20 ans de cirque contemporain, ou l’équilibre fragile d’une bulle

Vision personnelle du cirque contemporain à l’occasion des 20 ans de l’Espace Cirque de l’Azimut.

« Préserver du vide et du fragile pour que naisse la poésie du cirque »*, telle est la proposition de l’Espace Cirque à Antony. Quelle idée délicieusement folle à une époque et dans une région où la population se densifie, où les relations se crispent et où le mètre carré vaut de l’or.

Le vide, telle une bulle lyrique, écrin de l’éphémère beauté d’un chapiteau.

De mon enfance, j’ai gardé le souvenir d’un cirque flamboyant. Du rouge pompier. De l’or éclatant. Des étoiles, des strass et des paillettes. L’attirail pour en mettre plein la vue. Je devais avoir dix ans quand mon oncle nous emmena voir le cirque Pinder. La grande esplanade des Quinconces à Bordeaux. Des éléphants et des tigres parfaitement dressés. Se tordre le cou pour suivre le balancier des acrobates tout en haut du chapiteau. J’avais des étoiles plein mes yeux d’enfant. J’ai gardé longtemps le petit drapeau à l’effigie du cirque que mon oncle m’avait offert en souvenir.

Mais le cirque, une fois adulte, je n’y ai que rarement remis les pieds. Il y a eu notamment cet été dans le sud de la France. Un petit chapiteau sur un parking et des voitures qui sillonnaient la ville, haut-parleurs grésillant les dates des prochaines représentations et des affiches avec toujours la même tête de clown. Nous avons pris des places pour occuper les enfants. Un zèbre perdu sur la piste. Un tigre de mauvaise humeur. Un lama déboussolé et des numéros sans surprise ont eu raison de mon envie de cirque.

Aujourd’hui, on n’autorise plus les lions en cage et les éléphants sur des tabourets. Ni aucun animal sauvage. Tant mieux. Restent les femmes et les hommes pour faire vibrer nos cœurs. J’ai eu l’occasion de voir trois fois le Cirque du Soleil. Du spectaculaire. Des univers extraordinaires. Des prouesses acrobatiques. On en prend plein la vue. Mais aussi plein le porte-monnaie. On est loin de l’après-midi d’été à combler pour enfants désœuvrés.

Que reste-il entre le parking de la zone péri-urbaine et le show sous chapiteau géant ? La bulle fragile du cirque contemporain, en équilibre entre la société ordinaire et la fantaisie créatrice.

Depuis que je travaille à l’Azimut, je découvre l’étendue de cet art fugace aux confins du théâtre. Les circassiens embarquent les spectateurs dans une atmosphère où jouent autant la subtilité des sentiments que les prouesses artistiques.

Lundi, l’Azimut fêtait les vingt ans de son Espace Cirque. Un terrain vide sur lequel dorment toujours quelques caravanes aux habitants intermittents, un petit chapiteau pour la restauration et un module en préfabriqué qui sert de bureau administratif. De l’architecture éphémère. Chaque compagnie structure cet espace à sa façon, modulant le plein et le vide pour écrire des univers fantastiques.

Ce mois-ci, je suis allée voir deux spectacles coup sur coup. Vendredi soir, au théâtre Firmin Gémier, Antigone de Sophocle, mis en scène par Laurence Cordier. Dimanche après-midi, à l’espace cirque, Sono io ?  de Circus Ronaldo.

J’ai été conquise par l’actualité du texte de Sophocle et la scénographie de la pièce, le travail sur les lumières, le gravier noir qui tombe régulièrement du ciel, sablier inexorable qui noie les personnages dans le deuil. Mais je n’ai pas été saisie par l’émotion des sentiments. Je suis restée spectatrice admirative de la performance, sans entrer réellement dans la pièce.

Alors que sous le petit chapiteau du Circus Ronaldo, j’ai été emportée dans l’univers merveilleux et absurde de ce père et ce fils qui s’aiment sans se comprendre, se cherchent sans se trouver, s’observent sans se regarder. Une histoire de passation autant que d’émancipation, d’un héritage aussi délicat à transmettre qu’à recevoir. Comment construire sa propre place avec ce que nous donnent nos parents. Comment accepter la singularité de son enfant. Une rêverie poétique où l’acrobatie n’était qu’un moyen de raconter une histoire.

Finalement, c’est cela le cirque contemporain. Un cirque qui raconte des histoires. Alors que les numéros se succédaient dans une ambiance fantaisiste et festive pour cet anniversaire, je pensais à Molière et à ce théâtre itinérant qui écumait les villes et jouait dans les foires, loin des salles luxueuses des théâtres d’aujourd’hui.

Je trouve merveilleux que des structures telles que l’espace cirque d’Antony permettent de préserver ces parenthèses d’évasions vagabondes et joyeuses. Et je m’estime extrêmement chanceuse de participer à cette aventure incroyable, même à mon échelle microscopique.

📸Pour de bien meilleurs images que celles prises avec mon téléphone, je vous invite découvrir les photos de Joseph Banderet. Elles sont magnifiques !

🎪Pour aller voir les prochains spectacles à l’Espace Cirque ou dans les autres lieux de l’Azimut, demandez le programme !

Le programme des 20 ans de l’Espace Cirque d’Antony

*Extrait du discours de Marc Jeancourt et Delphine Lagrandeur à l’occasion des vingt ans de l’Espace Cirque.

15 ans, des bougies et du vert plein la vie

Les yeux levés vers son mètre soixante-dix-sept, j’oubliais souvent qu’elle n’avait que quatorze ans. Seules ses joues encore pouponnes et quelques mimiques enfantines rappellent le bébé potelé, la petite fille mutine, la pré-ado taquine.

Enfin, son âge correspond un peu plus à sa morphologie. Quinze ans à la voir grandir et s’épanouir. Exubérante et secrète. Touchante et agaçante. Tendre et tranchante. Calme et bouillonnante. Brillante et fatigante. On ne s’ennuie jamais avec Hortense.

Elle ne se lasse pas de plonger avec bouteille et détendeur, gratte sa guitare avec ardeur, se déploie sur le terrain de volley, détente élastique face au filet. Elle mélange les genres avec ses ami.es., craque pour ce garçon qu’elle retrouve à la sortie du lycée et avec qui elle partage des clémentines sur la table de la cuisine.

Cette année, son anniversaire est tombé un lundi. Journée étrange qui commence tôt et s’étire tard dans la nuit pluvieuse, comme un long poignard pénétrant les brumes balbutiantes de cette nouvelle semaine. J’ai semé des bougies tout au long de la journée pour éclairer les yeux gonflés de fatigue. Une sur le croissant frais du petit déjeuner. Quinze sur le gâteau au chocolat du dîner.

Bientôt les premières heures de conduite. Et le bac qui se profile à l’horizon ! Dessins préparatoires de l’indépendance qui gardent encore l’empreinte des couleurs de l’enfance.

Si le tableau se peint encore un peu avec elle, Hortense maîtrise de mieux en mieux ses pinceaux. Et moi, j’aime regarder la façon dont elle colore sa vie. Avec une dominante de vert, couleur de vie et d’espoir. Sa couleur préférée.

Première neige

Alerte orange pour flocons blancs. La neige s’est invitée ce matin sans un bruit. Elle est restée jusqu’au soir. Sur l’autoroute, on roulait au pas. Dans les rues, les boules de neige fusaient.

Eglantine m’a envoyé cette photo en fin de journée. Le chemin qui mène à sa résidence étudiante a des airs de village endormi alors que la couleur du ciel, avec la lumière chaude du lampadaire, rappelle les vibrations d’un tableau de Van Gogh.

Beauté des premières neiges.

Orsay à la tombée de la nuit, @Eglantine

Frère(s), une gourmandise à partager

Des jours que les mots dansent dans ma tête mais que je repousse le moment de les fixer dans un texte. Enfin, aujourd’hui je prends le temps de vous parler de Frère(s).

Fourneaux, foot et amitié

Les deux acteurs incarnent deux adolescents qui se rencontrent dans un CAP de cuisine. Tout les oppose. Le petit nerveux, le grand délicat. Le prolo, l’aristo. Le sans nom, le fils d’un grand chef. Le fan de foot, l’inconditionnel du yuzu. Le bagarreur, le rêveur. Le besogneux, le créatif. Le spartiate, l’esthète.

Leur amitié naît dans cette zone trouble de l’adolescence, à ce moment charnière où chacun cherche son identité et rêve de réussir sa vie. Entre violence et bienveillance. Dans les silences de mots qu’on ne sait pas dire, dans cette bulle d’affection masculine, entre respect, curiosité et vexations. Dans la fournaise des cuisines, les brimades des profs, les humiliations des brigades ou dans l’ambiance carnassière des tribunes, les deux amis construisent leur avenir.

Les grands thèmes classiques

Comme dans les grandes tragédies classiques, il est question d’amour (l’amitié n’en est-elle pas une de ses nombreuses formes ?), d’héroïsme (les cuisiniers, héros anonymes des restaurants, routiers ou gastro), d’honneur (honneur d’un métier, honneur d’un nom, honneur d’un ami dont on prendra la défense, ou pas) et de destin. La jalousie sème ses mauvaises graines.

La comédie lie l’ensemble du récit. Ridicule du quotidien, des batailles d’égo, des petites hypocrisies, du mépris ordinaire qui rabat la voile des grands rêves, de la prétention qui berce les illusions et écrase la camaraderie. Absurdité des ces hommes transformés en machines dans les cuisines des étoilés.

Le récit de Clément Marchand, magnifiquement porté par Jean-Baptiste Guinchard et Guillaume Tignati, touche en plein cœur par son humanité et sa tendresse.

Photos issue du site de L’Azimut ©François Fonty

Un moment de partage

Comme un bon repas qui se partage en famille, Frère(s) est une invitation à vivre ensemble. Nous étions huit ce soir-là dans la salle du théâtre Firmin Gémier (L’Azimut), de 10, 20, 50 ou 70 ans (oui, Henri, j’ai décidé d’arrondir les chiffres). Visages souriants. Envie de faire durer le moment. Nous n’avions pas envie de quitter ce morceau de bonheur simple.

J’ai encore le smile plusieurs jours après. Et comme une envie de goûter un osso bucco au yuzu.

Ode aux vieilles amitiés

Le temps a l’art de patiner les vieilles amitiés. On polit les souvenirs à force de se les raconter. Vestiges chargés de la magie d’un sablier qui s’écoule éternellement. Reliefs de nos vies multiples, les amitiés profondes s’écrivent sans mots, se disent sans voix, se retrouvent sans âge. Gravures délicates, elles teintent nos présents et colorent nos avenirs, réels ou rêvés. Elles laissent dans leur sillage des impressions durables qui ressurgissent au gré des retrouvailles.

Il y a cette amie rencontrée à l’adolescence. Maisons voisines. Son rire était un phare dans la nuit des déceptions paternelles. Puis le monde a distendu nos concordes, nos vies s’échappant chacune dans des pays et des continents différents. Nous séparant parfois plusieurs années. Pourtant, au matin de notre demi-siècle, nous gloussons toujours comme si nous avions seize ans.

Il y a cette amie connue dans les couloirs de l’université et les salles enfumées des cafés parisiens. Elle diffuse toujours le parfum des soirées festives et les week-ends sans sommeil, les illusions et les désenchantements de nos vingt ans. L’âge de nos enfants aujourd’hui.

Il y a cette amie découverte dans l’open-space impersonnel d’une grosse société. Elle continue de faire vibrer le monde aux couleurs de ses rêves, tourbillon d’énergie, de musique et de danse dans lequel il fait bon s’engouffrer quand le temps marque une pause dans les sillons de nos vies.

Il y a cette amie cueillie entre deux mers, les paroles échangées sur les bords du Bosphore et de la mer de Marmara, le pinceau du temps qui teinte toujours notre amitié du bleu pétillant de ses yeux alors que nos rides dessinent les résurgences de nos souvenirs communs.

L’eau sous les ponts n’oxyde pas ces amitiés sculptées telles un silex préhistorique, les préservant de la rouille délicate qui effrite inévitablement la plupart de nos rencontres. Elles parsèment la morsure des années d’une multitude d’étoiles, impressions célestes de nos mémoires.

Image par Jörg Peter de Pixabay

La longue route de l’adolescence

Je ne me lasse pas de regarder cette vidéo (trop de visages, je ne la diffuserai pas ici), captée à la fin des vacances alors qu’Hortense avait retrouvé ses ami·es scout·es. Détendue, souriante, enjouée, elle rayonne, riant, chantant et dansant avec les autres chemises rouges lors du retour-photo des camps de l’été. Il y a les copines de toujours. Celle avec qui elle était à la maternelle et celle qui partageait ses cours de GRS à l’école primaire. Il y a les nouveaux copains. Celui qu’elle considère comme son reflet masculin, même taille, même humour, même énergie. Celui qui fait battre son cœur plus vite que les ailes d’un colibri et dont on a beaucoup entendu parler ces dernières semaines. Et celui qui, justement, les a aidés à se rapprocher, à prendre des risques, à se déclarer.

Qu’il est difficile d’apprivoiser ses sentiments quand on quinze ans ou presque. Sueurs et frémissements, entre gêne et grands engouements, alors que les hormones font des loopings délirants, montagnes russes des émotions.  J’avais oublié l’intensité de ces premiers émois.

Bonheur de voir Hortense sereine et heureuse face à cette vie qui se dessine par touches impressionnistes. S’épanouir dans la plongée. Se révéler au volley. Fleurir au lycée. Chatoyer en grattant sa guitare. Profiter des vacances en famille dans son pays natal. Vibrer avec les scouts. Éprouver de nouveaux sentiments. Se confier tranquillement. Bâtir cet univers qui lui est propre, ouvert sur les autres, légèrement décalé, pleinement assumé.

Être dans dans son monde mais avec les autres.
Beach-volley en Turquie.
Merci tante Élise pour la photo !

Elle ne crie pas, elle ne boude pas, elle laisse glisser. Souvent silencieuse avec les adultes, elle sait toutefois se faire entendre quand un mal-être s’installe. Elle choisit les chemins détournés, il faut savoir lire les signes, entendre les échos, les bruissements et les murmures. Nous l’avons éprouvé d’une autre manière avec Églantine. Alors nous restons à l’écoute, entre vigilance et bienveillance, posant des bornes qui peuvent accueillir quelques herbes sauvages, propices à une pause sur la longue route de l’adolescence.

Pas cette interminable ligne droite de l’autoroute. Plutôt les virages sinueux de la montagne avec ses cailloux, de belles pentes et des cols compliqués. Mais les rêveries nivéales en hiver, les éclats colorés du printemps, l’ombre rafraîchissante des arbres en été, les moirures mélancoliques de l’automne.

Accompagner l’adolescence, c’est faire de la place à une altérité intime qui rebat chaque jour les cartes de nos propres certitudes. Un beau voyage.

La longue route de l'adolescence
Image par Pexels de Pixabay

Les pêcheurs du Bosphore

Sur les bords du Bosphore, une forêt d’hommes étire ses longues cannes à pêche flexibles au-dessus des eaux scintillantes. Derrière eux, des seaux sont suspendus à autant de trépieds où poser leur gaule le temps d’une pause. Buissons à trois pieds en lisière de ce monde à part.

Pêcheurs dans l’ombre d’Anadolu Hisarı

Ils sont déjà nombreux, au matin, quand les rayons du soleil rasent les toits endormis de la ville. Ils arrivent par petites grappes sur la rive asiatique de la ville à cheval sur deux continents, cigarette à la bouche, matériel soigneusement plié dans des sacs similaires à ceux des tireurs, habillés de noir, bottes en caoutchouc. Leurs silhouettes dessinent un théâtre d’ombre dans le contre-jour d’une percée sur le Bosphore, entre les murs épais d’une antique forteresse et ceux en bois des yalı, ces maisons traditionnelles qui colorent les rives d’Istanbul. 

Les yalı le long du Bosphore

Les chats attendent non loin, faussement désinvoltes, prêts à saisir un poisson. Comme ce félin réfugié dans le jardin d’une mosquée, conservant fermement sa prise dans sa gueule, alors qu’une poignée de congénères le poursuit. Les flâneurs du dimanche, amusés et curieux, observent la scène. Réussira-t-il à garder pour lui seul son énorme poisson ? 

Tout comme les chats, sur ces quais de la rive européenne d’Istanbul, les pêcheurs ne prêtent aucune attention à la foule déambulant entre les restaurants huppés et les petits cafés de quartier. Bercés par l’incessant clapotis des vagues, leurs regards se perdent dans le ballet des bateaux. Coques de noix des petits pêcheurs, bateaux taxi, yachts luxueux, vapör (bateaux-bus) et autres embarcations dessinent des trajectoires aléatoires alors que les immenses carcasses de métal des cargos gardent le cap en direction de la mer Noire ou de celle de Marmara. 

Vue sur le Bosphore depuis Bebek, rive européenne

Un pêcheur remonte sa ligne. Mouvement souple du moulinet à la mécanique impeccable. Il dépose trois reflets d’argent dans son seau avant de relancer sa ligne d’un geste ample. Derrière lui, la ville vibre des klaxons des voitures et du brouhaha de la foule, de la musique des cafés et du chant d’un guitariste de rue. Pour lui, ce sera friture au prochain repas.

Battre les coeurs au rythme du fado

J’ai lu cette citation un jour, en introduction d’un article d’un sociologue sur les pathologies du travail.

« De partout monte le sentiment qu’inexorablement, le monde s’obscurcit. Et à ce sentiment répond, en écho, une aspiration diffuse à la beauté. »  Monchoachi

Quelques jours après, je suis allée voir Bate Fado, de Jonas & Lander. Du fado dansé.

Trois ans et demi au Portugal et je n’en avais jamais entendu parler. Pour des raisons géographiques, nous connaissions surtout le fado de Coimbra, chanté par des hommes. Nous avions également découvert la voix envoutante de Mariza lors d’un concert à Aveiro. Nous étions jeunes, elle aussi. Sa carrière n’a cessé depuis de se renforcer et sa notoriété de traverser les frontières. Mais voilà que je m’égare dans le vertige des souvenirs. Conséquence de cet art du fado qui chante les vibrations de la saudade, cette mélancolie rêveuse des Portugais ?

Le fado, à l’origine, était dansé. Ou plutôt « battu » comme l’indique le nom du spectacle. Rythmé par le martèlement puissant des talons épais des bottines cavalières. Neuf artistes, deux femmes, sept hommes. Guitares classiques et guitares portugaises, basse et ukulélé emplissent l’espace d’une soirée la salle de La Piscine (un des trois lieux de l’Azimut). Mélodies entêtantes, harmonies douces ou charivari, langoureuses comme un long voyage un bateau, tristes comme la perte d’un ami, brutales comme une tempête ou allègres comme une journée de carnaval.

Deux danseuses, deux danseurs, quatre musiciens et le fadista, le chanteur de fado, Jonas. Une voix puissante qui donne la chair de poule. Et qui, lors de la reprise finale, sait entraîner son public francophone à partager la saudade grâce à une chanson d’Edith Piaf. Et c’est toute la salle qui rejoint le fadista en reprenant en chœur Padam, padam, padam, ce petit refrain gravé dans toutes les mémoires. Ou comment faire vivre à des Français l’ambiance d’une soirée de fado portugaise, quand toutes les générations chantent ensemble les paroles du fadista.

S’il reprend les codes traditionnels du fado, allant fouiller les archives pour en retrouver les pas de danses originels, Bate Fado n’a rien d’un spectacle folklorique. Les musiciens ont des airs des rocks stars ou de marins au long cours, les danseuses ont des caractères forts, une présence presque animale qui vient compléter le velouté de certains hommes, dans des chorégraphies aux teintes presque érotiques.

Et il y a Lander, le danseur vedette, à l’origine du projet avec Jonas. Petit et vif, il irradie la scène de mouvements à la rapidité quasiment mécanique qui rappellent Les temps modernes de Charlie Chaplin.

Enfin, il faudrait parler de ce kiosque de lumière, point de départ à toutes les rêveries dans lesquelles nous emmène cette troupe joyeuse, de l’humour festif qui sous-tend le spectacle ou des références au métissage du Brésil et du Portugal dans la naissance du fado.

Quand on sait que le fado était un des rares moyens d’expression sous la dictature de Salazar, les paroles de Monchoachi résonnent d’autant plus avec ce très beau spectacle de Jonas & Lander. Il apporte de la beauté et de la lumière. Une joie qui fait battre les cœurs.

Image issue de l-azimut.fr, © José Caldeira

Garder un œil délicat sur la vie qui passe

C’est une petite boutique à l’angle d’une rue pavée, sertie d’un boulanger et d’un traiteur. Dans la vitrine étroite, des lunettes aux montures brillantes ou sobres, lignes fines ou épaisses, formes rondes, ovales, rectangulaires voire hexagonales qui rappellent des cours de géométrie, des couleurs chatoyantes, des nacrés translucides, des noirs sévères et quelques modèles enfant.

Assise derrière son bureau blanc, l’opticienne a des airs de Julia Robert. Ondulations rousses d’une chevelure impétueuse. Son visage est réhaussé d’une paire de lunettes aux larges verres rectangulaires enchâssés dans une monture diaphane couleur sable. Deux clientes sont déjà assises dans la petite boutique alors que j’y entre avec ma maman.

Accrochée à mon bras, elle craint une perte d’équilibre. Un ciel d’orage violet et jaune ecchymose la moitié de son visage, une fine suture adhésive barre le coin de son œil, ses lunettes tombent en travers de son nez. Elles ont perdu une branche lors d’une bataille avec le bitume. L’opticienne accueille avec bienveillance le récit des déboires de maman qui s’assoit sur la banquette rouge alors que continue la longue litanie de ces vieillesses aux vues défaillantes.

Elle termine d’abord de réparer les lunettes de la dame assise sur la même banquette que maman. Ses cheveux argentés semblent sourire autant que son visage quand elle quitte la boutique d’un pas guilleret. Puis l’opticienne reprend sa conversation avec une dame si petite que, assise sur la chaise en face du bureau, ses pieds touchent à peine le sol. Un long turban noir enserre un visage très doux à l’opalescence surannée. « Dire qu’avant je courais » soupire-t-elle en soulevant sa canne, le regard tourné vers maman. Complicité de vieilles dames amenuisées.

La dernière ordonnance a plus de douze ans. L’octogénaire se débrouille depuis longtemps avec des lunettes achetées en grande surface. Elle ne se souvient plus avoir porté des verres progressifs. « Vous arrivez à lire avec ces lunettes ? » lui demande l’opticienne. La vieille dame n’a jamais appris à lire mais elle peut voir les lettres, oui, bien-sûr. Alors l’opticienne lui parle couture et broderie. Le visage de la grand-mère s’illumine. Ça oui, elle connaît. Et elle a bien besoin de ses lunettes pour ce genre de travaux.

Malheureusement, la facture est finalement trop élevée. La vieille dame doit demander à son fils. Petit bout de vie qui laisse entrevoir les galères, elle se dirige vers la porte, la dignité dressée sur sa canne.

Le téléphone sonne. L’opticienne prend le temps de répondre, retrouve le client dans sa base de données. La dernière paire de lunette date de six ans. On devine que l’interlocuteur est âgé. Pourtant, il est surpris d’apprendre que son ophtalmo est parti à la retraite depuis plusieurs années. La vieillesse semble loin de l’avoir envahi.

Maman, elle, s’y noie à petits bouillons.

Heureusement, l’opticienne a le même modèle de lunettes que celles de maman. Elle fixe les verres sur la nouvelle monture. Ils ont gardé quelques rayures de la chute mais ses lunettes tiennent désormais fermement sur son nez. Demain, je l’emmène au pôle ophtalmologique le plus proche pour une nouvelle ordonnance.

Je ne comprends pas bien la multiplication des opticiens à tous les coins de rues et leurs rayonnages kilométriques à la blancheur aseptisée. A-t-on vraiment besoin d’avoir plus d’opticiens que de boulangers au kilomètre carré ? Mais l’opticienne de ce matin m’a réconciliée avec ce commerce. Elle avait la couleur d’une chronique de Laure Adler et la douceur d’un roman de Foenkinos. Un personnage qui garde un œil délicat sur la vie qui passe.

La chambre d’étudiante

La chambre d’enfant d’Eglantine accueillait facilement ses amies. On posait un matelas au sol. On entendait les rires étouffés derrière la porte alors qu’elles auraient dû dormir depuis longtemps. Puis la chambre s’est tue.

Antre des douleurs et de cette fatigue accablante, elle n’a plus hébergé qu’une longue solitude. Seule concession à l’adolescence, la sédimentation des objets. Les cours qui s’empilent. Les tas de vêtements. Les piles de livres et les boîtes de jeux qui prennent la poussière. Et toujours Eglantine au fond de son lit, enfouie sous ses couvertures, un doux sourire accroché aux lèvres. Sensation de temps suspendu dans une parenthèse pas vraiment enchantée.

Mais la chambre ne fait pas le moine. Si, tel un lac, elle restait impassible en surface, les petits cailloux jetés dans l’eau au fil des années avaient nourri un tourbillon vital. Il ne manquait qu’une impulsion pour que cet élan prenne son envol.

Un nouveau traitement, le bac, une inscription à la fac et voilà désormais la chambre d’étudiante.

Une petite voix résonne en moi. Mes chers parents, je pars, je vous aime mais pars… Je ne m’enfuis pas, je vole… Églantine aimait jouer cette chanson au piano, à une époque où elle ne quittait même plus la maison pour aller en classe.

Aujourd’hui, elle vit toute la semaine dans sa chambre d’étudiante. Elle appelle de temps en temps. Ramène son linge sale le week-end et repart le dimanche soir avec des petits plats maison – sauf quand, vraiment, je n’ai pas envie de cuisiner.

Sa chambre est le nouveau cocon à partir duquel elle rayonne. Elle rejoint ses cours à pied, au rythme tranquille de sa nouvelle amie Roxane et de sa chienne guide, Speed – qui porte très mal son nom. Bientôt, elle déménagera dans la nouvelle résidence dédiée aux étudiants de sa licence, à cinquante mètres du bâtiment de leur institut. Les travaux seront terminés dans quelques semaines. La chambre d’étudiante, c’est le vrai début de sa vie d’adulte. C’est un ailleurs, c’est une chambre avec vue… sur l’avenir.