Pérégrinations fantastiques

Univers étranges où des femmes plus ou moins nues, des poils sous les bras, des tatouages, s’enlacent et se prélassent. Des mondes peuplés de bêtes imaginaires, mythologiques où trône un soleil bienveillant au milieu d’océans alternants tempêtes et douceurs. Des aquarelles, des dessins à la mine de plomb, de la gouache sur de vieilles cartes postales, des films sur pellicule, des dioramas (mises en scènes de personnages de papier découpé), des diapositives, des papiers épais, charnus, organiques… Le support est partie intégrante des œuvres présentées.

La terre se fait mère nourricière dans des grottes où filtre la lumière et dont les plafonds ressemblent à des mamelles d’où goutte du lait. Rappelant ces femmes qui allaitent, des perles miniatures suintant de leurs seins, ronds comme le soleil.

Les oiseaux se font chamans pour interpréter ce monde merveilleux. Livres, dés, cartes de jeux ou divinatoires guident ces créatures dans un entrelacement cosmique où chacun semble chercher sa place.

Sensations éphémères, surprises miniatures, détails attachants, couleurs saisissantes, délicatesse hypnotisante, raffinement brûlant tel ce cœur ardent qu’une femme étreint tendrement. Le monde de Karine Rougier est un jeu de masques, bienveillants ou effrayants dont je n’ai pas saisi tout le sens. Mais dans lequel j’ai déambulé un long moment en ce lundi hivernal au Drawing Lab.

Une parenthèse calme et silencieuse. Personne d’autres que les créatures de l’artiste pour m’entraîner dans des pérégrinations fantastiques.

D’autres artistes sont invités, dont les œuvres font écho à celle de la miniaturiste. Tel ce poème de Nina Leger à mettre en regard du dessin éponyme de Karine Rougier : Maintenant vivantes.

Il sera plus facile de dire qu’on a rêvé.

Nina Leger

A la lumière de Ma Normandie

Aller voir l’exposition Ma Normandie de David Hockney et prendre un shoot de couleurs de printemps.

Ou comment aller voir les tableaux de David Hockney à la galerie Lelong & Co peut donner un air de printemps à l’hiver parisien.

J’étais un des rares points colorés dans cette matinée grise. Manteau en laine jaune et grosse écharpe assortie enroulée autour du cou, casque turquoise fleuri, tout comme la sacoche rouge de mon porte-bagages. J’avais mis des bottes chaudes et d’épaisses chaussettes en laine. J’avais enroulé un cache-cou autour de mon téléphone, fixé sur le guidon en fonction GPS, pour que le froid ne décharge pas trop la batterie. Je portais deux paires de gants.

J’ai traversé ainsi toute la grisaille parisienne jusqu’au très chic huitième arrondissement. La Tour Eiffel avait la tête dans les nuages. Le ciel était si terne que les ors du pont Alexandre III se fondaient dans la pierre. La Seine demeurait sourde à toute lumière, morose traînée grisâtre. Une fine couche humide épaississait encore ce froid opaque.

Je garais mon vélo sur une petite place devant les fenêtre la Galerie Lelong & Co, en face de la rue de la Bienfaisance. Les habitants de cette rue font-ils honneur à son nom ? Les lumières de la galerie exhalaient une chaleur réconfortante. Je me dirigeais vers l’entrée de l’exposition Ma Normandie, de David Hockney, au 13 rue de Téhéran.

Je me sens plus à l’aise dans les musées où les œuvres sont exposées dans l’unique but d’être regardées. Une galerie reste un magasin. Un de ceux où je sais que je n’ai pas les moyens d’acheter quoi que ce soit. Je n’ai pas les codes. Je m’y sens de prime abord aussi illégitime quand si j’entrais chez Dior avenue Montaigne. Mais les galeries sont les seuls lieux artistiques ouverts actuellement. Alors je me suis lancée et j’ai poussée la lourde porte vitrée en fer forgée, reçu du gel hydroalcoolique d’un sosie d’Omar S’y, monté l’escalier, noté l’interdiction de photographier et je me suis pris un shoot bienheureux de couleurs et de vie.

Aller voir les œuvres de David Hockney au cœur de l’hiver, c’est partir dans un voyage flamboyant au printemps. Laisser la ville froide et grise pour une Normandie vive et colorée. Chemins violet, camaïeux de verts pomme et citron, toits rouge vif et ciels bleu et vert en petites touches géométriques. Même explosion foisonnante dans les intérieurs où se croisent le chien, les flacons d’encre et une cheminée rustique.

La diversité des médias est inspirante. De grands formats à l’acrylique, d’autres à l’encre mais aussi des œuvres créées sur iPad. Et une grande liberté de mouvement dans le dessin qui transmet une énergie vitale, vibrante, puissante et bienvenue.

L’exposition se poursuit au 38 rue Matignon. Les deux panoramas à l’encre déroulent les alentours de sa maison de Normandie sur vingt-quatre panneaux accolés les uns aux autres. La nature passe de l’hiver au printemps, sans faire abstraction de la modernité grâce aux voitures garées sur les graviers.

Les traits libres, le travail des textures au graphisme affranchi du carcan de la ligne droite, les couleurs vives et aérées. Tout dans les œuvres de David Hockney appelle à déplier un transat en toile, poser ses pieds nus dans l’herbe et, en attendant que la tasse de thé posée sur la petite table à côté de nous refroidisse, tourner son visage vers le soleil de printemps qui illumine le jardin.

Mais on ne peut pas déplier son transat dans une galerie. J’ai remis mon casque et mes gants et je suis repartie dans le froid. Emportant en souvenir le joli catalogue de l’exposition.

Pour en savoir plus sur David Hockney

Tout le monde a un arbre dans son cœur

Une des raisons pour lesquelles nous avons choisi notre maison, c’est le grand cèdre qui domine le jardin. Il veille sur les noisetiers, sureau, arbre de Judée, pruniers et autres lauriers où pépient les oiseaux tout au long de l’année. Grâce à eux, notre jardin est un havre de paix verdoyant. Il fait bon y laisser perdre son regard et dériver ses pensées.

L’hiver, il perd de sa superbe mais gagne en mystère quand la neige vient le recouvrir. L’été, l’herbe crame systématiquement mais qu’il est bon de s’y relaxer au rythme lent du hamac que l’on pousse d’un pied indolent. A l’automne, les feuilles envahissent le moindre recoin, refuge de nombreuses bestioles que je laisse consciencieusement tranquilles.

Le printemps est l’acmé de la beauté de notre jardin. Les arbres fleurissent à tour de rôle. D’abord les pruniers dont les fleurs blanches annoncent le retour prochain des journées ensoleillées. Au moindre coup de vent, les petits pétales blancs tombent en une neige féérique. Sablier des jours qui rallongent.

Jardin au printemps.

Puis les bourgeons pointent leur vert tendre tandis que l’arbre de Judée éclate d’un rose flamboyant. Chaque jour, les couleurs évoluent jusqu’à ce que le rose se fasse vieux, pastel poussiéreux qui tombera en pluie fine pendant des semaines sous le vert immuable du grand cèdre et les cris stridents des perruches.

En ce mois de juillet, les branches se balancent sous le poids des différents oiseaux. Rouges-gorges, mésanges, moineaux, palombes, geais, pies et merles se disputent régulièrement les meilleurs places. Lors des canicules, la chaleur est encore alourdie par le silence des oiseaux qui, comme nous, préservent leurs forces au cœur de la fournaise. Mais au petit matin, quand je m’assois avec une tasse de thé sur la terrasse et que je les regarde virevolter bruyamment de branche en branche, je sens cet émerveillement modeste dans parle si bien Belinda Cannone :

« S’émerveiller résulte d’un mouvement intime, d’une disposition intérieure par lesquels le paysage à ma fenêtre ou l’homme devant moi deviennent des évènements. »

Il n’est pas anodin d’ailleurs que la base de sa réflexion dans son livre S’émerveiller soit un chêne voisin qu’elle prend plaisir à observer au fil des saisons.

Depuis que nous sommes dans cette maison, nos arbres nous accompagnent, recueillent mes pensées, escortent mes espoirs et suscitent invariablement une fascination discrète propice à une sorte de méditation.

Affiche de l’exposition Nous les arbres à la Fondation Cartier

L’affiche de l’exposition Nous les arbres, aperçue un jour au détour d’un couloir de métro, avec son vert pétant et sa jungle surannée a tout de suite attiré mon regard. Je proposais une virée culturelle à mon Petit Chat qui accepta immédiatement. Devant la Fondation Cartier, notre regard a immédiatement été attiré par la photo d’une partie d’un des immenses tableaux de Luis Zerbini. Un enchevêtrement de végétaux colorés, jungle prolifique et chatoyante, où l’incongruité d’une boîte de conserve ou d’une bouteille en plastique ne saute pas immédiatement aux yeux.

Détail de Lago Quadrado de Luis Zerbini
Détail de Lago Quadrado de Luis Zerbini

Une fois à l’intérieur du bâtiment, notre premier sentiment a été renforcé. Les tableaux de Luis Zerbini, gigantesques et foisonnants, sont sublimes. Ils sont à l’image d’un monde où l’on ne sait plus qui de l’homme ou de la nature triomphe réellement (mais faut-il réellement que l’un ou l’autre triomphe ?). La nature redevient sauvage dès que l’homme la laisse en paix. Et pourtant, jamais les arbres et tous les végétaux dans leur diversité n’ont été autant menacés.

Dans la grande salle du rez-de-chaussée de la Fondation Cartier, Luis Zerbini occupe la majeure partie de l’espace. Au centre des ses toiles cloisons, un arbre se dresse au centre d’une table de verre, bois, végétaux, minéraux et divers objets hétéroclites. Comme une vision en trois dimensions d’une de ses toiles, point de convergence des oeuvres installées tout autour. Place du village ou île isolée ? Clairière colorée ou cabinet de curiosités ?

Luis Zerbini

Nous avons déambulé au milieu d’œuvres très différentes, belles, douces, surprenantes, interpellant notre civilisation sur ses modes de vie, sur la place de l’arbre, sur notre prétendue supériorité. Un oasis de fraîcheur en plein été parisien, une envie de se poser et de regarder le temps qui passe sur les feuilles.

Comme cet arbre, Paradis de Fabrice Hyber, dont le feuillage reprend toutes les couleurs de peaux humaines, chairs d’arbre, et sous lequel s’assoient paisiblement les visiteurs, protégés du soleil par les vrais arbres qui entourent la Fondation Cartier.

Paradis de Fabrice Hyber

Dans le film Mon arbre de Raymond Depardon et Claudine Nougaret, un homme dit « Tout le monde a un arbre dans son cœur ». Pour nous aujourd’hui c’est le cèdre qui veille sur notre maison. Il marque durablement de son empreinte l’enfance de nos filles.

Et pour ceux qui ont envie de passer plus de temps avec les arbres, je vous recommande les excellents épisodes de La Série Documentaire sur France Culture, Des arbres et des hommes (diffusés en décembre 2018). A écouter en podcast :

1- L’homme de la forêt

2- L’arbre à loques guérisseur

3- Un arbre dans la ville

4- L’arbre sensible

Où est le Noir de Basquiat ?

Derniers jours pour voir l’exposition Basquiat à la Fondation Louis Vuitton. Certes elle est prolongée. Mais l’exposition Schiele qui lui fait miroir se termine bien ce week-end. Une heure et demie d’attente dans la bruine hivernale ont pallié la rupture de places disponibles à la prévente. Et la Fondation fournit de grands parapluies aux malheureux qui n’avaient pas prévu de piétiner aussi longtemps à ses portes.

Une file ensuite, rapide, pour acheter son billet. Une file, encore, pour disposer d’un audioguide. Une file, toujours, pour déposer son manteau et autres effets encombrants au vestiaire. Etant donné la forte affluence, la visite des deux expositions se fait à touche-touche. Il est donc fortement conseillé d’être le plus léger possible.

Avec un peu de patience, il est possible d’admirer toutes les œuvres de Schiele. Principalement des dessins de petit format rehaussés de couleurs à l’aquarelle ou à la gouache. Là encore, des files se forment qui défilent devant les cimaises, à petit pas. Corps difformes, souvent nus, sexes rougis, mains noueuses aux doigts démesurés, autoportraits hallucinés, carnations glauques tirant vers l’étal de boucher, ou quand la laideur devient belle. De ses traits tordus, des ses corps étirés, Schiele tire une émotion incomparable. Loin des normes de l’esthétisme académique, le jeune Autrichien trace sa ligne, noire, nerveuse, torturée, mais où la vérité de l’être semble se nicher dans toute sa sensation. L’exposition est captivante.20190111_115004145_ios

 

Et le lien se fait assez naturellement avec Basquiat, bien que l’époque et le style soient radicalement différents. Explosion des couleurs, urgence de l’instant acquise avec ses débuts de graffeur de rue, une vie folle éclate sur les œuvres du jeune Newyorkais. Références aux classiques avec une série de têtes rappelant les Vanités du XVIIe, il puise plusieurs fois son inspiration auprès de Léonard de Vinci. Mais surtout, comme chez Schiele, un univers et un style propres dont il est le créateur. Et une ligne noire. Ou plutôt un trait, qui s’épaissit pour former des personnages inquiétants ou s’affine pour piquer d’épines des couronnes sacrificielles.

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Basquiat transpose sur des toiles gigantesques la vie bouillonnante du New-York du début des années 80. Surtout, il prend le parti de parler du racisme dont il souffre quotidiennement, plongeant jusque dans les racines du commerce triangulaire ou faisant appel aux conteurs traditionnels africains. Il dénonce la suprématie de la société blanche bien-pensante, son intolérance et son injustice.

 

 

Il le dit lui-même, ses œuvres contiennent 80% de colère. D’ailleurs les traits bouillonnent, les mots écument, les formes s’entrechoquent et les couleurs se bousculent, vives et intenses. La peinture n’est pas belle au sens académique mais, comme chez Schiele, elle subjugue et fascine. Alors, oui, on se surprend à trouver l’ensemble magnifique quand le détail dérange souvent.

Quelle frustration de devoir encore attendre dans d’interminables files pour profiter des œuvres dans les salles plus petites. Sensation d’être au zoo, de regarder un animal sauvage à distance dans sa cage. Ce public policé dont je fais partie est tout le contraire de Basquiat. Nous sommes blancs dans notre immense majorité, bien habillés, dociles et patients.

Où est le Noir dont Basquiat se revendique et qu’il défend et met en scène dans ses œuvres ? Pourquoi cette superbe exposition est-elle si blanche ?

Pour ceux qui veulent en savoir plus sur Basquiat, je conseille cette vidéo de Mathieu Ophanin :

Article écrit en janvier 2019

L’art et la danse

Nuit européenne de musées. Le temps est doux alors que nous attendons pour entrer au musée d’art moderne de Paris. MAM pour les intimes. La nuit est encore loin et les filles jouent à l’ombre des arbres le long du parapet qui remonte l’avenue du président Wilson vers le Trocadéro.

A peine entrés des applaudissements retentissent. D’où viennent-ils ? Non, il ne faut pas les suivre. En cette nuit spéciale, le MAM accueille les danseurs du Centre national de danse contemporaine d’Angers. Or ils changent de scène au gré de l’arrangement à l’apparence aléatoire de Robert Swinston, traversant tout le musée. Alors, suivre un itinéraire pictural, des œuvres de Fautrier aux collections permanentes, ou repérer une scène et profiter de cette danse qui vient bousculer la tranquillité du musée ?

Dans un premier temps, nous choisissons une salle où doivent se produire les danseurs. La scène est délimitée par une bande de scotch clair au sol. Au mur, trois peintures de Pierre Bonnard. Femme à sa toilette, Nu dans le bain et Le jardin. En face, le public se masse silencieusement. Beaucoup d’enfants.

Puis les danseurs aux pieds nus silencieux se faufilent sur les côtés. Ils entrent en scène un à un, tout de noir vêtus. On oublie les tableaux de Bonnard pour ne se concentrer que sur eux. Leurs gestes gracieux se cassent à la perfection dans les chorégraphies de Merce Cunningham. Ils se regroupent puis s’étirent, s’élancent en silence, tombent et se rattrapent, pointes de pieds, jambes tendues, puis les corps se plient et se replient encore. Nous sommes subjugués.

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Ils partent rapidement vers leur prochaine étape. Et nous choisissons de profiter de La fée électricité de Raoul Dufy avant que cette salle ne ferme pour travaux.

Nous entrons littéralement dans cette peinture de 1937 qui glorifie l’invention de l’électricité. Au centre, la première centrale électrique est surmontée des Dieux de l’Olympe. A droite, la vie et les grands penseurs avant la découverte de l’électricité. A gauche, la vie moderne et ses inventeurs, catalysés par la fée électricité qui éclaire la nuit de mille lumières.

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La salle est vide. Les filles s’amusent à se raconter des histoires en fonction des expressions des personnages et des scènes de la vie qui s’entrelacent. De nouveaux visiteurs arrivent, de plus en plus nombreux, qui ne repartent pas, voire s’installent à même le sol au centre de la pièce. Effectivement un scotch barre le sol du fond de la salle. Les danseurs vont certainement venir. Nous nous asseyons nous aussi, au premier rang. Les danseurs doivent arriver dans 35 minutes. Mais cette œuvre monumentale nous envouterait bien plus longtemps encore.

A l’heure dite la salle est comble. Tout le monde est serré, assis par terre dans la pénombre. La lumière semble venir directement de la peinture de Dufy. Derrière nous des voix s’élèvent. A droite, une femme baragouine du yaourt anglais. A gauche, une autre semble lui répondre en allemand. Une sorte de, puisque là encore les mots se perdent dans des sons que l’on ne peut pas identifier.

Arrivées à hauteur de la limite de la scène, les deux femmes se mettent à chanter. Les voix semblent porter les danseurs qui arrivent les uns derrière les autres. Quelques accords dissonants viennent régulièrement casser une harmonie précaire. A l’instar des danseurs qui ont parfois des gestes saccadés, cassés ou à l’envers. Comme une machine folle qui s’intègre parfaitement à la modernité de la peinture de Dufy.

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A la fin de la performance les filles accusent un coup de fatigue. Mais elles sont enthousiastes, comme nous. Quelle chance d’avoir été au centre de cette salle pour voir évoluer les danseurs au premier rang. La peinture a pris vie pendant les 17 minutes de la danse. Magique.

Il est tard. Mais l’exposition Jean Fautrier « Matière et lumière » se termine le lendemain. J’ai envie de la voir, même trop vite. Nous la faisons en sens inverse car les danseurs sont maintenant dans la première salle de cette expo. Impossible de passer. Nous croisons une des visites guidées gratuites. Trop tard pour glaner quelques informations. La patience des filles atteint ses limites. Et elles ont du mal avec la matière un peu brute que Fautrier pose sur ses toiles. Moi j’ai beaucoup aimé ses paysages et sa façon de ne garder que l’essence des objets, mais aussi des gens, comme dans le portrait intitulé Sarah.

De ses personnages aux visages verdâtres et aux larges mains violettes, j’aurais aimé avoir plus d’explications.

Mais ce soir, nous étions dans l’émotion de l’art, pas dans les explications. Il avait bien fallu faire un choix. Or l’émotion ne se rattrape pas en lisant un livre.

Et nous sommes rentrés avec des étoiles d’électricité dans les yeux !

Pastel émoi

19h, les grandes portes en verre et fer forgé du Petit Palais s’ouvrent pour une visite privée de l’exposition « L’art du pastel, de Degas à Redon ». Rien de mieux pour lutter contre la grisaille hivernale que la matière brute du pastel, capable de faire vibrer les couleurs avec éclat. Pastel émoi, douceur et volupté.

Pastel émoi

Pour être honnête, l’exposition aurait pu titrer « de Vigée Lebrun à Redon ». Car au-delà du fait que les premières œuvres de l’exposition datent du XVIIIe siècle, ça aurait permis de mettre plus en avant les artistes féminines pourtant bien présentes dans la sélection de pastels du Petit Palais.

D’autant que la première œuvre qui m’a touchée est ce petit portrait de Vigée-Lebrun, La Princesse de Radziwill, que l’on aperçoit dès l’entrée de l’expo. Nous sommes dans le siècle d’or des pastellistes. Les portraits sont aristocratiques. Boucles des coiffures, richesse des tissus, carnation des visages, le pastel permet de rendre l’instantanéité du portrait. Avec plus de 1650 nuances, la couleur se dépose immédiatement sur le papier, sans temps de séchage comme pour la peinture à l’huile.

Avec la Révolution Française, le portrait au pastel tombe en désamour au rythme des têtes couronnées sous la guillotine. Il reste désormais réservé aux bouquets de fleurs peint par les jeunes filles de bonne famille et aux esquisses de peintre. Ce n’est qu’avec le XIXe siècle et la naissance du réalisme que le pastel revient par la grande porte.

Il flatte alors surtout les élites bourgeoises, les fameux mondains, qui veulent se faire tirer le portrait à moindre frais. Pour faire simple, on pourrait dire qu’il est le selfie de l’époque. Se montrer et être vu, dans un halo de douceur et de texture. Instagram n’a rien inventé. Chapeau Huit Reflet, effets de dentelles et de plumes, détails éclatants, les portraits ont un aspect presque photographique.

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On arrive là à l’œuvre qui m’a le plus touchée, Sur le Sable de la dune de Pierre Carrier-Belleuse (1896). Une femme nue allongée sur le sable, un ton sur ton presque duveteux, un téton qui attirerait de nos jours les foudres de la censure sur Facebook, petite maille rose lovée dans le nid du bras. Et, enfin, la chevelure noire, dense, dans laquelle s’accroche la lumière, point d’amarre dans le flot de poudre claire. J’étais subjuguée.

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Au XIXè, les impressionnistes trouvent dans le pastel le moyen de leurs envies. Ne nécessitant ni eau, ni toile, ni temps de séchage, le pastel leur permet de sortir facilement des ateliers et de transcrire leurs impressions immédiatement sur le papier. Le trait se fait couleur, la couleur se fait trait, la poudre frissonne dans les feuillages.

La seule partie à laquelle j’ai moins adhéré est celle des symbolistes, avec le fameux Redon.

Par contre, quel enthousiasme devant les couleurs en camaïeux d’ocres de Lévy-Dhurmer ! Cet admirateur de Beethoveni a su faire vibrer la musique dans ses harmonieuses saillies de couleurs.

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Vous l’avez compris, le pastel, ce n’est pas de la poudre aux yeux !