Écrire. Lire. Peindre. Photographier. Aller et venir entre ces activités. Les suspendre le temps de prendre soin des autres. Impression d’un temps infini. Voir fleurir les jonquilles, apercevoir les cerisiers en fleurs, contempler la flamboyance de l’arbre de Judée dans le jardin, voir faner les magnolias. Laisser cette Tasse de Thé en friche.
C’est joli aussi une friche. Les plantes s’installent rapidement. Comme ces sauvages qui envahissent les rues à travers le moindre interstice dans le béton. Une friche, c’est avant tout un endroit qui vit alors qu’aucune fonction particulière ne lui est plus attribué.
Un peu l’état de ma tête actuellement. Pourtant, l’envie est là qui titille. Ce désir d’écrire, de saisir l’instant, d’en ressentir la couleur, d’en partager l’intensité. L’irritation de laisser filer le temps. Comme un ruban qui s’envolerait dans un ciel nuageux. Tendre la main pour l’attraper alors qu’il est déjà trop loin.
C’est sans compter sur les rencontres. Ces quelques mots échangés au détour d’un déjeuner. Partage du plaisir d’écrire. Promesse de se revoir. De partager des textes. Un nouvel atelier d’écriture ? Comme une jolie confluence. Une impulsion qui donne envie de remettre les mots en ordre et de faire renaître des phrases sur la friche.
Avoir la tête en friche, finalement, c’est laisser le temps aux idées de fleurir quand point un rayon de soleil.
La vallée s’éveille dans les brumes bleutées de la nuit. Sophie jette un dernier coup d’œil par la fenêtre. Les rares lampadaires réchauffent les murs de pierre grise et les toits de tôle. L’acier a remplacé depuis longtemps les bardeaux de mélèze sur les maisons. Rien n’est immuable. Même pas la montagne. Le glacier de ses souvenirs d’enfance s’est ratatiné comme ses rêves de jeune femme.
Elle avait vingt-trois ans lorsqu’elle avait rencontré Karim. Elle terminait son école de commerce. Il travaillait déjà au service informatique du rectorat de Versailles. L’avenir leur ouvrait des bras enthousiastes. Le premier appartement. Les voyages hors saison. Puis les enfants. Trois. La maison pleine de vie. Les rires, les pleurs. Les parties de Uno et de Monopoly. Les barbecues entre amis. Les vacances en Corse ou en Bretagne. Karim avait besoin de la mer pour se ressourcer. Elle avait oublié qu’elle préférait la montagne.
Malgré sa grosse polaire et son coupe-vent, Sophie frissonne en rejoignant sa voiture. La fraîcheur de la nuit alpine surprend alors que la canicule estivale accable le reste du pays. Le ciel est plissé de nuages aux contrastes gris perle et ardoise, derrière lesquels perce déjà une lumière jaune pâle. La route serpente au creux des montagnes. Au loin, Sophie distingue Briançon, moulée dans ses contreforts, un voile blanc accroché à ses toits. Elle se gare sur le parking près du rond-point d’où part la route vers le col du Granon. Alex et Chloé arrivent juste après elle. Ils ne tardent pas à apercevoir le van de Nico, floqué du logo de l’école Univ’air Briançon Parapente.
En habitué de la montagne, Nico enfile les virages à vive allure. Les discussions joyeuses atténuent la nausée de Sophie. A presque cinquante ans, elle n’est pas la plus âgée du groupe mais la majorité des élèves a plutôt la trentaine. Seul Pascal a quelques années de plus qu’elle. A l’avant, Chloé pose sa tête sur l’épaule d’Alex. Comme elle posait la sienne sur celle de Karim lorsqu’elle était fatiguée. Cette épaule lui manque terriblement depuis deux ans qu’il l’a quittée.
Il n’est même pas parti pour une autre, une plus jeune, une plus mince, une plus vive. Il est parti parce qu’il ne l’aimait plus. Parce qu’il était malade à l’idée de rentrer chez lui après sa journée de travail. Parce que leur thérapie de couple ne débloquait rien. Parce que vivre sans elle était devenu sa seule façon de se retrouver, lui. Il avait toujours beaucoup d’affection pour elle. Plus suffisamment pour vivre ensemble. Il était parti à la fin du mois de février, ce mois rabougri comme un sursis, deux ans auparavant.
Un peu avant le col, Nico s’engage sur un chemin caillouteux à flanc de montagne. Les chaos finissent de retourner l’estomac de Sophie. Alors elle se concentre sur les flamboiements vifs qui apparaissent derrière le ciel de plomb, annonçant le lever du soleil. La camionnette s’arrête enfin dans un renfoncement du chemin. Sophie charge sa sellette et sa voile sur son dos. Le groupe monte en file indienne la pente raide qui mène à la zone de décollage. Les silhouettes sombres, courbées sous le poids des gros sacs, se détachent dans les premiers rayons du soleil qui paraît de l’autre côté de la crête.
Sophie étend sa voile sur l’herbe courte. Pascal, qui en est à son troisième stage, vient l’aider à bien séparer ses lignes de suspentes. Elle, c’est son premier vol. Depuis trois jours, elle s’entraîne sur la pente école au col du Lautaret et ingurgite des tonnes d’informations techniques et théoriques dans le local d’Univ’Air à Briançon. Elle se concentre pour ne rien oublier. Aucun tour n’emmêle sa sellette, ni ses poignées de commande. Le parachute de secours est en place. Elle contrôle dix fois que sa sellette est correctement attachée, teste la radio et refait le double-nœud de ses chaussures.
Sur sa droite, la pointe du Petit Aréa s’illumine dans le soleil naissant. A gauche, dans le lointain, elle distingue le Queyras. En face, les derniers nuages s’accrochent aux sommets enneigés des Ecrins. Le groupe attend dans le silence de la montagne. Quand le vent tourne enfin, chacun se met en position et attend les ordres de Nico. La voix de Tom, l’autre moniteur, crachote dans la radio. Il est redescendu avec le van et les guidera depuis le terrain d’atterrissage. Sophie n’entend pas le cri de la marmotte qui résonne dans l’air frais. Elle est concentrée. Elle en oublierait presque de respirer. Pascal tente de la détendre avec une blague quand on appelle son nom.
Alors Sophie exécute les gestes qu’elle a répété des dizaines de fois sur la pente école. Les mains à hauteur des épaules, elle se penche en avant et commence à courir dans la pente. Elle sent la voile qui se lève derrière elle et prend de la vitesse. « Tempo, tempo » crie Nico dans la radio. Elle freine la voile pour qu’elle ne passe pas devant elle et continue de courir dans la pente. En un instant, le sol se dérobe sous ses pieds. « Bravo Sophie ! » la félicite Nico dans la radio. « Maintenant, sans t’appuyer sur tes commandes, tu vas t’assoir. Ne bouge pas tes mains. Là. Et tu me fais le signal quand tu es assise. » Sophie s’installe dans sa sellette et hurle « hihaaaaaaaa ». Un bon moyen pour décharger cette première montée d’adrénaline.
Le vent froid siffle dans son casque. Elle n’en revient pas. Elle a réussi. Elle vole ! Elle reprend sons souffle et pense à Karim. Ce premier vol en parapente, seule dans sa sellette, marque le début de sa nouvelle vie sans lui. Portée par le vent mais tenant les commandes. Elle descend doucement vers le champ où l’attend Tom. Concentrée sur les points de repère mémorisés avant le décollage, écoutant les instructions de Tom, se remémorant les consignes d’atterrissage, elle profite à peine de la sensation de légèreté que procure le parapente, cette impression d’être assise dans une gigantesque balançoire dans les nuées.
Demi-tour par la droite. Quart de tour par la gauche. Guidée par la voix de Tom qui grésille dans la radio, elle sort de sa sellette pour se mettre debout, bras hauts, prête à atterrir. Elle s’approche du sol à vitesse maximale, corrige légèrement à droite pour éviter un arbre puis descend ses mains sous les fesses pour freiner complètement. La voile s’affaisse doucement dans son dos. Elle court un peu afin que toute la voile se pose derrière elle. Elle a quelques minutes pour ramener sa voile en tirant sur les suspentes, la mettre sur son dos et quitter l’atterro pour laisser la place au suivant.
Elle rejoint le reste du groupe sous les arbres au bord du champ. Un ruisseau court de l’autre côté des buissons. Une odeur de reine des prés embaume la matinée estivale. Sophie se détend petit à petit, recevant les félicitations des membres du groupe qui ont atterri avant elle. Le vol n’a duré que sept minutes mais Sophie est exténuée. L’âge, le surpoids, le manque de pratique sportive, pense-t-elle. Ce vol solo en parapente était un incroyable défi pour elle.
Quand son petit dernier avait quitté la maison en septembre, poursuivant ses études à Lyon, elle s’était retrouvée vraiment seule. Elle qui, pendant des années, avait rêvé de silence alors que les enfants criaient, riaient et chahutaient, ne supportait plus le mutisme de la maison. Elle avait pleuré à grosses larmes sur les albums de famille, remontant jusqu’à ses propres photos d’enfance. Les vacances avec ses parents à la montagne, les grandes randonnées avec les copains, les folles parties de volley le soir au bord de la Guisane, les premières cuites à l’Alpen. Elle n’avait pas transmis ces souvenirs à ses propres enfants.
Etiolée par l’hiver parisien, rongée par la solitude, laminée par le boulot, elle avait surfé sur internet à la recherche d’une location pour l’été dans cette montagne qui lui avait tant apporté. Elle était tombée sur le site d’Univer’Air Briançon Parapente. « Pourquoi pas » s’était-elle encouragée en réservant un stage pour débutants.
« Superbe, ton atterrissage, Sophie ! » lance Pascal en rejoignant le groupe, sa voile bouchonnée sur le dos, les lignes colorées des suspentes dans la main droite. « Moi, la première fois, j’ai atterri dans les buissons. » Le bleu de ses yeux pétille. Sophie rit avec lui. Le groupe termine de ranger les voiles dans les sacs des sellettes. Ce sera le seul vol de la journée car, en réalité, tout le monde est crevé. Ils retournent à l’école pour des cours théoriques.
Quelques nuages moutonnent toujours l’azur mais la chaleur estivale écrase déjà la végétation. En reprenant sa voiture pour rejoindre l’école, Sophie se sent différente. Des voiles colorées tournent encore dans le ciel. Elles semblent minuscules. Pourtant, quelques heures auparavant, dans le soleil levant, manœuvrant elle-même sa voile immense, Sophie a retrouvé la force des rêves.
Les techniciens ont monté la scène, arrimé les structures de métal, posé rubans et fanions colorés entre les tentes blanches, déplié tables, chaises et transats sur la pelouse verdoyante, branché les câbles électriques, raccordé l’eau.
Les nuages ont confié leurs dernières gouttes aux premières chaleurs de l’été. Alors, on a abandonné les vestes sur les bancs, jambes et bras nus. Une nuée de tee-shirts bleu ciel a fourmillé sous les arbres du parc. Les équipes du théâtre, permanents, intermittents, bénévoles, ont accueilli les artistes et le public. Alchimie d’une rencontre aux allures de fête.
Les premières notes de musique ont fait vibrer les corps alourdis par des semaines de grisaille pluvieuse. Impression de renaître, de retrouver de la force, de l’envie et de la joie. On a beaucoup marché, abandonnement discuté. On a porté, déplacé, rangé, nettoyé. On a partagé nos repas, enchaîné les cafés, trinqué à un futur radieux.
On a vu des spectacles, assis dans l’herbe ou debout sous les arbres. Du mat chinois, de la musique onirique aux notes aquatiques, des chants mystiques, un vélo dans le ciel, de l’humour poétique, de la boue acrobatique, des voix espagnoles et du dub coloré. On a plané, vibré, ri, dansé et beaucoup applaudi.
On s’est retrouvés, on s’est reconnus ou simplement connus.
On a couru après le temps. On l’a finalement trouvé. Ne pas le laisser filer. En grapiller parfois. Et s’en donner enfin, sans être à contretemps.
Quand les lumières se sont éteintes, les guirlandes chamarrées se sont échouées sur l’herbe piétinée. Les camions ont avalé le matériel par petites bouchées ajustées.
La nuit est tombée, chargée de rêveries fantastiques. Les portes du parc étaient déjà fermées. Un groupe de jeunes les a escaladées en riant. On a chargé les voitures, repris les vélos et le parc a retrouvé la paix d’une douce nuit d’été.
C’était le premier week-end du festival Solstice, organisé comme chaque année par l’Azimut. Fêter la fin de saison et le début de l’été.
Des années que ça tire. Prendre soin. Chercher des solutions. Trouver des expédients. Accompagner. Soutenir. S’écrouler. Se relever. Porter.
Les derniers mois ont été moroses. Voir ma maman se faner, son esprit s’étioler. La colère face au déni. L’impuissance face à la maladie. Ne pas abandonner. Sentiment d’être un de ces pêcheurs dévorés par la mer déchaînée dans La Vague d’Hokusai, où il faut prêter attention aux détails pour apercevoir les barques malmenées par les flots. Sont-ils encore à bord ou déjà noyés ?
Les flots, justement, parlons-en. Des semaines qu’il pleut. Les journées de grisaille et le froid humide qui infiltre les corps. Ressortir les gros pulls à la saison où l’on aspire à la légèreté du coton et du lin. Déplier un parapluie plutôt que des lunettes de soleil.
Ce dimanche était une journée de répit. Aucun rendez-vous. Pas de boulot. Pas de visite. Pas de rendez-vous médical. Pas de conduite. Pas de pique-nique à préparer. Pas de sac à vérifier, qu’il soit de plongée, de dessin ou de scoutisme. Rien. J’aurais pu faire la grasse matinée, mais je me réveille toujours très tôt. Lire au lit sans regarder l’heure. Se délecter des nouvelles délicates comme de la dentelle, taillées au ciseau, de Franck Courtès dans Autorisation de pratiquer la course à pied.
Descendre prendre mon petit-déjeuner avec Eglantine. Deuxième jour de traitement. Elle avale sa gélule aux couleurs pastels dès le début de la journée. L’effet dure douze heures. Pas question que ça l’empêche de dormir le soir. Nous terminons de boire notre thé au salon. Désir de retrouver la douce chaleur de ma couette alors qu’Eglantine ne demande qu’à m’accompagner au marché. Elle est pleine d’envie et d’énergie.
Au point de faire le marché à ma place ? L’idée lui plaît. Je n’en reviens pas. Le marché, c’est des centaines de personnes entassées dans un tout petit espace. Le brouhaha des conversations. Les lumières des étals. Les mouvements en tous sens. Pour elle, c’est épuisant. Mais ce matin, je remonte dans mon lit alors qu’elle saisit le panier en paille.
Quand je me réveille, Eglantine vient de mettre le déjeuner dans le four et entreprend de laver la salade. L’après-midi est déjà entamée. Elle a révisé ses cours pour son épreuve de demain. Maintenant, elle a faim. J’ai dormi trois heures. Si profondément qu’il paraît que j’ai même ronflé.
Hortense se lève aussi. Elle n’a aucun problème, elle, à profiter des grasses matinées dominicales. Olivier rentre du golf au moment où nous passons à table. Déjeuner en famille. Discussions tranquilles. Éclats de rire. Nous sommes bien. C’est tout simple, certes. Mais pas si commun. Surtout, Eglantine ne file pas se coucher dès la fin du repas. Les discussions continuent sans que son teint ne pâlisse et que ses yeux ne se creusent.
Un peu plus tard, nous écossons toutes les deux les petits pois qu’elle a acheté au marché et elle chipe les fraises que je viens à peine de laver. Pas de sieste. Elle a continué à réviser et joué avec sa sœur. Le soleil badine dans les feuilles des noisetiers du jardin. La grisaille semble partie pour de bon.
Eglantine est finalement terrassée par la fatigue au moment du dîner. Soit douze heures après avoir pris son traitement. Mais, indéniablement, ça fonctionne. Elle retrouve un peu d’énergie, d’envie, et de ce dynamisme qui l’a toujours caractérisée avant qu’elle ne s’éteigne à l’âge de 13 ans. Elle doit augmenter les doses petits à petits. Il peut y avoir des effets indésirables. Des ajustements seront certainement nécessaires. Mais, indéniablement, il se passe quelque chose.
Pour moi, ce renouveau a la couleur du soleil, le goût des petits pois, l’odeur des fraises fraîchement coupées et la saveur d’un repos authentique. Une recette délicieuse.