La voiture bleue

Dérouler le fil de ses souvenirs sur l’autoroute.

En ces temps de fêtes, les autoroutes sont encombrées quel que soit le jour de la semaine. On déménage de famille en belle-famille, de cousins en copains, les coffres débordant de paquets. Le flot des voitures s’écoule en vagues denses alors que les camions tracent la route, impassibles, majestueux.

Sur les aires de repos, les SUV dégorgent les familles engourdies. Les chiens se promènent au bout de leur laisse, la truffe émoustillée par la profusion des odeurs. Le froid presse tout le monde dans la chaleur de la cafeteria. Les machines à café ronronnent en continu. On se dépêche de remonter en voiture.

Les embouteillages resserrent le camaïeu de gris des carrosseries. On vient de sortir du brouillard et le bleu électrique de la voiture devant moi resplendit dans le soleil couchant. Le modèle n’est plus tout jeune. Les larges vitres laissent le regard entrer dans l’habitacle. Le châssis est sensiblement abaissé par la charge transportée.  Ils sont quatre. Les têtes se fondent dans l’ombre du toit. Les barbes se devinent dans le rétroviseur mais les silhouettes ont la minceur tonique de la jeunesse. Les mains qui s’animent en contre-jour dessinent des discussions passionnées. Un portable fixé au tableau de bord sert de GPS. Un autre apparaît de temps en temps. On devine la recherche d’arguments, la requête Google.

Absorbés par leur conversion, ils avancent sans chercher à se faufiler. Si bien que je reste un long moment derrière eux, absorbée dans les souvenirs de ces premiers voyages entre potes. Celui qui a son permis et la vieille voiture des parents. Une maison à la campagne où l’on fera un feu dans la cheminée. Le coffre chargé de victuailles et de boissons calées par quelques sacs de couchage. Les autres que l’on retrouvera sur place pour des soirées pleines de musique et de rires et des journées cotonneuses.

La voiture bleue emporte la douceur de ma mélancolie à l’échangeur suivant. La nostalgie n’est pas forcément triste. Je savoure ces apparitions radieuses du passé, en touches impressionnistes.

Soleil couchant sur une aire de repos de l’A10

La longue route de l’adolescence

Je ne me lasse pas de regarder cette vidéo (trop de visages, je ne la diffuserai pas ici), captée à la fin des vacances alors qu’Hortense avait retrouvé ses ami·es scout·es. Détendue, souriante, enjouée, elle rayonne, riant, chantant et dansant avec les autres chemises rouges lors du retour-photo des camps de l’été. Il y a les copines de toujours. Celle avec qui elle était à la maternelle et celle qui partageait ses cours de GRS à l’école primaire. Il y a les nouveaux copains. Celui qu’elle considère comme son reflet masculin, même taille, même humour, même énergie. Celui qui fait battre son cœur plus vite que les ailes d’un colibri et dont on a beaucoup entendu parler ces dernières semaines. Et celui qui, justement, les a aidés à se rapprocher, à prendre des risques, à se déclarer.

Qu’il est difficile d’apprivoiser ses sentiments quand on quinze ans ou presque. Sueurs et frémissements, entre gêne et grands engouements, alors que les hormones font des loopings délirants, montagnes russes des émotions.  J’avais oublié l’intensité de ces premiers émois.

Bonheur de voir Hortense sereine et heureuse face à cette vie qui se dessine par touches impressionnistes. S’épanouir dans la plongée. Se révéler au volley. Fleurir au lycée. Chatoyer en grattant sa guitare. Profiter des vacances en famille dans son pays natal. Vibrer avec les scouts. Éprouver de nouveaux sentiments. Se confier tranquillement. Bâtir cet univers qui lui est propre, ouvert sur les autres, légèrement décalé, pleinement assumé.

Être dans dans son monde mais avec les autres.
Beach-volley en Turquie.
Merci tante Élise pour la photo !

Elle ne crie pas, elle ne boude pas, elle laisse glisser. Souvent silencieuse avec les adultes, elle sait toutefois se faire entendre quand un mal-être s’installe. Elle choisit les chemins détournés, il faut savoir lire les signes, entendre les échos, les bruissements et les murmures. Nous l’avons éprouvé d’une autre manière avec Églantine. Alors nous restons à l’écoute, entre vigilance et bienveillance, posant des bornes qui peuvent accueillir quelques herbes sauvages, propices à une pause sur la longue route de l’adolescence.

Pas cette interminable ligne droite de l’autoroute. Plutôt les virages sinueux de la montagne avec ses cailloux, de belles pentes et des cols compliqués. Mais les rêveries nivéales en hiver, les éclats colorés du printemps, l’ombre rafraîchissante des arbres en été, les moirures mélancoliques de l’automne.

Accompagner l’adolescence, c’est faire de la place à une altérité intime qui rebat chaque jour les cartes de nos propres certitudes. Un beau voyage.

La longue route de l'adolescence
Image par Pexels de Pixabay