Fini les smartphones sous les doigts, les écouteurs sur les oreilles et les regards dansle vague. Les peaux jeunes et lisses s’étirent en sourires radieux. Un vrai verre de vin finit d’être dégusté entre des groupes d’étudiants grisés. Le brouhaha des conversations couvre le bruit de la rame. Cheveux bleus, dreadlocks et piercings ont remplacé les costumes sombres. La vie leur appartient. Le RER aussi cette nuit, qui emporte dans un tourbillon leurs vies pleines d’avenir et de rêves. Bientôt minuit en revenant de Paris.
Catégorie : Notes de train
Une odeur de tilleul
Il y avait Mamité à Vernou, les vieilles pierres du Prieuré recouvertes de lierre, la porte de la cuisine entrouverte sur la longue table et là, dans l’arrière de la cour, entre le gravier et la pelouse, l’énorme tilleul qui accueillait tous les repas d’été.
Quelques lignes dans « Une gourmandise » de Muriel Barbery, et j’étais sous le tilleul, c’était l’été et Mamité lisait dans un transat. Parenthèse hors du temps, qui passe et qu’il fait, dans le RER B.
« Surtout, il y avait le tilleul. Immense et dévorant, il menaçait d’année en année de submerger la maison de ses ramages tentaculaires qu’elle se refusait obstinément à faire tailler et il était hors de question de discuter de la chose. Aux heures les plus chaudes de l’été, son ombrage importun offrait la plus odorante des tonnelles. Je m’asseyais sur le petit banc de bois vermoulu, contre le tronc, et j’aspirais à grandes goulées avides l’odeur de miel pur et velouté qui s’échappait des fleurs d’or pâle. Un tilleul qui embaume dans la fin du jour, c’est un ravissement qui s’imprime en nous de manière indélébile et, au creux de notre joie d’exister, trace un sillon de bonheur que la douceur d’un soir de juillet à elle seule ne saurait expliquer. A humer à pleins poumons, dans mon souvenir, un parfum qui n’a plus effleuré mes narines depuis longtemps déjà, j’ai compris ce qui en faisait l’arôme ; c’est la connivence du miel et de l’odeur si particulière qu’ont les feuilles des arbres, lorsqu’il a fait chaud longtemps et qu’elles sont empreintes de la poussière des beaux jours, qui provoque ce sentiment, absurde mais sublime, que nous buvons dans l’air un concentré de l’été. Ah, les beaux jours ! »
Roses d’hiver
RER B. Direction Châtelet. Un joli bonnet en polaire sur de doux cheveux blancs dont les mèches encadrent de fines lunettes. Sortant de la poche d’un manteau de laine sombre, un fil rose bonbon qui remonte jusqu’aux oreilles d’une jeune femme dont les joues ont aussi rosi sous l’attaque du froid. Posé sous un siège, un sac de toile rayée dans un camaïeu de roses sur fond blanc est coincé entre les barreaux d’un épais pantalon noir. Du coin de l’œil j’aperçois également un morceau de sac plastique rose vif qui pointe dans l’ouverture d’un sac à main. La jeune femme en face de moi tapote nonchalamment l’écran de son téléphone qu’elle a revêtu d’une protection vieux rose.
Floraison des roses d’hiver. Envie de printemps.
P’tit gars du métro
Ligne 6. Direction Pont de Sèvres. Il doit avoir 12 ou 13 ans. Il a pris place d’un mouvement impérieux au milieu des adultes. Il a aussitôt sorti de sa poche un vieux Blackberry dont l’écran n’est pas tactile. Il joue de la molette avec un pouce expert qui fait défiler les menus à une vitesse hallucinante. Dans la coque transparente, il a coincé un bout de feuille à grands carreaux, secret d’écolier. Il passe une bonne partie du trajet à faire des selfies approximatifs en retournant son téléphone. Il regarde le petit objectif avec le sérieux d’un titi parisien. Quand un chanteur de métro fait un discours sur le mal logement avant d’entamer une chanson militante sur le thème de Moi j’suis pas Charlie, vive la révolution, tous des cons, il me sourit en disant : « il est pas Charlie mais Charlie Chaplin lui « .
Maquillage
RER B. Elle ouvre sa petite palette Dior. Ses doigts passent rapidement de la boîte brillante à son visage. Les légères imperfections de la peau disparaissent rapidement sous ses gestes à l’habilité furtive. Elle s’essuie la main sur un mouchoir en papier blanc. Elle sort nerveusement des différentes poches de son sac un peu de poudre, du fard à paupière, de la crème pour ses mains. En moins de cinq minutes elle a le teint frais et les joues roses. Elle pose ses lunettes sur son nez et plonge dans son téléphone rouge.
