimut. La découverte d’une nouvelle facette de cette organisation pour laquelle je travaille depuis bientôt quatre ans. Je connaissais les coulisses du théâtre d’Antony. J’apprends les contraintes légales et administratives, armatures souterraines du spectacle vivant. Le corset sous les paillettes.
J’ai retrouvé le chemin du bureau, les horaires de bureau, l’ordinateur et ses deux écrans, les déjeuners avec les collègues, les tickets restau, les pannes informatiques, les contraintes incompressibles. Je me suis adaptée à de nouveaux logiciels. A des tâches dont j’ignorais tout. J’ai gaffé, désespéré, recommencé, tâtonné. J’ai avancé.
Un gros changement de rythme après six années suspendues à l’état d’Églantine. Une bouffée d’air dans un cadre réjouissant. Un bureau lumineux dont les plantes vertes et la terrasse ont des airs de villégiature. Un bâtiment baigné de lumières douces et chatoyantes, aux lignes graphiques, sur lequel a travaillé un cousin alors qu’il débutait sa carrière d’architecte.
Couleurs de La Piscine, un des trois lieux de L’Azimut
Même si je connaissais les équipes du théâtre, je les découvre autrement. Une énergie foisonnante se dégage de ces lieux. Une volonté créative malgré la charge permanente pour faire vivre tout ça, les immanquables désenchantements, l’équilibre économique suspendu aux subventions, les incompréhensions et les contestations, la pression du taux de remplissage, les enjeux vitaux de la programmation.
J’ai la chance de reprendre une activité professionnelle plus soutenue dans ce cadre exceptionnel, à proximité de la maison, dans une activité qui a du sens. Peu importe alors qu’il soit déstabilisant de repartir de zéro dans un domaine parfaitement inconnu et que mon contrat s’assèchera dans la chaleur de l’été. Je me réjouis d’être un renfort de ce corset sous les paillettes.
Ils ont voyagé toute la nuit. Sept trains affrétés spécialement pour le FRAT. 13 500 jeunes d’Île-de-France réunis pendant quatre jours à Lourdes pour célébrer Jésus et Marie. Ce dernier aspect est certainement celui qui touche le moins Hortense.
Mais quelle joie que cet incroyable rassemblement pour elle qui n’aime rien tant que la vie de troupe avec les scouts. Partie samedi soir. Revenue aujourd’hui au petit matin. Vivre avec ses amis, dans une ferveur fébrile. Chanter ensemble. Danser ensemble. Rire ensemble. Vibrer ensemble. Accumuler les souvenirs.
Et revenir les yeux creusés, la voix cassée, la chemise froissée. Nous avons glané quelques instantanés, des photos, des vidéos, des anecdotes vite racontées. Mais dire, c’est mettre de la distance avec ce qu’elle vit. Elle a envie de rester dans cette humeur flottante qui prolonge les instants merveilleux.
Plonger dans un bain. Se couler sous la couette. La tête baignée de ces moments qui n’appartiennent qu’à elle.
Elle grandit tellement vite. Que j’aime la voir s’épanouir.
Le bonnet, signe de reconnaissance de leur groupe, en plus de la chemise et du foulard.
Être autonome, paradoxalement, c’est aussi savoir accepter de l’aide. Mais c’est là que se trouve parfois la plus grande difficulté.
Autonome, adjectif emprunté du grec autonomos « qui est régi par ses propres lois » (Dictionnaire historique de la langue française d’Alain Rey).
Maman a toujours accordé beaucoup d’importance à son autonomie. Si bien qu’elle s’enferme dans un imaginaire lointain où seul règne encore sa propre loi. Dans la réalité, elle a besoin d’aide.
L’obliger à regarder la matérialité de sa perte d’autonomie est d’une violence cruelle. La dépouiller de ses illusions, c’est comme réveiller un enfant qui dort d’un sommeil paisible et profond.
Heureusement, j’ai la chance de pouvoir m’appuyer sur des professionnelles d’une grande sensibilité et d’une efficacité dantesque : sa curatrice et la directrice de sa résidence autonomie.
Car l’autonomie, c’est aussi conserver un minimum de liberté de mouvement et de décision, quitte à accepter de l’aide. Accepter, s’en remettre à un autre que soi, lui donner un pouvoir qui semble perdu. Sentiment de laisser gagner la maladie alors que le déni dupe la perception. Le déni, drogue éphémère et fatale quand vient la chute.
Maman est sortie de l’hôpital et le combat s’annonce rude pour qu’elle accepte les aides dont elle a besoin. Pour qu’elle garde le plus longtemps possible une certaine autonomie, même relative, relayée, étayée. Qu’elle reste dans cet appartement douillet en face du clocher de l’église qui rappelle une place de village, à regarder passer les saisons dans les frondaisons des arbres qui entourent la résidence.
Un lieu où on la serre dans les bras quand elle revient de deux mois de soins. Un lieu où elle peut choisir de s’isoler dans son cocon ou de partager un moment chaleureux. Un lieu dont l’âme enveloppe de liberté les petites et grandes défaillances de ses résidents.
Ce soir, j’en ai gros sur le cœur. Je suis fatiguée. De répéter. D’alerter. D’effrayer. Pour que maman conserve encore longtemps cette autonomie qui se désagrège dans sa maladie. D’étayer sa vie au milieu de courants contraires.
Certaines journées sont plus lourdes que d’autres.
Et Hortense se met au piano.
La mélodie allège l’atmosphère. Les notes volent dans le salon, emplissent la maison. Le thème épique de Pirates des Caraïbes transforme les émotions pernicieuses en pensées légères. Je pourrais l’écouter jouer toute la nuit.
A défaut de vous montrer le superbe jeu d’Hortense, je vous partage cette modeste version symphonique 😉
Ma rêverie s’amplifie sur l’air d’Expérience, de Ludovico Einaudi. Bercée par les vagues qui roulent et s’enroulent sous les touches du piano. Envolée dans les nuages qui paressent lentement dans le ciel rosé d’une soirée d’été. Allongée dans les hautes herbes qui ondoient dans la chaleur fraîche du printemps.
Hortense, magicienne du bonheur. Sous ses allures désinvoltes, elle distille un éclat effervescent. Parfois ça pique. Souvent, ça égaye. Parfois, ça bouscule; Toujours, ça vivifie.
Partage et cuisine se mêlent dans un moment suspendu aux bruits apaisants des cuisines. Une ode aux petits plaisirs du quotidien et aux liens qui nous unissent.
Mon casque sur les oreilles, j’écoute de la musique en sortant les épinards du frigo. Un kilo de feuilles terreuses que j’entreprends de nettoyer. Une eau chargée de terre coule sous mes doigts. Mon téléphone sonne. C’est Eglantine. Je prends l’appel directement dans le casque. Légèrement inquiète. Habituellement, elle ne téléphone pas. Est-elle malade, trop fatiguée ? A-t-elle des soucis ?
Rien de tout cela. Seulement une envie de discuter, de partager ses petits bonheurs du quotidien. Une excellente évaluation en chimie. La liste de ses dernières courses. Je continue de rincer mes épinards pendant que je l’écoute. Elle décide de cuisiner elle aussi. Pour nous, Saint-Jacques aux épices et épinards à la crème. Pour elle risotto de coquillettes aux asperges.
Chuchotement de l’économe. Gargouillis de l’eau. Crépitement des échalotes dans la poêle. Gémissement des épinards dans l’huile chaude.
Froissements. Éclats. Chuintement. Claquements.
Ça frémit. Ça ronronne. Ça glougloute.
Tumulte de nos cuisines parallèles. Conversation paisible.
Nous cuisions plus d’une heure, reliées par le fil de nos échanges, unies par le même plaisir de transformer des produits simples en quelque chose de savoureux. On se projette dans la nos plats. On goûte. On se réjouit ensemble.
Nos assiettes sont dressées. On raccroche.
Instant suspendu, accroché au fil de nos mémoires par les bruits de cuisine.
Oscar est mini-chien froussard, qui refuse le jardin et m’impose des balades quotidiennes d’un ennui mortel. J’ai trouvé la parade : lire en marchant !
Tous les matins. Tous les soirs. Et si possible au moins une fois entre les deux, il faut sortir le chien. Ce n’est pas faute d’avoir un jardin avec des arbres contre lesquels lever la patte. Ce n’est pas notre chien non plus. Celui de ma maman. Pendant qu’ellese rééduque l’épaule en clinique, je me charge de ce poilu qui a peur de tout. Dont le jardin.
Il faut le promener dans la rue.
Je lui passe le harnais. Il n’aime pas ça. Je ruse pour l’attraper. Je n’oublie pas le petit paquet de sacs pour ramasser sa production. Je ne l’attache que lorsque nous croisons ses congénères. Il ne les supporte pas. Malgré des dents grosses comme des TicTac, il se prend pour un dogue. Il me faut alors retenir ce molosse de pacotille. Heureusement, je suis généralement un peu décalée par rapport aux autres promeneurs de chien. Je peux laisser Oscar, c’est le nom de mon cador en carton-pâte, renifler librement.
Avec le beau temps, les fenêtre s’ouvrent. Je profite parfois d’une mélodie au piano. Je vois les arbres se couvrir de fleurs. Un soir, nous avons même croisé un hérisson.
Mais qu’est-ce que je m’ennuie !
Alors je lis.
Un œil sur mon livre, un autre toujours en alerte pour vérifier que nous ne croisons pas d’autre chien et qu’Oscar est toujours à proximité, j’ai développé ma technique. Je descends ma pile de livres à lire au gré des promenades. Oscar est l’ennemi du tsundoku, terme japonais qui désigne ces piles de livres qui s’entassent en attendant d’être lus.
La nuit, je jongle entre la lumière des lampadaires et les ombres qui s’allongent ou se rétractent au rythme de mes pas. La journée, je dois parfois renoncer à ma lecture pour discuter avec une voisine. Et puis il a une tête sympathique, ce mini-chien tout en rondeur, avec le plumeau de sa queue qui balaie l’air alors qu’il trottine. Les gens l’aiment bien.
Si je préfère la désinvolture altière de mes chats, la présence d’Oscar apporte donc quelques changements sympathiques. Je lis et je développe mes relations de bon voisinage.
J’ai hâte, tout de même, qu’il retourne auprès de sa maîtresse.
Duel d’échecs père-fille, entre stratégie et tendresse, dans la nuit qui s’installe.
Ils se sont installés face-à-face. Hortense assise en tailleur sur le tapis. Olivier, grand sage sur son fauteuil. Entre eux, le plateau en bois, douces couleurs ambrés du damier, toutes les pièces alignées en ordre de bataille. Les changements de rythmes se sont succédé, battements rapides des coups qui s’enchaînent, longues pauses épaississant le silence. Les regards aimantés par le jeu. Quelques coups d’œil éclairs vers le visage de l’adversaire. Sonder les profondeurs de l’esprit. Affûter sa stratégie.