A la rencontre de Bernard Prou, écrivain

Il est des rencontres qui stimulent les énergies. Ce sont souvent les plus inattendues. Comme celle avec Bernard Prou, en ce début du mois de décembre.

Vendredi début de soirée. Grosses bottes, doudoune épaisse, gants, bonnets, je n’ai rien oublié. Je vais chercher Hortense qui doit bientôt revenir de la piscine. Il est encore un peu tôt. Et si je passais à la librairie ? J’ai reçu le livret scolaire d’Hortense une heure plus tôt. Il est excellent. Je vais lui acheter un livre pour la féliciter.

Yesim, qui passe une semaine chez nous, est enchantée par l’idée. Les pompons de nos bonnets ondulent vivement dans la rue. Les lumières de la joyeuse vitrine d’Inkipit nous font oublier les voitures trop pressées qui bataillent à touche-touche sur l’avenue, dans les vapeurs des pots d’échappement cristallisées par le froid.

Je n’ai pas beaucoup de temps. Juste celui de saluer Oriane, la jeune libraire et je me précipite au fond de la librairie, section enfants. Mais au lieu des tables recouvertes d’albums colorés, un petit groupe discute autour d’un vieux bonhomme en barbe blanche. Le Père Noël ?

Aude se lève immédiatement pour me recevoir. Elle me remercie d’avoir pu venir. Mais non, je n’ai pas suivi les dernières publications de la page Facebook de la librairie. Et j’ai laissé passer les mails d’un œil distrait. Moi je cherche juste un album pour Hortense. Aude, libraire passionnée, ne perd ni son sourire, ni sa bienveillance, et me dégote une petite perle.

Elle me sait cependant curieuse et m’explique la présence de cette auguste barbe blanche au milieu des couvertures bariolés des livres jeunesse. Là, bien calé dans le moelleux d’un fauteuil club, Bernard Prou prend le temps de raconter la genèse de son dernier roman, « Délation sur ordonnance ». Je suis ferrée. Un auteur qui se raconte, qui dévoile les dessous de l’histoire, qui émaille son récit d’anecdotes savoureuses… Comment résister ?

Cependant, l’horloge est formelle. Le bus d’Hortense se faufilera bientôt entre les voitures mal garées devant l’école. Je file. Je promets de revenir au plus vite. Enfin, je ferai de mon mieux. A tout à l’heure !

J’ai hâte. Mais dans ces cas-là, le temps est facétieux. Hortense doit dire au-revoir à ses amies. Une maman bouche le trottoir avec ses enfants. Elle s’est arrêtée pour les soulager de leurs cartables. Attendre le feu vert qui nous ouvrira la voie au sein du flot lumineux des phares des voitures sur l’avenue. Descendre la rue jusqu’à la maison. Écouter les babillages des enfants. Tenter de repartir immédiatement pour la librairie en laissant tout le monde à la maison.

Finalement, nous repartons toutes les quatre pour la librairie. Yesim, toujours curieuse de culture, Églantine, toujours curieuse de l’autre, Hortense, toujours curieuse d’avoir un nouveau livre, et moi, toujours curieuse de création.

Notre arrivée double le nombre des auditrices. Aude déplie des chaises. Gants, bonnets et écharpes trouvent une place autour des livres de Bernard Prou. Nous prenons le train en marche. Et quel train ! Un long voyage vers l’ailleurs qui happe le promeneur. Il devient bourlingueur.

Nous sommes à Pau, avec un médecin antisémite dont le seul ami n’est autre que Céline. Mylène, du blog Cousines de lecture, éclaircit pour Églantine les zones encore floues de ses connaissances de préadolescente. Nous sommes en pleine seconde guerre mondiale. Le médecin écrit une lettre de délation sur une de ses ordonnances. L’effet papillon se déploie sur le destin des protagonistes du roman.

Bernard Prou a recherché les traces des faits et des émotions. Il a rencontré, parlé, questionné. Cet ancien professeur de physique-chimie invente des histoires mais pas des faits. Cette lettre, cette « délation sur ordonnance », elle existe. Il sort un vieux papier jauni. Il a changé les noms dans le roman. Cette lettre, il l’a trouvée dans des vieux papiers chinés sur un marché.

Bien sûr, à l’heure où j’écris ces lignes, j’ai ses deux romans sur ma table de nuit. Dédicacés. Vous, vous êtes sur Facebook ? me demande-t-il au moment de signer. Alors je vous note mon nom pour Facebook. Alexis Soumachedchi. C’était le nom du héros de son premier roman. Soumachedchi, un mot russe qui veut dire fou. Celui qui est sorti de sa tête. On sent d’ailleurs chez Bernard Prou un respect de la folie. De ce moment qui fait sortir du quotidien et de l’ordinaire.

Cette folie qui fait basculer vers la création. Comme quand il a pris ses ciseaux pour finir d’écrire « Délation sur ordonnance ». Il s’était attaché à raconter la vie de ses personnages, l’un après l’autre, en parallèle. Passionnant pour l’auteur. Illisible pour de futurs lecteurs. Bernard Prou s’est transformé en Matisse littéraire. Il a pris ses ciseaux. Coupé les vies de ses personnages et les a imbriquées les unes dans les autres. Révélation. Le livre était né. Il a encore es yeux qui brillent alors qu’il finit de narrer cette anecdote.

Mais revenons à Alexis Soumachedchi. Car finalement le roman s’appelle « Alexis Vassilkov ou la vie tumultueuse du fils de Maupassant ». Une jour, Bernard Prou apprend qu’il est impossible que son héros s’appelle Soumachedchi. Raisons culturelles contre lesquelles il ne peut rien. Sans nom, son héros est mort. Jusqu’à ce qu’il le renomme Vassilkov. Il y a derrière ce nom encore une histoire de train, de rythme sur les rails, une anecdote savoureuse. Mais il fallait être là, je ne peux pas tout vous raconter.

Son héros reprend vie et Bernard Prou termine son roman. Il l’envoie à tous les grands éditeurs. Refusé. Il s’édite à compte d’auteur et parcours la France pour placer son livre chez les libraires. Ils sont 400 à l’avoir soutenu, dont Aude, chez Inkipit. Dont la Griffe Noire à Sceaux, qui scellera son succès. Ensuite, ce sont les éditions du Livre de Proche qui le démarchent. Et qui nous permettent aujourd’hui de trouver facilement « Alexis Vassilkov ou la vie tumultueuse du fils de Maupassant ». Les grands formats de l’édition originale sont collectors.

Toutefois, Bernard Prou a gardé une affection particulière pour Alexis Soumachedchi. Si bien qu’aujourd’hui, ce personnage est l’avatar de Bernard Prou sur Facebook. Car finalement, ce Soumandchedchi qui sort de sa tête, c’est lui.

Son deuxième roman est édité par Anne Carrière. Après le succès d’Alexis et son édition au Livre de Proche, elle était venu le trouver. Elle était décidée, le prochain roman de Bernard Prou serait édité chez elle. Le jeune auteur à la barbe blanche ne boude pas son plaisir. Même s’il garde toujours une affection particulière pour Le Livre de Poche. Il a encore en mémoire la couverture du premier, Koenigsmark, dans les années 50. Enfin des livres à bas prix qui ont pu démocratiser la lecture ! Pour Bernard Prou, être publié en Livre de Poche est un consécration de valeur, car elle fait sens à sa vie.

Cette soirée imprévue (pour moi) passe ainsi au rythme des anecdotes de Bernard Prou. Et nous pourrions rester encore à l’écouter pendant des heures. Mais Hortense s’impatiente. Elle a faim. Églantine se lève à 7h le lendemain. La librairie doit fermer. Et Alexis Soumachedchi est attendu ailleurs.

Quelle chance qu’il ait pris le temps de passer quelques heures chez Inkipit. Demain, il sera à la FNAC du Créteil Soleil. Avec sa barbe blanche et sa bonne humeur, il se glissera sous les néons au milieu des sélections de Noël. C’est la rançon du succès.

Love and friendship

love_and_friendship_ver3Vera me propose une soirée ciné entre copines. Expérience oubliée depuis des années, je dis oui sans hésiter. Séance à 21h, les filles resteront à la maison avec leur papa. Je m’échappe dans la douceur d’une soirée pas si estivale. Svetlana, Vera et moi nous retrouvons au bout de la rue. Nous habitons toutes dans le même quartier. Copines de sortie d’école et voisines. Esprit pas très différent des rues avoisinantes du lycée Français que je fréquentais en expatriation. Vera est russe. Svetlana  bulgare. Hasard ou plaisir inconscient de garder un goût d’ailleurs ?

Nous allons voir Love and Friendship en VO dans notre cinéma de quartier, flambant neuf. Sièges rouges ou velours confortable, rangées espacées où déplier ses jambes et petites lumières au plafond rappelant un ciel étoilé. C’est la fête du cinéma, la place est à 4€.

Tellement enthousiaste à l’idée de cette soirée entre filles, je ne m’étais pas renseignée sur le film. Entrée immédiate dans le XVIIIè siècle de Jane Austeen. Aristocratie anglaise de province où la réputation de la sulfureuse Lady Suzan devance sa beauté calculatrice. Manipulatrice réaliste qui ne possède aucune fortune si ce n’est celle d’un époux. Veuve, cherchant à marier sa fille. Maîtresse d’un homme marié. Charme et cynisme. Accent british et humour qui tranche au coupe-papier, fin et délicat. Crises de nerf et pleurs ne sont pas acceptables. Il faut sauver la face et savoir rebondir, jouer des codes et carcans de la bonne société.

Je ne serais certainement jamais allée voir ce film toute seule, d’ordinaire peu attirée par les histoires de chassés croisés amoureux en costume. J’ai finalement beaucoup apprécié la légèreté joyeuse,  cruelle et ironique de ce film dans une campagne anglaise de carte postale.

Les étrangères 

J’ai tourné la dernière page. Je me replonge dans la première. Mon thé est froid. Mes muscles engourdis. Je viens de danser au fil des pages, enroulée dans les cheveux de Nadia, rythmée par le bruit du déclencheur de l’appareil photo de Joséphine. Aladin. Nadia. Et le mystérieux Kahj. Ogre ? Ange ? Je les suis dans les rues de Paris qui résonnent comme un hymne à la vie et à la joie, aussi bien qu’à Bucarest, la source. D’inspiration, de vie, d’amour. Je me perds dans la langueur de Kalior qui sonne comme un rêve, une utopie. Les rondeurs de Nadia saillissent les angles de Joséphine, à la recherche de soi-même, de l’autre, de l’amour et d’un sens. Comme un tableau de Kandinsky. La quête de l’âme, la perception de la vie, comme cet air de violon qui plane sans jamais se jouer. Jusqu’où être submergé par l’amour ? Comme cet océan qui s’étend derrière un hublot, cette immense rivière sans nom où navigue la voile Invisible, ou juste une pluie qui mouille jusqu’aux os, posant un genou dans une flaque de boue ?
Irina nous livre dans les Étrangères une ode aux sentiments qui tournoie longtemps en écho de cette vie qui bouillonne et déborde dans le flot des autres et de soi. Étrangère dans son propre corps, dans son propre pays ou à l’autre bout du monde. Calme tempête de l’identité en construction. Merci.

Une odeur de tilleul

Il y avait Mamité à Vernou, les vieilles pierres du Prieuré recouvertes de lierre, la porte de la cuisine entrouverte sur la longue table et là, dans l’arrière de la cour, entre le gravier et la pelouse, l’énorme tilleul qui accueillait tous les repas d’été.

Quelques lignes dans « Une gourmandise » de Muriel Barbery, et j’étais sous le tilleul, c’était l’été et Mamité lisait dans un transat. Parenthèse hors du temps, qui passe et qu’il fait, dans le RER B.

« Surtout, il y avait le tilleul. Immense et dévorant, il menaçait d’année en année de submerger la maison de ses ramages tentaculaires qu’elle se refusait obstinément à faire tailler et il était hors de question de discuter de la chose. Aux heures les plus chaudes de l’été, son ombrage importun offrait la plus odorante des tonnelles. Je m’asseyais sur le petit banc de bois vermoulu, contre le tronc, et j’aspirais à grandes goulées avides l’odeur de miel pur et velouté qui s’échappait des fleurs d’or pâle. Un tilleul qui embaume dans la fin du jour, c’est un ravissement qui s’imprime en nous de manière indélébile et, au creux de notre joie d’exister, trace un sillon de bonheur que la douceur d’un soir de juillet à elle seule ne saurait expliquer. A humer à pleins poumons, dans mon souvenir, un parfum qui n’a plus effleuré mes narines depuis longtemps déjà, j’ai compris ce qui en faisait l’arôme ; c’est la connivence du miel et de l’odeur si particulière qu’ont les feuilles des arbres, lorsqu’il a fait chaud longtemps et qu’elles sont empreintes de la poussière des beaux jours, qui provoque ce sentiment, absurde mais sublime, que nous buvons dans l’air un concentré de l’été. Ah, les beaux jours ! »